yvon quiniou
Abonné·e de Mediapart

375 Billets

2 Éditions

Billet de blog 11 nov. 2021

Les malhonnêtetés intellectuelles de Macron

Macron, dans son récent discours, a accumulé les malhonnêtetés intellectuelles. En mélangeant bilan de la pandémie et annonces électoralistes. mais surtout en parlant du travail dans des termes indignes: augmentation de son temps avec le recul de l'âge de la retraite et, surtout, une réflexion libérale sur lui qui ignore ses difficultés et oublie qu'il n'est alors qu'un moyen de profit. Immoral!

yvon quiniou
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                                   Les malhonnêtetés intellectuelles de Macron 

Macron vient d’intervenir à quelques mois de l’élection présidentielle pour, il faut le dire même s’il ne l’a pas dit, la préparer. Or je voudrais signaler quelques malhonnêtetés de son discours et ce, en tout honnêteté intellectuelle de ma part : étant philosophe et bien qu’animé de convictions politiques opposées aux siennes, j’ai toujours eu l’habitude de penser et de comprendre les choses, quelles qu’elles soient, avec beaucoup d’exactitude ou, si l’on préfère, de probité. On devra donc faire confiance à ma brève analyse, laquelle est confortée par des propos que j’ai lus dans Ouest-France et dans le Monde, aujourd’hui, rien que ça !

D’abord, il y a ce mélange des genres où, se félicitant, à juste titre et pour une part, de sa stratégie face à la pandémie et en annonçant son succès, il se presse de passer à la politique dans un but électoraliste. Pas fameux, tout de suite ! D’autant que s’agissant de cette pandémie, il oublie que son gouvernement a commencé par critiquer le port des masques, avant de l’imposer, tout simplement parce qu’il n’en avait pas : drôle d’hypocrisie, ici, qu’il n’a pas regrettée.

Mais le plus grave est ce qui suit. Macron a fait l’apologie du travail dans des conditions et dans un but qui sont inacceptables. Car il s’agissait pour lui d’anticiper sur une réforme du travail qu’il nous promet s’il est élu, en masquant deux choses essentielles :

1 Son apologie n’est pas digne moralement car elle a pour seul objectif de justifier l’allongement du temps de travail, en particulier à travers le report de l’âge de la retraite à 64 ans (elle est à 62 ans actuellement) ; et, au surplus, elle aura pour conséquence d’enlever du travail possible aux jeunes ou aux moins jeunes qui n’en ont pas ! Ce qui se traduira par un chômage accru : bravo pour cette conséquence qui n’est pas dite !

 2 Du coup son « apologie » du travail (qu’on trouvait déjà dans son livre-programme Révolution) est d’une duplicité rare et d’une grande pauvreté anthropologique. Il prétend qu’il doit être accru pour « préserver notre modèle social » (je le cite) : on ne voit pas en quoi car ce sont deux choses distinctes que d’augmenter la quantité de travail et d’assurer la qualité de la vie sociale des hommes hors du travail ou en lui ! Mais tout autant, il n’y a pas un mot sur ce que vaut en lui-même le travail pour l’homme (ou la femme, bien entendu). D’abord il y a des formes de travail qui sont extrêmement pénibles pour l’être humain : fatigantes usantes, répétitives, parcellaires, aliénantes, etc.. Lui qui a été l’assistant de Ricœur (au sens de son secrétaire) n’a-t-il pas lu Marx et tout ce qu’il a pu dire de sévère à ce niveau et que  Ricœur, justement, approuvait (il a écrit sur l’auteur du Capital) ? Ce qui signifie que ce travail-là il ne faut pas l’augmenter mais le réduire, et réduire son temps en particulier, par simple exigence (morale) d’humanité… cette exigence qui semble absente chez lui au nom d’un économisme inhumain et délirant, celui-là même qui est au cœur de son libéralisme philosophique, économique et individualiste, au service des riches. Du coup, on comprend sa conception du travail : comme les libéraux actuels inspirés de Hayek (il y en a eu d’autres dans le passé, progressistes à leur façon), le travail n’est pour lui qu’une marchandise comme une autre, source de profit, qu’on peut acheter, vendre et manipuler en fonction des exigences de l’économie capitaliste et de son expansion, en oubliant que ce sont des hommes qui travaillent et en subissent les conséquences négatives sur leur personnalité : ils sont réduits à des instruments, à des moyens au lieu d’être considérés comme des « fins en eux-mêmes ». C’est pourquoi il faut réduire le temps de travail comme le préconisait Marx quand il est enfermé dans la sphère de la seule production, idée suivie par de nombreux analystes critiques de celui-ci aujourd’hui, comme Christophe Dejours, qu’il n’a pas dû lire alors qu’il devrait le faire : c’est ainsi que la politique pourrait retrouver une hauteur de vues qu’elle n’a plus.

