Lire Marcel Gauchet

Marcel Gauchet vient d'écrire un livre passionnant, "Comprendre le malheur français". J'entends lui répondre globalement dans un prochain livre consacré à l'émancipation et à ses obstacles. En voici la préface, qui présente la réflexion de Gauchet et indique pour quoi il faut la dépasser.

Préface

 

Ce qui m’a incité à écrire cet ouvrage, c’est la lecture d’un livre, passionnant en son genre, de Marcel Gauchet, Comprendre le malheur français[1], dans lequel, avec pertinence et mesure, il analyse l’état de la France dans le cadre de la mondialisation actuelle, tout en l’inscrivant dans une longue histoire antérieure avec les différentes modifications qu’elle a subies et qui ont entraîné le sentiment de désolation que la masse des français éprouve par les temps qui courent. Ce qui frappe dans cet examen, animé par un esprit critique rare qui l’amène à récuser nombre de préjugés ou de clichés répandus  chez les hommes politiques et répercutés par les médias envers lesquels il n’est pas tendre, c’est à la fois certains constats forts et le retour au premier plan de thèmes qu’on pourrait croire désuets ou réactionnaires, mais qui ne le sont pas ou, en tout cas, ne le sont pas nécessairement. Je vais donc brièvement les évoquer pour mieux justifier ensuite une réserve de fond qui va nourrir la réflexion qui suit, qui nous emportera assez loin des positions politiques de Gauchet.

Les constats d’abord, que je me contente de citer : une France en déclin ; la disparition d’un modèle français républicain dans lequel l’Etat jouait un rôle important, ne se contentant pas d’« accompagner » l’économie ; la disparition corrélative d’une haute administration habitée par un souci du service public et de l’intérêt général ; l’entrée dans une Europe qui n’est pas ce que l’on croit – une protection contre les Etats-Unis et un facteur de prospérité – dont Mitterrand a été un puissant stimulateur en 1983 au détriment du socialisme dont il se disait l’inspirateur[2] ;  des inégalités croissantes entre les classes ou couches sociales sous la gauche, alors qu’elles avaient commencé à se réduire avant, et même une paupérisation absolue des plus défavorisés ; l’opposition entre les élites et le peuple, les premières, qu’elles soient économiques, politiques ou culturelles, étant constituées de couches sociales participant effectivement à l’espace supra-national créé par l’Europe et le valorisant idéologiquement[3] ;  la sensation éprouvée par de larges couches de la population d’être abandonnées par ces mêmes élites, contrairement à l’élite d’autrefois qui était ou paraissait être portée par un idéal  ambitieux et généreux, dont le peuple pouvait tirer profit ; et enfin, last but not least, la transformation du statut de la politique (j’y ai fait allusion à propos de l’Etat car c’est lié) et de l’idée qu’on s’en faisait : celle-ci ne consiste plus à dominer la marche de l’économie et de la société, donc à incarner une volonté collective au-dessus des intérêts individuels, visant à les concilier et ne se laissant pas dominer par  les mécanismes sans âme du marché. C’est là le point le plus grave car il signifie la fin même de l’idée de politique conçue comme une instance de liberté et de maîtrise collectives dont l’origine la plus lointaine se trouve dans la Révolution française et dans la conception de la volonté générale de Rousseau[4]. Cela porte un autre nom : l’économisme, c’est-à-dire la tyrannie des dites « lois » économiques objectives du capitalisme contre la « loi »  politique humaine, issue d’un projet partagé consciemment. Bref, l’économisme tue le politique  et érige la marche du monde en destin échappant aux hommes et les rendant malheureux. Cette situation s’accompagne d’une détérioration considérable de la qualité des hommes politiques eux-mêmes, dont la seule motivation consiste dans la recherche et la conservation à tout prix du pouvoir, hors de toute considération morale susceptible de toucher à l’intérêt général et d’initier une vision d’ensemble de la société et de l’histoire, base d’une véritable projection alternative  pour un avenir meilleur. Bref, ce qu’il restait de « théologico-politique » dans la pensée politique selon lui et qui la faisait échapper à la médiocrité de la seule gestion à court terme des intérêts, s’en est allé. Et c’est l’écho selon lui de l’emprise de l’individualisme dans la société, lié au néo-libéralisme contemporain : nous ne sommes plus ou n’aspirons plus à être des individus-citoyens solidaires, ouverts aux autres dans un lien politique réciproque, nous nous contentons d’être seulement une somme d’individus juxtaposés ou concurrentiels, rivés à leur égoïsme et qui, s’ils ont un souci fort de leurs droits, ont perdu le sens moral de leurs obligations vis-à-vis des autres. Juste constat, à nouveau !

