Alors Raphaël, qu'est-ce qu'il t'arrive?

Raphaël Enthoven vient de déclarer qu'entre Marine Le Pen et Mélenchon, à la prochaine présidentielle, il choisirait à la dernière minute Le Pen, si l'occasion se présentait! Ce propos est scandaleux. Non seulement il se nourrit d'une haine irrationnelle à l'égard de Mélenchon, mais il témoigne d'une irresponsabilité grave à l'égard d'une candidate crypto-fasciste!

                                       Alors Raphaël Enthoven, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

On m’excusera de m’adresser ainsi à Raphaël Enthoven, mais il se trouve que je l’ai rencontré et apprécié il y a quelques années, sous la gauche il est vrai. Il m’avait invité à France-Culture pour parler du matérialisme et m’avait proposé une émission de télévision consacrée à Marx, manifestant ainsi une ouverture idéologique clairement progressiste envers un courant de pensée entendant dépasser le capitalisme et son inhumanité propre. Or, Raphaël, tu viens de te prononcer en faveur d’un vote pour Marine Le Pen contre Mélenchon à la future présidentielle (au cas où.il serait en concurrence avec elle. bien entendu), à la dernière minute cependant, avant la fermeture des bureaux de vote (19h 59) ; et j’ajoute : à condition que tu n’ais pas oublié ta montre ! Il est vrai que le scandale que tu as suscité t’a amené à rétro-pédaler et à affirmer que c’était une plaisanterie : facile, mais la chose avait été prononcée !

Faut-il le dire ? Ce propos est scandaleux et proprement incompréhensible pour moi, vu l’image intellectuelle que j’avais gardée de toi. Certes tu t’en prends prioritairement à Mélenchon, à son extrémisme politique « de gauche » et, surtout, à ses soi-disant fantasmes complotistes, alliés au demeurant à une islamophilie que je ne partage pas du tout et même, que je combats au nom d’une laïcité républicaine et des droits de la femme, niés par l’islam. On peut donc comprendre, ici et ici seulement, que Mélenchon ne t’inspire pas confiance comme ne devraient pas t’inspirer confiance ses volte-face à l’égard du PCF, carrément insultants parfois. Mais de là à manifester une sympathie politique explicite et engagée envers Le Pen (il s’agirait de voter pour elle) avec son ultralibéralisme (que beaucoup passent sous silence), son racisme et son horreur de la démocratie, il y a un abîme et c’est en quoi ta démarche est incompréhensible étant donné les valeurs que tu affichais autrefois et ton origine familiale, sauf à y voir une manière de faire parler de toi : le scandale plutôt que le silence !

Cependant, il y a une façon de la comprendre que je n’invente pas artificiellement et qui a une portée générale, et c’est pourquoi j’interviens aujourd’hui : sous une forme aberrante et excessive, tu t’inscris dans un courant de pensée actuel que je trouve dramatique et dangereux, et dont Onfray, malheureusement en est une autre illustration. Il y a une crise de la pensée progressiste et, en l’occurrence anti-capitaliste non pas seulement sur le fond, mais dans son écho ou sa réception populaire et, tout simplement, publique. Je m’explique brièvement. Pas sur le fond : car depuis la fin de l’expérience soviétique, avec tous les contresens pratiques qu’elle comportait par rapport à la visée communiste telle que Marx l’a conçue, une déferlante libérale s’est abattue à la fois sur la réalité de nos sociétés et sur la gauchepolitique (PCF exclu selon moi) qui était censée la contester. La propriété privée de l’économie est de plus en plus vantée, on attaque les services publics, on veut privatiser ou livrer à la concurrence des secteurs qui sont au service de tous comme les transports ferroviaires, la santé ou la poste, les inégalités se creusent à un point rare, avec une paupérisation des classes populaires et moyennes et un enrichissement accru et indécent de la grande bourgeoisie, la mondialisation de l’économie capitaliste (Chine exceptée en partie, ainsi que le Vietnam et Cuba) lamine les souverainetés nationales, politiques autant qu’économiques, et accélère une crise écologique planétaire qui va menacer à terme l’existence de l’humanité (tous les scientifiques le prédisent), la vie concrète des êtres humains est laminée et aliénée par la consommation marchande (pour ceux qui y accèdent), l’individualisme est mis en avant, la culture est sacrifiée, etc. Je pourrais continuer cette liste des maux que le capitalisme nous fait subir et que Marx (avec Engels) avait à la fois décrits et anticipés dans son fameux Manifeste (voir mon Eloge raisonné du Manifeste du Parti communiste, aux Editions de L’Humanité). Tout cela est devant nous, nous avons des instruments théoriques pour l’analyser, quitte à en enrichir l’explication, et pour lui opposer une alternative ambitieuse et crédible, à la fois nécessaire de fait et moralement exigible endroit, qui profitera à l’immense majorité (au sens non mercantile de la notion de « profit »).

