Quelle influence "progressiste" de Michéa?

La pensée de Michéa relève incontestablement d'une forme de conservatisme, hostile au progrès historique. D'où son exigence d'un curieux socialisme, tourné vers le passé et opposé à celui de Marx. Pourtant, il critique le capitalisme, au point qu'une tribune du "Monde" récuse cette critique, au nom d'un libéralisme mythifié Les idées de Michéa autoriseraient-elles cette dérive?

Quelle influence « progressiste » de Michéa ? 

Après la nouvelle irruption médiatique de M. Onfray dont j’ai parlé ici même, voici une nouvelle figure intellectuelle iconoclaste qui agite l’opinion, J.-C. Michéa. Elle a entraîné  Le Monde (daté du 13 janvier) à y déceler un vrai phénomène idéologique au sein d’une intelligentsia jusqu’alors massivement à gauche, et à lui consacrer un dossier volumineux (quatre pages) portant sur ce que ce journal estime être un nouveau conservatisme, intellectuellement populaire. Chose curieuse mais pas inexacte quand on connaît un peu son œuvre, comme par exemple Impasse Adam Smith ou, plus récemment, Les mystères de la gauche (2013) dans lequel, s’il continuait à se réclamer du socialisme, c’était d’un socialisme libertaire, proche de Leroux ou de Proudhon, opposé à celui de Marx (tel qu’il le comprend) comme à celui de la social-démocratie, et qui récusait déjà l’opposition droite/gauche. La gauche disons marxisante rejoindrait le libéralisme dans son adhésion a-critique au progrès des sciences et des techniques comme au progrès économique (c’était la thèse principale de Impasse Adam Smith : d’où le terme « impasse »),  elle oublierait le peuple ordinaire  avec ses traditions, ses croyances, son bon sens, voire sa moralité propre, qu’il faudrait défendre. L’idée que ce peuple puisse être conditionné par l’idéologie dominante et par ses conditions sociales de vie, n’y était guère présente, comme était absent, du coup, le souci de l’émanciper sur le plan intellectuel par l’éducation, y compris politique. Quant à l’individu, avec sa liberté supposée, il ferait par contre les frais de l’évolution historique d’ensemble, qu’il faudrait freiner, voire inverser en se tournant vers le passé. C’est bien là du conservatisme et ce qui est grave, c’est le succès qu’il rencontre auprès d’un fraction de la jeunesse, de gauche mais aussi de droite ou d’extrême droite… au point d’intéresser Alain de Benoist, le directeur de la revue Eléments, qui fut le fer de lance de la Nouvelle droite  dans les années 1970 : celui-ci l’a invité à s’y exprimer, ce qu’il a accepté sans scrupule…comme Onfray ! D’où la perspective, inquiétante selon moi, d’un nouveau populisme dont l’arc irait de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, sautant par-dessus les partis traditionnels de gauche, avec des prises de position dans le domaine des mœurs totalement réactionnaires, elles, dans les milieux influencés par Michéa ou se réclamant de lui. C’est ainsi qu’on y trouve parfois la condamnation de l’avortement ou encore celle des préservatifs au nom, dans ce dernier cas, d’une vision mythique et obtuse de la « Nature », ici de la sexualité sans artifices ! Je ne sais pas si Michéa assume ces positions, lui le libertaire, mais il faut constater que sa pensée les autorise apparemment. Et que sa cohérence d’ensemble  en sort obscurcie.

