Les bêtises et les indignités de Virginie Despentes

Dans son livre connu "King Kong Théorie", Virginie Despentes se livre à une analyse de la sexualité inspirée de son expérience personnelle, qu'elle croit émancipatrice. En réalité elle y accumule des bêtises théoriques, qui généralisent à tort son rapport à la sexualité, mais aussi des propos indignes qui valorisent une image dégradante de la relation sexuelle, sans qu'on s'en émeuve.

                           Les bêtises et les indignités de Virginie Despentes

 

Je n’avais pas encore lu Virginie Despentes, hormis quelques lignes d’elle ici ou là, malgré sa réputation sulfureuse, donc attirante. Mais la conjoncture qui a mis au premier plan les questions de la sexualité « en marge », avec le cas Matzneff, m’a incité à la lire, pour voir ce qu’il en était réellement de ses audaces supposées dans ce domaine, d’autant plus qu’elle semble reconnue dans le milieu littéraire et qu’il se trouve que j’adore la littérature, la bonne ou, mieux, la très bonne littérature. A quoi s’ajoutait chez moi le fait qu’elle se dit de gauche, sans hésitation. Or je viens de lire son livre peut-être le plus connu, dans ce registre, King Kong Théorie, et je dois dire mon immense déception, à tous points de vue : littéraire mais surtout intellectuel et moral (terme qu’elle refuse apparemment, selon la mode actuelle qui est amoraliste, sinon immoraliste). Ne voulant pas faire l’effort de procéder à une critique d’ensemble approfondie, j’ai trouvé le moyen, sûr mais convaincant, de me contenter de citer une série de ses affirmations péremptoires et de les commenter brièvement à chaque fois, ce qui suffira à montrer leur bêtise théorique et leur indignité éthique, sinon morale. Etant entendu, d’abord, qu’on n’est pas dans le registre d’une œuvre littéraire (ou vraiment théorique) de valeur, mais dans celui d’un travail de journaliste destiné à un grand public friand de ce genre de texte. Dans l’ordre, donc :

1 « Le viol est […] au centre, au cœur, socle de nos sexualités » (p. 49) : affirmation absurde, sans la moindre justification anthropologique ou sociologique, dont on ne sait pas d’où elle tire sa justification, sinon dans sa psychologie personnelle, qu’elle révèlera ensuite. Quant à moi et du côté masculin, il est vrai, je n’ai jamais connu ce désir, associant la sexualité à un échange de plaisir, équilibré, réciproque et librement consenti, excluant la violence qu’implique, par définition, le viol. Et je ne connais pas non plus son fantasme de viol qui en a résulté chez elle  et qu’elle généralise indûment.

2 Se moquant de l’idée que les  prostituées, « sil elles en avaient le choix », ne feraient pas ce « travail », elle commente ironiquement : « Tu parles d’une rhétorique… comme si l’épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou étalait des points noirs par pure vocation esthétique. La plupart des gens qui travaillent s’en passeraient s’ils le pouvaient, quelle blague ! » (p. 58). Hé bien non ! En dehors de la critique du travail en soi, qu’on retrouvera après, sans distinguer entre « travail » et « travail », les prostituées, vu leur condition sociale d’origine en général (la sociologie le prouve), se passeraient bien de ce type de travail ! Etes-vous vraiment de gauche, Virginie Despentes ?

3 A propos du mariage et de son contrat, comparé à celui, officiellement marchand, de la prostitution qui « se banalise »  et du coup concurrence la vie sexuelle dans le mariage, elle dit, sans hésiter un seconde, que le contrat marital est « un marché où la femme s’engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l’homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles » (p. 59). Ce propos n’est acceptable qu’à une seule condition : le restreindre à ce qu’il a été souvent et très longtemps dans certaines sociétés, dans l’histoire et dans certains milieux sociaux, où la liberté de se marier n’existait pas chez les femmes, en particulier dans la bourgeoisie, les mariages étant forcés sur la base d’alliances de familles guidées par l’intérêt. Marx ne disait-il pas lui-même, dans le Manifeste que  le mariage bourgeois était de « la prostitution légale » ? Et s’il a dit cela, ce n’était pas pour valoriser la prostitution hors mariage mais pour la supprimer partout ! Mais ne pas évoquer cette dimension socio-historique déterminante en disant, sans la moindre restriction et sur un plan général, qu’ « il apparaît plus clairement comme ce qu’il est », relève de la bêtise pure et simple destinée à justifier ses propres activités de prostituée et niant ce qu’il peut être aujourd’hui et même ce qu’il a pu être avant : une manifestation authentique d’amour, cet amour auquel elle semble ne pas croire. Mais c’est son problème, même s’il n’est pas drôle à vivre. Et l’on n’a pas le droit de projeter son rapport personnel à une institution sur  celle-ci, si on veut la comprendre exactement.

