«L'amour individualiste»: un livre sur le couple actuel, d'une grande intelligence

Le couple, malgré ses transformations historiques qui le secouent, ne peut survivre que si l'on n'oublie pas que l'amour reste sa norme. Fragilisé, il est aussi travaillé par des contradictions psychiques, chacun voulant se réassurer auprès de l'autre ou refoulant des investissements datant de l'enfance. D'où la nécessité du dialogue pour le sauver et nous sauver nous dit G. Neyrand.

                    L’amour individualiste : un livre sur le couple actuel, d’une  grande intelligence 

Je tiens à signaler ce livre de Gérard Neyrand[1] tant il me paraît d’une intelligence et d’une lucidité rares s’agissant du devenir complexe du couple aujourd’hui. L’auteur, autant psychologue (influencé par la psychanalyse) que sociologue et historien, date des années 1970 la rupture avec la figure traditionnelle du couple : la forme ancienne du mariage institutionnel s’effondre peu à peu – la moitié des couples divorcent – sous l’effet de mutations sociales liées au libéralisme contemporain (mais aussi aux incitations marchandes qu’il véhicule) et la dissymétrie traditionnelle entre l’homme et la femme dans leur relation conjugale va tendre à s’effacer, quitte à ce que s’efface aussi une forme de solidité et de sécurité que comportait cette union à beaucoup de points de vue (dont la parentalité). Apparaît alors ce que l’auteur appelle le « couple duo », fondé sur la symétrie, donc l’égalité démocratique dont notre modernité est porteuse, au moins dans la  mentalité collective ou ce qu’il nomme notre « imaginaire social » (on pourrait dire aussi l’idéologie dominante en donnant à ce terme un sens large, incluant des valeurs anthropologiques de vie).

Le livre analyse dans le détail toutes les transformations ainsi induites : facilitation du divorce, union libre, droit plus ou moins consenti à l’infidélité qui n’est plus traitée comme une abomination ou un péché, union homosexuelle, changements dans la parentalité en cas de désunion ou de couples de même sexe, échangisme, multiplicité acceptée de part et d’autre des rapports sexuels, rencontres sur Internet remplaçant le « coup de foudre », apprentissage préalable de la vie à deux, relations sexuelles précoces, etc. Je laisse le lecteur découvrir cette multiplicité inédite historiquement des visages du couple, ainsi que la manière dont elle se répartit d’une manière inégale dans la société, la classe supérieure et les classes populaires y résistant davantage.

Pourtant, ce qui me paraît le plus important et m’a le plus intéressé et le plus séduit dans l’ouvrage, c’est sa thèse selon laquelle l’amour demeure cependant une norme essentielle qui reste à la base de la rencontre amoureuse et de sa durée. Plus, il est ce que vise fondamentalement le lien (conjugal ou pas) à travers même la variété de ses formes qui paraîtrait le rendre caduc, même si sa réalisation est rendue plus difficile et plus fragile par l’évolution des mœurs environnantes et son nouveau statut égalitaire. Or c’est à ce niveau, proprement psychologique donc (même si le social intervient), que l’analyse devient extrêmement intelligente et complexe ou, si l’on préfère, complète, exhaustive. Neyrand scrute avec précision les processus inconscients (la plupart du temps) qui nourrissent la vie amoureuse et, tout particulièrement, le besoin d’une réassurance de soi que l’on cherche auprès de l’autre, qui est réciproque et qui, du coup, n’est pas sûr d’être satisfait. Car c’est bien le désir de complémentarité qui est à la base du couple (l’auteur  se souvient ici de Platon dans Le Banquet), qui n’est pas vraiment de l’ordre d’une fusion mais de la construction d’une unité dans laquelle chacun se retrouve. Et il insiste bien, l’être humain étant fondamentalement un être relationnel,  sur le fait que c’est à travers la relation à l’être aimé, qui est pourtant un autre que soi, que l’on peut se constituer une identité personnelle heureuse.

D’où, selon lui, la nécessité du dialogue (y compris grâce à des interventions extérieures) qui permet l’échange, la levée des obstacles et les ajustements, dialogue qui doit être la règle du couple à  notre époque et qui doit succéder à l’ère de la simple conversation, laquelle  était la forme superficielle de la relation verbale de couple traditionnel autrefois. Et il est vrai (c’est moi qui  insiste ici) que la vie bourgeoise aura été et est encore caractérisée par le refus de se pencher vraiment sur soi et donc sur l’autre : hors de soi, hors de l’autre (Claude Roy a dit quelque chose comme cela il y a longtemps), le couple vit alors dans l’entre-deux, qui est souvent un « no man’s land » ennuyeux, sinon mortifère. A quoi s’ajoute, pour compliquer la chose amoureuse, qui « fait mal »  parfois, toute une série de micro-processus eux aussi inconscients (c’est l’amnésie infantile selon Freud), faits d’investissements anciens et  parentaux, qui ne se réduisent pas au seul complexe d’Œdipe. Refoulés, ils nous travaillent cependant et il faut les rendre conscients, les éclaircir, si l’on ne veut pas les voir resurgir à notre insu et briser la relation de couple. Et il y a aussi la crise de l’individualité ou de l’identité individuelle, y compris sexuelle, caractéristique de notre époque. Neyrand en fait le constat en s’appuyant sur Deleuze et Guattari et leur idée d’un individu nomade, incertain de lui-même et soumis à des « flux » qui le déstabilisent et déstabilisent son rapport aux autres. Et il a le mérite, ici et contre un certain gauchisme théorique, de ne pas valoriser ce fait historique comme paraissent le faire Deleuze et Guattari, d’une manière qu’on peut trouver irresponsable.

On aura compris que l’auteur, dans la lucidité la plus grande et le refus de s’abandonner à l’éloge superficiel ou inconditionnel de ce qui se passe aujourd’hui, n’entend pas renoncer à la norme amoureuse. Non seulement à titre personnel (cela se sent), mais à titre d’intellectuel humaniste réfléchissant sur notre humanité, en clinicien si l’on veut, porteur de cette belle et sans doute indispensable, sinon inévitable, ambition : l’« amour amoureux », bien supérieur à la haine, la querelle, au seul désir sexuel ou à l’indifférence qui nous isole et nous détruit petit à petit. A lire, donc, pour aider le couple à survivre, et nous avec !

                                                            Yvon Quiniou 

 

[1] Gerard Neyrand, L’amour individualiste. Comment le coule peut-il survivre ?Erès.

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