Marcel Conche, encore et toujours

Dans ce nouveau livre "La Nature et les mondes", Marcel Conche nous surprend et nous ravit une nouvelle fois. En dehors de souvenirs qui lui reviennent et qu'il exprime d'une manière nouvelle, c'est la psychologie qui l'emporte ici. Il se révèle comme un profond analyste des sentiments comme l"amour, l'admiration, le désespoir, etc., et cela dans une écriture d'une limpidité rare.

                                             Marcel Conche, encore et toujours

Les lecteurs de Médiapart se souviennent peut-être de l’identité intellectuelle de Marcel Conche, que j’ai évoquée sur ce blog à plusieurs reprises. C’est sans doute le plus grand philosophe français encore vivant : historien reconnu de la philosophie grecque (Epicure, Héraclite, en particulier) mais aussi celui qui a intronisé  Montaigne comme philosophe ;  penseur important de la nature et de la morale aussi, écrivain enfin, qui se manifeste dans son Journal étrange, qui l’a rendu célèbre, mais aussi dans ses nombreux essais qui ont suivi chez HDiffusion. Il y évoque ce qui lui tient à cœur dans sa vie, ses préoccupations philosophiques ou ses lectures littéraires, dans un style d’une élégance et d’une limpidité rares.

Ce qui est étonnant dans ce nouveau livre, La Nature et les mondes, c’est que, s’il reprend des thèmes qu’il a déjà traités dans ses essais antérieurs ou des évènements personnels qu’il a déjà racontés, il le fait d’une manière nouvelle comme un musicien qui se livrerait à des variations sur un même thème et en y ajoutant alors de nouveaux aperçus ou de nouveaux détails qui font le délice du lecteur – le mien en  tout cas ! Pour évoquer cet ouvrage d’une grande variété de sujets, qu’on ne saurait restituer tous, il me suffira d’en indiquer quelques-uns qu’il traite avec une originalité renouvelée et en insistant cette fois sur la dimension psychologique de sa réflexion, d’une très grande finesse.

Il y a bien entendu, d’emblée, la notion de « monde » présente dans le titre, qui est  d’abord philosophique puisqu’elle nous indique que, au sein de la Nature, chaque espèce vivante a son monde, à savoir « une totalité structurée » d’existence ou de vie qui lui interdit de communiquer avec d’autres espèces. Mais il s’y ajoute une réflexion sur l’homme qui touche à la psychologie puisque Conche nous fait remarquer que nous ne pouvons entrer dans leurs « mondes », même quand nous  aimons tel ou tel animal, avec, en plus, le fait que l’homme étant le seul être ayant conscience de soi, et de l’Être, il le seul aussi à avoir conscience de sa solitude ontologique, même s’il est capable de communiquer avec les autres êtres humains.

Précisément, c’est sur les sentiments (pour dire vite) qui engagent ce rapport à soi et aux  autres que ce livre multiplie des analyses originales. Je pense d’abord à l’amour qui aura été en réalité la grande préoccupation, sinon la grande nostalgie, de son existence, en dehors de la philosophie et dont la présence s’affirme à travers l’ouvrage dans maintes occurrences. Il l’évoque d’abord en s’appuyant sur Proust affirmant que ce sentiment ne peut rester enfermé dans les limites du « moi » et qu’il a besoin de s’épandre, de se manifester à l’extérieur,  au contraire d’autres états affectifs comme l’ennui ou la simple amitié, qui est pourtant une forme d’amour, à laquelle il a toujours tenu. Mais on  peut s’aimer d’amitié et rester silencieux pendant un an, il en a fait l’expérience ! De même, il le distingue bien de la simple bonté, qui n’engage pas tout notre être et ne vise pas l’éternité, comme il l’avoue pour ce qu’il a éprouvé à l’égard de sa femme Marie-Thérèse, alors même que, s’il l’a vraiment aimée et admirée, ce ne fut pas d’un amour-passion ou d’un « amour-amoureux ». Ce qui veut dire aussi, et il l’indique justement, que l’authentique amour entretient un rapport avec la sexualité, qui n’aura pas été son point fort pourtant, mais son grand regret avoue-t-il au passage. On comprend qu’il s’intéresse beaucoup au baiser, dont il distingue deux  types : l’un superficiel quand il s’agit d’un baiser de passage, avec son excitation sexuelle éphémère et l’autre, aboutissement de la passion et qu’il n’aura pas connu, tout en en rêvant souvent ! Enfin et à ce sujet, il a une admirable analyse de l’incapacité du langage à exprimer l’amour parfaitement, même quand on multiplie les mots pour le dire (p. 52-53), indiquant  à propos de l’amour partagé qui le lia à sa femme (à nouveau) : « Je ne sais même pas si elle m’a dit "je t’aime". Notre amour était une évidence en deçà de la parole. Pourquoi dire "il fait jour quand chacun voit bien qu’il fait jour ».

