Le chantage à l'épanouissement de l'individu selon Macron

Macron prétend donner toutes ses chances à l'épanouissement de l'individu. Il vient de répéter à la télévision ce qu'il avait écrit dans «Révolution». Or c'est là un chantage ou une imposture, vu sa conception libérale de la société et de l'homme. Il ignore les inégalités sociales qui rendent impossible l'égalité des chances. Son propos est séduisant, mais pas convainquant. Il est démagogique.

Dans un documentaire d’autocélébration de notre président qui est passé sur France 3, celui-ci s’est livré à un discours subtil et habile dont il faut rappeler un point important : il aurait pour objectif de donner à l’individu « les conditions de son épanouissement ». Or, pour avoir lu attentivement son livre Révolution et l’avoir décrypté dans un récent  ouvrage, je peux dire que cette affirmation de Macron est soit une naïveté, soit une imposture. Car elle s’inscrit dans une vision anthropologique qu’on croirait tirée directement de Hayek, le théoricien du libéralisme économique le plus inhumain qui soit. Son postulat est que la société reposerait sur l’existence d’un individu libre et responsable, doté de mérites naturels (bien entendu), et il faudrait seulement faire confiance à sa capacité d’initiative et la stimuler politiquement pour le rendre heureux.

Le drame est que cette conception ne tient pas, ni théoriquement, ni politiquement. Théoriquement, car elle fait abstraction des déterminismes sociaux qui pèsent sur l’individu  et le façonnent largement. L’homme de formation philosophique qu’il est ignore-t-il cette idée décisive, qu’un Bourdieu, par exemple, a remarquablement mise en évidence dans ses travaux empiriques sur le « capital culturel » variable des individus selon leur origine sociale, et que Marx avait déjà soutenue en montrant à quel point les circonstances produisent des « formes d’individualité  » non seulement différentes mais inégales? Politiquement, ensuite, et du fait de cette ignorance ou de cette occultation, inexcusables toutes deux, son appel à l’initiative personnelle et à l’égalité des chances qu’il entend promouvoir, vire à l’incantation démagogique, sans pouvoir être réalisée, sauf à la marge. Car l’existence des classes dans notre société nourrit précisément une forte inégalité sociale des chances individuelles (je viens de l’indiquer) que sa politique économique ne cesse d’exacerber et qui transforme son objectif en vœu pieux (si j’ose dire, vu ses références religieuses). Mais l’idée que le milieu contribue largement à rendre les capacités humaines inégales ne lui effleure jamais l’esprit, à moins qu’il ne la dénie. C’est ce qu’on appelle un parti-pris idéologique, ici clairement de droite

C’est pourquoi, contrairement ce qui se dit ici ou là, il n’a pas de vision profonde de l’homme en société, alors qu’une pareille vision est la condition d’une grande politique. Allons plus loin : il n’a pas non plus de valeurs morales franchement avouées qui puissent orienter son action dans un sens universaliste. La justice sociale qu’il invoque est seconde pour lui et subordonnée à l’efficacité productive. Comme si la recherche prioritaire de cette dernière, avec le souci du profit qui la sous-tend, ne vouait pas l’efficacité en question à produire de nombreuses injustices, dont nous sommes les témoins malheureux et pour l’instant, impuissants. C’est elle qui  provoque les délocalisations, les suppressions d’emplois, la flexibilité de la force travail, etc. A l’inverse exact, c’est le partage des richesses qu’il faudrait mettre en avant et il conviendrait aussi de ne pas relier entre eux, par une relation imaginaire de causalité, deux concepts sémantiquement hétérogènes. Mais Macron est un technocrate, hélas, ce n’est pas un « partageux » et la politique est pour lui coupée de la morale ! Cet indifférentisme moral, propre d’ailleurs à la classe à laquelle il appartient et aux hommes politiques qui l’entourent, est proprement glaçant : Jupiter n’a pas de cœur ! Ce n’est donc pas de « vision » qu’il faut parler à son propos, mais de « discours » : d’un discours plutôt vide et  rhétorique, qui peut séduire mais ne peut pas vraiment convaincre sur le fond. N’est pas Jaurès qui veut ! Et il ne se souvient sans doute pas de Rousseau (s’il l’a lu) affirmant dans l’Emile que ceux qui veulent séparer la morale et la politique, dans leurs fins et pas  seulement dans leurs moyens, « n’entendront rien ni à l’une ni à l’autre ».

D’où ma dernière remarque : je suis stupéfait par l’indigence de nombre d’analystes de la politique, incapables qu’ils sont de démystifier ce type de discours. Inaptitude intellectuelle, inculture ou esprit de cour ?

                                                                             Yvon Quiniou

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