4 Parlant de son expérience subjective de ce type de rapport sexuel, elle anticipe sur le langage d’Emma Becker dont j’ai parlé sur ce blog, à savoir qu’elle y a trouvé « une montée de puissance » de sa sexualité : « J’ai tout de suite aimé l’impact que cela me donnait sur la population masculine, avec le côté exagéré, limite grosse farce, changement de statut notoire » (p. 63). Soyons clair : elle a parfaitement le droit de vivre sa sexualité de prostituée (dés lors qu’on admet la prostitution) sous cette forme. Mais très sincèrement, je ne la comprends pas  (sauf à scruter son inconscient et son histoire infantile) et je trouve cela plutôt dégradant et indigne, d’autant qu’elle répète alors une donnée psycho-sexuelle qu’elle accuse les hommes d’éprouver et de pratiquer, la soumission de l’autre : comme si son idéal d’égalité homme-femme, était, pour la femme, d’adopter un rapport de force « machiste » qu’elle reproche aux hommes par ailleurs, et ce dans tous les domaines. Non décidément ce n’est pas l’homme qui doit être l’avenir de la femme, mais comme le disait Aragon, c’est à la femme d’être l’avenir de l’homme, dans bien des dimensions de la vie mais à l’opposé du modèle de femme qu’elle revendique. Vive donc la féminité, telle qu’elle l’abhorre! Et pour revenir à la question de la puissance sexuelle que l’on éprouve en soumettant le (ou la) partenaire, j’avoue humblement ne jamais connaître cela et je ne souhaite pas le connaître un jour. La finalité de la relation sexuelle disons « aimante » n’est pas d’exercer une « volonté de puissance » sur l’autre (laissons la volonté de puissance à Nietzsche, y compris dans ce registre), ni d’être le moyen d’une fin externe, l’argent, dont elle ne serait que l’instrument, mais le plaisir lui-même en tant que tel. Il s’agit donc du désir du plaisir, un point c’est tout et c’est beaucoup, et elle confond la puissance du désir (qui est sexuelle) avec le désir de puissance (qui est psychologique) ! Et si je vis ma sexualité comme cela, où est l’« anormalité » alors ? Chez elle ou chez moi ? Je précise que ce n’est pas tant de « faire » l’amour sur cette base qui me désole, mais le fait de le dire ainsi en le valorisant.

 5 « Tout travail est dégradant, difficile et exigeant » affirme-t-elle péremptoirement (p. 67) pour disculper le reproche qu’on pourrait faire à la prostitution, qui est un travail, en universalisant cette « dégradation » Eh bien non ! à nouveau . D’abord, il y a des formes diverses de travail, du travail manuel ou industriel au travail intellectuel, dont certaines, dans le cadre de l’exploitation capitaliste en particulier, sont effectivement dégradantes, je dirai quant à moi : éprouvantes et aliénantes (Despentes semble ignorer ce qu’est l’aliénation). Mais surtout et d’un manière générale, le travail est une dimension essentielle de l’humanité par laquelle elle affirme son humanité, et bien des travaux placés haut dans l’échelle de la compétence, sont au cœur de la réalisation des êtres humains, du développement de leur personnalité, avec en plus une dimension relationnelle et réciproque qui est fondamentale. Il ne s’agit donc pas de critiquer le travail en tant que tel – cela est absurde sur le plan anthropologique et empêcherait les êtres humains de parvenir à une forme incontestable de bonheur. Il s’agit au contraire de mettre ses formes les plus gratifiantes à la portée de tous,  autant que possible, en tournant le dos au modèle du travail de la prostitution, avec tout ce qu’il abîme chez les individus.

6 Pour enfoncer le clou dans sa tentative de revaloriser celle-ci dans l’esprit du public, elle va avancer de curieuses propositions visant à la banaliser, par une extension bizarre de ses frontières ou de ses limites qui en modifie alors la compréhension. Par exemple en la rapprochant de la « séduction », ce qui constitue un pur sophisme. Je la cite : « Dans notre culture ( ?), de la séduction à la prostitution la limite est floue, et au fond tout le monde en est conscient » (p. 69-70). Phrase étonnante, sinon scandaleuse. D’abord je n’en suis pas du tout conscient, hélas pour moi (et pour d’autres). J’ai bien conscience que la prostituée doit plaire pour avoir des clients et donc se faire séduisante. Mais de là à faire de la séduction, en général à nouveau, quand elle est active et non seulement passive (je distingue les deux), donc recherchée intentionnellement pour s’attacher (et non acheter) un homme qui plait ou qu’on aime, un moyen ou un stratagème comparable à celui d’une prostituée pour se procurer un client, c’est là une assimilation que je ne comprends pas du tout et qui consiste une nouvelle fois à salir ou dégrader un trait de psychologie universelle, à partir d’un cas isolé. Autre exemple de réhabilitation à partir de son cas personnel : le bien que cela lui aurait fait en raison d’un viol dont elle a été victime et dont la prostitution aurait effacé, plus ou moins, le traumatisme ; « La prostitution a été une étape cruciale, dans mon cas, de reconstruction après le viol. Une entreprise de dédommagement, billet après billet,  de ce qui m’avait été pris par la brutalité.» (p. 72). On pourrait dire aussi que cela l’a enfoncée davantage dans sa destruction ou, ici, son« auto-destruction ». Sans compter les « billets » dont elle se félicite parfois de les avoir reçus, sans le moindre remords ou scrupule ! Je passe. Sauf à ajouter que ce « bien » que la prostitution lui a fait, n’est pas un « bien » au sens moral : c’est simplement un « bon », une satisfaction personnelle ou réparatrice, un bon comme l’est un médicament quand on souffre : il est « bon » pour ma santé. Sauf aussi qu’il ne s’agit pas ici d’un médicament mais d’un rapport lamentable à autrui.