Par contre, on aura compris qu’il passe aussi à côté du sens humain positif que le travail peut avoir quand il est digne d’intérêt et fait appel aux qualités supérieures du travailleur, indépendamment de son importance pour l’espèce humaine en tant que telle dans son rapport à la nature et à elle-même à travers ses bienfaits techniques : développement de l’intelligence et de l’initiative, prises de responsabilité, relations de coopération aux autres, etc. C’est là le sens anthropologique positif du travail humain, dont Macron ne dit mot et sur lequel Marx, à nouveau, a mis remarquablement l’accent en en faisant une marque spécifique de l’homme. Cela ne veut pas dire qu’il faille en faire une apologie inconditionnelle car c’est un labeur qui obéit à des impératifs sociaux et qui est salarié. Et il y a aussi le domaine tout simple de l’activité, en l’occurrence des activités qui ont leur fin en elles-mêmes et où l’homme peut s’épanouir au contact de la culture, de l’art, de la créativité – autant de manifestations humaines gratuites qui « tirent l’homme vers le haut », et que la réduction du temps du travail officiel permet.

C’est pourquoi,  en conclusion, il faut aussi envisager sérieusement un projet de décroissance  contre l’importance imbécile donnée à la croissance économique et technicienne absolue à laquelle notre président semble adhérer, avec une rare inconscience de ses dangers… comme la plupart de nos « politiques » : c’est l’économie qui n’est qu’un moyen, à contrôler ou à réduire, et non une valeur absolue ! Ce n’est pas le lieu de développer ce point, mais il faut seulement rappeler que la décroissance ce n’est pas une croissance négative, à savoir un retour en arrière, ni une croissance zéro, mais une croissance sélective qui renonce aux secteurs de croissance qui font de mal à l’humanité en général et aux hommes en particulier dans leur activité ou leur vie quotidienne Voilà ce que devrait être l’honnêteté intellectuelle dans la vision politique des choses, dès lors qu’elle est animée par une ambition morale pour l’humain. Autre manière de rappeler à celui qui a fait de la philosophie que celle-ci se définit par le souci du vrai et du bien, auquel Macron n’est guère fidèle !

                                         Yvon Quiniou, philosophe, auteur en particulier de L’ambition morale de la politique  (L’Harmattan).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Zemmour et CNews condamnés pour « injure raciste » et « provocation à la haine »
Lundi, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Éric Zemmour, désormais candidat à l’élection présidentielle, à 10 000 euros d’amende pour ses propos sur les mineurs étrangers non accompagnés, qui visaient à « susciter un élan de rejet et de violence » contre l’ensemble des personnes immigrées, d’après le jugement. Le directeur de la publication de CNews écope de 3 000 euros d’amende.
par Camille Polloni
Journal — France
Une figure du combat contre le harcèlement scolaire est visée par une plainte pour « harcèlement »
Fondatrice de l’association Marion la main tendue, Nora Fraisse se voit reprocher par une dizaine d’anciennes bénévoles, stagiaires ou services civiques d’avoir eu un comportement toxique envers de proches collaborateurs. D’après notre enquête, l’une d’elles a déposé plainte pour « harcèlement ».
par Prisca Borrel
Journal
Didier Raoult : deux ans d’enquête sur une imposture
Depuis l’arrivée du Covid-19 en France, Didier Raoult est devenu une figure nationale. D’abord en faisant la promotion d’un traitement inefficace contre la maladie, l’hydroxychloroquine, puis en niant la possibilité d’une seconde vague ou en remettant en cause l’efficacité de la vaccination. Mediapart revient en vidéo sur deux ans d’enquête sur le directeur de l’IHU.
par Youmni Kezzouf, Mathieu Magnaudeix et Pascale Pascariello
Journal
Le boycott, ou l’abstention par le versant politique
Boycotter l’élection présidentielle pour imposer l’idée d’un processus constituant : l’idée resurgit à l’occasion du scrutin d’avril 2022. Des militantes et militants politiques à gauche veulent faire des abstentionnistes une force politique.
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
De la nécessité d'une parole antivalidiste
Exclusion politique, culte de la performance, refus de l'autonomie, enfermement, confiscation de la parole... Yohann Lossouarn nous explique pourquoi les luttes antivalidistes sont aujourd'hui plus que nécessaires.
par dièses
Billet de blog
Handicap 2022, libérer les miraculés français
La personne handicapée qui ne peut pas vivre « avec nous », permet la fiction utile d’un monde peuplé de « normaux ». Entre grands sportifs et artistes, une population est priée de demander le droit de circuler, de travailler, d’exister. L’observatoire des politiques du handicap appelle à une métamorphose normative urgente des institutions françaises appuyées par une politiques publique pour tous.
par Capucine Lemaire
Billet de blog
Vieillissement et handicap
Les maux pour le dire ou réflexions sur le vieillissement vécu de l'intérieur.
par Marcel Nuss
Billet de blog
Un tri dans la nuit : nos corps dissidents, entre validisme et Covid-19
Un entretien initialement publié par Corps Dissidents, dans le blog d'Élise Thiébaut, et toujours actuel. Le validisme est une question cruciale pendant le Covid19. Il l’a été dans les réactions – solidaires ou pas – des gens face aux discours selon lesquels seuls les vieux et les handicapés mouraient du Covid-19. Il l’est pour la question du triage : est-ce qu’uniquement les corps productifs méritent d’être sauvés ? 
par Elena Chamorro