Des thèmes anciens qui refont surface, ensuite, et qui, souvent, constituent paradoxalement la réaction à leur négation même dans la réalité sociale actuelle. Certains d’entre eux ne sont  donc que la réactivation au positif de ce dont la perte a été dénoncée dans le constat critique. En premier lieu selon moi, le thème de la nation dans le cadre de cette mondialisation qui n’est absolument pas maîtrisée par les peuples et dont l’Europe est un agent actif, à l’opposé de ce qu’elle prétend être, à savoir une protection vis-à-vis d’elle. Gauchet est clair ici, contre les outrances de ceux qui critiquent cette notion et la nouvelle séduction qu’elle suscite. Car  valoriser la nation, ce n’est pas nécessairement verser dans le nationalisme, qu’il rejette fermement. Il y a, en effet, deux conceptions de la nation, très différentes : l’une ethnique, essentialiste, quasiment sans genèse historique[5], qui en fait une réalité fermée sur soi et potentiellement belliqueuse et guerrière – c’est celle dont se réclame une partie de la droite et, en tout cas, l’extrême droite, avec tout le passif humain dont l’histoire témoigne : haine de  l’étranger, conflits, colonialisme, impérialisme, racisme. L’autre, sans nier tout son poids d’historicité concrète (territoire, langue, histoire commune, valeurs partagées, etc.), est avant tout une nation citoyenne, fondée sur l’adhésion à une communauté politique et débouchant donc, dans une perspective républicaine, sur l’exigence de souveraineté elle-même politique – souveraineté que précisément l’Europe et la marche capitaliste du monde tendent à détruire, si ce n’est déjà fait. Le « supranational » (car c’est de cela qu’il s’agit et non de l’« international ») tue donc le « national » non seulement sur le plan politique, mais sur un plan qu’on peut dire, avec Gauchet, anthropologique : l’appartenance concrète à un groupe humain que l’histoire a certes  fait (et qu’elle peut donc aussi défaire sur le long terme), mais qui n’en existe pas moins, et qui définit une part de l’identité concrète des être humains, avec le « sentiment national »  dont elle est porteuse. D’où justement, et c’est un autre trait de notre situation, la question générale de l’identité avec les problèmes complexes qu’elle pose. D’une part la revendication identitaire, quand elle prend un contenu nationaliste ou religieux, peut être dangereuse, comme on le voit dans certains des ex-pays soviétiques qui ont quitté un autoritarisme pour un autre, sans doute pire, ou comme on le voit avec la montée d’un islam radical. De ce point de vue, le communisme – celui de Marx auquel Gauchet ne croit pas[6]  – ou, plus modestement, le socialisme nous a offert et nous offre encore une perspective internationaliste de l’identité des peuples comme celle d’un homme universel qui constitue une alternative forte au nationalisme et ouvre un avenir de paix. Mais cela ne signifie en rien qu’il faille renoncer à la notion d’identité elle-même, sauf à verser dans une utopie abstraite ou dans l’utopie d’un homme abstrait. Pour s’en tenir au thème des identités nationales, l’écrasement de celles-ci par le capitalisme supranational et qui génère chez les « élites » un cosmopolitisme de bon aloi, peut aussi créer et crée réellement un malaise profond dans les classes populaires qui n’ont pas les moyens économiques et culturels pour le surmonter. Et par ailleurs, on peut trouver de la valeur aux différences : elle n’engendrent pas nécessairement des différends, elles enrichissent le visage global de l’humanité comme celui de chaque individu et elles nous font échapper au risque d’une humanité homogène, sans relief, dont la tyrannie de la production et de la consommation, en régime capitaliste, nous offre déjà un triste avant-goût. Et pour revenir au thème strictement politique de la nation, on aurait tout intérêt à se souvenir de ce propos de Jaurès (que Gauchet semble oublier) : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène »[7]. On n’aura jamais si bien opposé implicitement l’inter-nationalisme (avec un tiret) qui respecte les nations tout en les accordant les unes aux autres, et le supranationalisme du Capital qui écrase les nations. Formule que l’on pourrait compléter par celle-ci : « Le véritable universel, c’est le particulier moins les murs ». C’est le besoin de ce particulier-là qui semble faire retour… et il n’est pas à mépriser. C’est bien pourquoi il y a aussi dans l’individualisme deux faces : l’une égoïste et qui déchire le lien social, l’autre qui met en avant l’épanouissement complet de l’individualité mais sur laquelle les propositions de Gauchet sont légères, pour une raison que l’on comprendra ensuite. Reste enfin le retour parfois du besoin d’un Etat fort, non pas tant dans ses fonctions régaliennes que dans sa capacité à  intervenir dans l’économie sous différentes formes… que le néolibéralisme rejette cyniquement.