Je pourrais multiplier les formules d’elle qui vont dans ce sens (voir p. 75), comme : « Le monde économique étant ce qu’il est […] interdire l’exercice de la prostitution dans un cadre légal adéquat, c’est interdire spécifiquement à la classe féminine (je ne savais pas qu’elle constituait une « classe » – Y. Q.) de s’enrichir, de tirer profit de sa propre stigmatisation » (p. 83). Ou encore : « La féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité.» (p. 126) J’aurais plutôt tendance à dire que c’est le machisme, fût-il devenu féminin et « l’art des prostituées », qui est au sens strict, de « la putasserie ».

7 Concluons, plutôt, par une formule générale d’elle et en la commentant une dernière fois : en faisant ce qu’elle a fait et en en parlant, elle n’a pas voulu un moindre instant se « poser des questions, […] évitant toute considération morale » (p. 70). En disant et assumant cela, elle rejoint ce qu’on peut appeler l’indignité morale de notre époque. Non seulement dans ce que V. Despentes est et a fait en raison de ce qu’elle a été (tous déterminismes psycho-sociaux inclus), mais dans le fait qu’elle l’assume avec un cynisme (cynisme : aller consciemment contre les principes moraux) totalement assumé et, non seulement revendiqué, mais valorisé, exalté et rendu public. Cet amoralisme, autre nom du cynisme, non seulement débouche sur une forme subtile mais  réelle d’immoralité, selon moi, mais elle rejoint l’esprit de notre époque dans laquelle les valeurs morales authentiques, et  hors de tout moralisme insupportable, sont niées, bafouées. J’ai à l’esprit, en disant cela, ce qui m’est arrivé  face au scandale qui vient d’éclater à propos de G. Matzneff et de sa pédophilie : la prise de conscience de la complaisance, insupportable moralement, qu’une certaine intelligentsia lui avait manifestée dans les années 1970, succédant à Mai 68 et sa « révolution » des mœurs, revendiquée et totalement irresponsable dans certains domaines. Or, et je le dis dans hésiter une seconde, c’est la même chose qui se passe et s’est passé avec Virginie Despentes. On a mythifié  une écrivaine dont la valeur littéraire est contestable et, surtout, dont le message humain dans l’ordre des rapports sexuels est immoral (au sens que je donne à ce terme, y compris dans le rapport à notre vie personnelle), à savoir indigne et ce même s’il ne peut et ne doit pas tomber sous le coup d’une quelconque loi officielle : c’est d’une loi morale interne et intime, mais réelle cependant,  qu’il s’agit ici. Certes, ce qu’elle a vécu à titre personnel mérite d’être pris en compte et peut l’excuser et nous faire pitié. Sauf, et je le répète, qu’elle revendique ses conséquences comportementales en toute « conscience », sans se rendre compte de ce qu’elles valent, à savoir : rien. Et sauf aussi qu’elle a été et est honorée à divers niveaux : prix Renaudot, membre un temps de l’académie Goncourt, etc. Pour le dire franchement, il y a là aussi un scandale moral lié au milieu littéraire et aux médias qui s’en font l’écho. La mythification a-critique dont elle est l’objet se transforme en une mystification des esprits peu habitués à la réflexion critique, ce qui accroît un peu plus cette « démoralisation », au sens strict et fort, qui affecte notre vie collective, avec les effets désastreux qu’elle peut entraîner dans tous les domaines, politique comprise.

                                                          Yvon Quiniou

 

NB : J’ose à peine ajouter cette note concernant son rapport avec le drame de Charlie Hebdo. V. Despentes, dans une interview donnée juste après aux Inrockuptibles (que tout le monde peut consulter sur Internet), affirme à la fois, en une ligne, qu’elle « est » Charlie Hebdo (ce qui est bien et normal) et, en  huit  lignes, qu’elle « est » aussi les assassins, qu’elle les aime (l’idée d’amour intervient trois fois). Et je ne citerai pas les formules exactes, par décence et ne pas aggraver son cas. Ses propos sont moralement inacceptables mais ils ne sont pas sans rapport avec son amoralisme général. Comment a-t-on pu ne pas s’en indigner dans les médias culturels ? Faut-il être charitable avec une idéologie mortifère et avec ceux qui la mettent en  œuvre  au point de les « aimer »? Triste époque…

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