Mais sa curiosité psychologique porte sur bien d’autres états affectifs dont je ne peux que résumer les analyses pour laisser le lecteur les apprécier directement. Il parle peu de la tristesse, qui provoque l’ennui, liée à la solitude et à la rareté de ses contacts humains, parfois.  Cependant, à le lire avec attention on voit bien que ce qui est en jeu dans une vie ennuyeuse, c’est aussi l’absence d’activité en général et, à relier ses textes, on voit  aussi que le remède à la désaffection se trouve par exemple dans l’admiration, distinguée du simple étonnement devant un évènement particulier et relativement banal (comme un exploit en gymnastique dont il était incapable adolescent, raconte-t-il), admiration qui vous met en face de ce qui vous dépasse et du coup vous aspire vers le haut, vous stimule (je prolonge librement son propos). A quoi s’ajoute, l’importance d’une œuvre à accomplir : c’est finalement pour lui, ce qui garantit le sens de la vie car elle demeure, quelle qu’elle soit, et nous fait échapper pour une part au temps qui passe et dissout les autres choses en lui. C’est sans doute cela qui peut nous faire échapper au désespoir ou à l’absence d’espoir, notions qu’il distingue avec raison, comme il peut nous assurer, en sens inverse, l’espoir tout court en une réussite ou une rencontre, qui est porteur, à chaque fois qu’il nous habite, d’une joie concrète. Mais il y a aussi la parole, le simple fait de parler dont il nous dit à quel point il est la source d’une relation vivante aux autres, quels qu’ils soient, gens modestes ou interlocuteurs intellectuels, dont il raffole.

On me dira que j’ai oublié tout ce qui concerne psychologiquement le philosophe qu’il est aussi, en dehors des évènements de sa vie quotidienne qui peuvent advenir à tout un chacun. Car le philosophe n’est pas à l’abri, en tant que philosophe, de considérations qui sont susceptibles de le faire souffrir, comme elles peuvent faire souffrir tout être humain – sauf que c’est lui qui les porte le mieux au concept et donc à la pensée ou à la conscience et s’en fait le messager. L’histoire de la philosophie comporte ainsi l’expression de conceptions du monde (Pascal, Kierkegaard, Unamuno, Camus, etc.) qui sont susceptibles de nous atteindre dans notre sérénité, et pas seulement des leçons de sagesse et de bonheur. Quid, par exemple, de la question de l’existence ou non de Dieu, avec le bonheur supraterrestre qu’il rend possible, ou de celle de la mort (elles sont liées) ? Eh bien, l’on retrouve ici notre philosophe habituel, mais envisagé existentiellement et en dehors de ce qu’on peut appeler l’abstraction philosophique en général, dont son œuvre n’abuse en rien, il faut le dire. Deux points tout simples, pour illustrer cela et conclure. D’abord, il assume son athéisme avec rigueur pour un motif qui tient à sa confiance indestructible en la raison : le concept de Dieu est pour lui dépourvu de sens intellectuel, il est « inintelligible » et « inadmissible », par exemple du fait de la souffrance des enfants, argument que j’ai déjà eu l’occasion de présenter. Alors, pourquoi s’angoisser de l’abandon d’une croyance absurde ? Ensuite, il y a bien la question de la mort. Face à elle il a une position éthique qu’on peut saluer : la mort n’est rien puisqu’elle équivaut au néant. Pourquoi, ici aussi, s’en préoccuper ? Seule la vie est et compte, et il ne s’agit pas de la gâcher par le souci de ce qui n’est pas. C’est ainsi qu’on se réconcilie avec notre « monde », au sens vital qu’il donne à ce terme !

                                                                        Yvon Quiniou 

Marcel Conche  La Nature et les mondes, HDiffusion.

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