Pourquoi, au vu de tout cela, ne pas donner quitus à l’auteur de ce livre lucide? Pour une raison théorique de fond que je vais présenter et qui justifie par avance que l’on réponde aux attendus de cette réflexion d’ensemble et qu’on lui en oppose une autre, dans une perspective théorique qu’il refuse d’ailleurs radicalement, mais au passage, sans développer. Gauchet est excellent dans la microsociologie de détail où ses qualités d’analyste sont patentes. Et il semble bien, si on résume, procéder à une critique de tout ce qui pèse sur les hommes aujourd’hui afin de contribuer à un progrès éventuel, notion qu’il revendique vigoureusement. « Tout ce qui pèse sur les hommes », dis-je : on peut appeler cela un diagnostic non seulement de malheur (selon le titre), mais d’aliénation. Sauf qu’il n’emploie pas ce terme pour une raison qui touche à sa grille de lecture des choses : il lui manque une macrosociologie d’ensemble, dans laquelle seraient présents des concepts scientifiques ou des catégories philosophiques visant la structure du réel ou sa substructure, laquelle lui permettrait seule d’expliquer et de dénoncer en profondeur ce qu’il décrit correctement. Mais précisément, faute de cet outillage intellectuel, il ne peut que décrire ou fournir des explications de détail qui restent parfois à la superficie des phénomènes qu’il étudie, voire qui éludent carrément des pans entiers de la réalité. Et pour le dire franchement : c’est la référence à Marx et à la culture issue de Marx qui non seulement lui manque, mais qu’il refuse explicitement, la déclarant morte et non opératoire, y compris sous sa forme social-démocrate. Le marxisme a cessé de faire autorité, c’est tout » prétend-il[8], le confondant souvent avec sa version marxiste-léniniste qui a échoué mais qui en était un contre-sens en acte(s) et en le dotant d’un prophétisme naïf, sinon religieux, qu’il a pu présenter en fait, mais dont il faut le débarrasser en droit. Le (mé)comprendre ainsi facilite bien entendu sa récusation radicale ! C’est dire qu’il opte pour une vision du monde social dont les individus sont la base et les acteurs… ce qui est précisément la vision libérale dont il dénonce par ailleurs la société qu’elle défend, même s’il prend soin de distinguer le libéralisme originel du néo-libéralisme actuel avec lequel il n’est pas tendre[9]. Du coup, comme en face d’une aliénation aux multiples aspects on ne peut proposer qu’un projet d’émancipation profonde ou globale avec toutes ses conditions concrètes, il ne peut s’engager dans cette voie ou en avoir seulement l’idée, même s’il paraît bien valider les revendications d’émancipation individuelle, mais sur un mode mineur, à la fin de son livre. Il le reconnaît à sa manière quand il déclare n’avoir guère de propositions d’ensemble à faire pour un avenir meilleur, se contentant d’être un analyste. C’est pourquoi, face à un tel pessimisme théorique dont il n’est qu’un (bon) exemple, car celui-ci, sous des formes plus rétrogrades, est dominant intellectuellement, il faut remettre sur le métier la pensée de l’émancipation, à partir de celle de l’aliénation qu’elle présuppose. C’est ce que je vais faire dans ce qui suit, en quittant théoriquement Marcel Gauchet, quitte à dialoguer critiquement parfois avec luit[10].

                                                                                                                     Yvon Quiniou

 

 


[1] Stock, 2016.

[2] On aura eu, au bout du compte, « ni le socialisme ni l’Europe » dit-il justement au vu de ce que cette dernière est devenue.

[3] Ce point rejoint en un sens les analyses de J. Bidet dans L’Etat-monde lorsqu’il indique l’existence d’une classe sociale intermédiaire entre la bourgeoisie et le peuple travailleur et exploité : il s’agit de l’une de ces « élites » qui peuvent, selon la conjoncture mais en fonction de ses  intérêts, basculer dans le camp des dominants.

[4] Nous sommes  « dans une époque post-politique » dit-il (op. cité, p. 331).

[5] Voir le thème mythique de la « France éternelle » dont De Gaulle a été aussi le chantre.

[6] J’y reviendrai.

[7] In l’Armée nouvelle.

[8] P. 286. Voir aussi  l’avant-dernier chapitre « Nous sommes tous dans l’idéologie ».

[9] Il pense donc dans le cadre de l’individualisme méthodologique ou philosophique libéral qui lui paraît désormais indépassable, même s’il n’a pas d’admiration particulière pour Hayek, qui en est le représentant le plus connu au 20ème siècle.

[10] Par opposition à ses thèses, on lui opposera tout de suite les propos de Michèle Rio-Sarcey, que je partage, dans son entretien avec lui dans Le Monde du 8 juillet 2016, p. 20-21. Le Parti communiste est bien entendu d’accord avec cet idéal d’émancipation. Mais on ne peut dire qu’il le définisse dans ses textes officiels avec beaucoup de  précision théorique. C’est ce qu’entends faire dans ce qui suit, avec clarté, sans érudition superflue,  mais aussi avec rigueur.

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