C’est là qu’intervient paradoxalement la crise de l’écho public de cette pensée, avec l’alternative dont elle est porteuse, crise que tu subis sans le moindre esprit critique. Nombreux étaient les intellectuels qui se réclamaient d’une pareille alternative anti-capitaliste à la fin du 20ème siècle, mis à part les « nouveaux philosophes » lancés par B.H. Lévy et leurs héritiers, brillants mais vides, comme Foucault selon moi. Pensons aux « disciples » d’Althusser, aux travaux anthropologiques de L. Sève ou aux contributeurs de la revue Actuel Marx (dont je fis partie), de La Pensée et même de la revue Raison présente quand elle était dirigée par V. Leduc… et je pourrais citer bien des noms d’esprits créatifs dans cette perspective. Or c’est l’inverse qui se produit aujourd’hui, pour une grande part en tout cas, et à un niveau qui est donc proprement idéologique, malgré un renouveau de fait du marxisme, savamment occulté par les médias, surtout depuis que Macron est au pouvoir. Le marxisme est en effet scandaleusement censuré par les médias dominants, (sauf rares exceptions) et l’on entend des intellectuels médiatiques y dire ou y écrire un peu n’importe quoi, dans divers domaines. C’est ainsi que dans celui des mœurs on a entendu Finkielkraut vanter ironiquement le viol sur une chaîne de télévision, quitte lui aussi à recourir à l’excuse de la plaisanterie, et tout autant, on vu surgir un nouveau féminisme assez détestable selon moi, qui entend valoriser le droit à une masculinité prise dans tous ses défauts et dont Virginie Despentes est un « parfait » exemple, l’homme devant devenir l’avenir de la femme (j’en parle dans un prochain livre) ! Plus profondément, une culture issue des Etats-Unis – la « cancel culture » – inverse les valeurs humanistes qui faisaient l’honneur de la gauche depuis la philosophie des Lumières, avec en priorité une critique de l’Universel décrété totalitaire ou impérialiste au profit d’une apologie des différences culturelles dont on oublie tout ce qu’elles peuvent avoir d’aliénant. Même un ancien disciple d’Althusser, E. Balibar, y a été récemment de son couplet anti-universaliste que Marx (dont il se réclamait autrefois) aurait clairement récusé !

Dans ce prolongement, on assiste théoriquement à une revalorisation du « religieux » et du « croire », oubliant à quel point les religions ont enfoncé les hommes dans un malheur social dont elles ont été l’effet. D’où une sous-estimation de ce malheur social et de l’exploitation capitaliste qui le produit, et même une valorisation implicite de ce malheur des humbles que la foi sauverait du désespoir et qui redonnerait du prix à celle-ci : j’ai lu ainsi un texte scandaleux, à ce niveau, de deux anciens directeurs de la revue Esprit et un autre, du même acabit, du sociologue F. Héran critiquant ceux qui dénoncent les effets aliénants des croyances religieuses, à propos de l’assassinat de S. Paty (j’en ai parlé sur ce blog). Et on assiste même, du côté de l’extrême-gauche, à une acceptation de ces croyances (c’est l’islam ici qui est en jeu) sous le prétexte, totalement fallacieux, qu’elles seraient précisément le fait de populations souffrantes qui y trouveraient une compensation : c’est là un misérabilisme ou un populisme théorico-poltique qui renonce à émanciper les consciences de ce qui les aliène subjectivement  et qui conforte leur aliénation objective, y compris dans ce qu’elle a de plus calamiteux sur divers plans humains !

Enfin il y a le cas de M. Onfray, déjà cité, mais qu’il faut un peu détailler. Il a été très à gauche (quoique anticommuniste), très irréligieux (c’est ce qui l’a rendu célèbre), « nietzschéen anarchiste » si l’on peut dire et si cela peut se concevoir. Or voilà qu’il a fondé une revue Front populaire qui flirte avec un populisme et un nationalisme d’extrême-droite au point que : 1 dans son premier numéro il a invité à s’y exprimer Ph. de Villiers dont l’idéologie est carrément d’extrême-droite et monarchiste, aimant le peuple mais, comme autrefois, « en sabots » ou l’équivalent ; 2 il échange avec E. Zemmour dont tout le monde connaît sa complicité avec Le Pen. Soyons clair : où est l’orientation de gauche du Front populaire ici ?

Or si j’ai développé tout cela, c’est bien en réponse à Raphaël Enthoven : son propos favorable à Le Pen et hostile radicalement à Mélenchon, est proprement désolant et même scandaleux. Et pour reprendre le tutoiement : qu’est-ce qu’il t’arrive pour que tu en viennes à préférer (avec humour ?) l’extrême-droite de Marine Le Pen, subtilement ou discrètement fascisante, à non l’extrême-gauche, mais à la gauche extrême, humaniste et démocratique de Mélenchon ? Certes, tout n’est pas à retenir dans ses idées et, spécialement, sa complaisance envers la cause islamique-islamiste (les deux termes sont inséparables) sur fond, il est vrai, d’attention à la pauvreté et aux souffrances des partisans de l’islam, ici ou ailleurs, encore plus ; de même on doit contester son rapport ambigu, variable et guère estimable, selon moi, à l’égard du PCF. Mais lui préférer, fût-ce hypothétiquement, une Marine Le Pen c’est inverser l’ordre des valeurs auquel tu devrais adhérer ! Dans quel brouillage idéologique et politique t’enfonces-tu ?

                                                      Yvon Quiniou

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