Dans le même dossier, L. Strauch-Bonart, bien qu’ayant été l’élève admirative de Michéa, s’en prend à « la critique du capitalisme » qu’on trouve pourtant, en un sens, chez son ancien « maître » et qu’elle n’a guère faite sienne. C’est son analyse que je voudrais commenter, car elle porte sur l’essentiel et elle est révélatrice des contre-effets d’une pensée ambiguë. Elle n’est ni pertinente intellectuellement ni satisfaisante moralement. Du premier point de vue,  l’auteure identifie sans raison le capitalisme actuel à celui que défendaient les premiers libéraux comme Bentham, Mill et Smith (quelle cite), sous  couvert d’un libéralisme qu’ils revendiquaient expressément. Elle oublie seulement que ceux-ci n’en faisaient pas une apologie inconditionnelle, réclamant que l’Etat intervienne pour corriger ses injustices sociales, par exemple dans le domaine de l’éducation. Ils se situaient alors aux antipodes du néo-libéralisme actuel dont la figure la plus marquante est Hayek, qui théorise le repli de l’Etat sur ses fonctions régaliennes (justice, police, armée) tout en lui confiant le soin de défendre vigoureusement, par la loi, la spontanéité du marché, quelles qu’en soient les conséquences humaines dont il a avoué qu’elles peuvent être désastreuses, comme on l’a vu avec Margareth Thatcher dont il a inspiré la politique violemment antipopulaire. Strauch-Bonnard oublie donc également qu’il y avait chez eux un souci moral ou éthique en politique, celui du « plus grand bonheur pour le plus grand nombre » (Bentham), auquel la « main invisible »  du marché » (Smith), dans les limites que j’ai indiquées, pouvait contribuer, croyaient-ils. Et si l’intérêt comme mobile de l’action humaine,  dont elle semble faire grand cas (elle critique Michéa sur ce point), était bien à la base de la pensée utilitariste et libérale, il était toujours borné par celui de l’intérêt collectif. Or je ne trouve guère chez elle une préoccupation véritable de ce type, bien qu’elle pointe un peu les « imperfections » de  notre système économique !

En effet, malgré donc quelques formules critiques, sa conception du capitalisme, est largement irénique, donc naïve, voire scandaleuse vu ce qu’il est en réalité. Dire qu’il apporte le confort, le bien-être ou la consommation est exact, mais c’est occulter les conditions d’inégalité dans lesquelles il le fait : les inégalités de revenu croissent dans les pays développés à un niveau inouï, le chômage augmente partout, la paupérisation absolue se déploie, l’accès aux biens sociaux pour tous (éducation santé, protection sociale, etc.) dus aux politiques d’inspiration socialiste tout au long du 20ème siècle diminue dramatiquement. Mais c’est aussi masquer son prix humain, que seul le vocabulaire de Marx éclaire et qu’elle semble ignorer (sous l’influence ici de Michéa ?). Car ces richesses, qu’elle vante et que beaucoup vantent, sont le résultat de l’exploitation du travail salarié – dont il n’y a pas une seule marque dans son  article – comme si  l’auteur du Capital n’avait rien écrit de fondamental à ce sujet et que personne ne conteste sérieusement ! De ce point de vue, son apologie de la « possession » ou de la propriété privée est assez ahurissante, puisqu’elle y voit même une « métaphysique du foyer ou du chez soi » (sic): les pauvres, les mal-logés ou les sans-abri apprécieront ! Surtout, elle n’a pas conscience ou ne veut pas  avoir conscience des effets de cette exploitation économique sur ceux qui la subissent : une détérioration de leur vie individuelle qui les empêche d’exprimer leurs potentialités intellectuelles et existentielles et les empêche d’accéder au bonheur, en tout cas à un bonheur « décent » (comme dirait Michéa inspiré par Orwell). C’est ce qu’on appelle l’« aliénation », dont elle semble n’avoir aucune idée et qui nous éloigne du statut d’un « individu libre », lequel serait au coeur ou à la base du capitalisme en tant que tel et n’en serait en rien la « victime » (re-sic)

Enfin, et sur ce terrain de la liberté, elle a des options indéfendables. Laisser à certains la liberté de choisir la croissance indéfinie, par exemple, quand on  connaît les catastrophes qu’elle entraîne dores et déjà et qui seront démultipliées dans le futur, n’est pas acceptable et est totalement irresponsable. Mais aussi, il y a cette thèse théorique qui veut associer le libéralisme politique ou culturel, donc la démocratie,  avec le libéralisme économique, comme si celui-ci était le fondement inévitable de celui-là. Cette idée, au cœur de la vulgate anti-marxiste, est tout simplement fausse : nombre de fascismes politiques passés (Franco, Salazar, Pinochet) ou présentement menaçants (Russie, ex- régimes de l’Est, Etats islamiques) ont reposé ou reposent sur le libéralisme économique, donc sur cette fameuse propriété privée de la production qui la séduit tant.

Je ne sais pas vraiment ce que pense Michéa de cette thèse selon laquelle seule l’économie capitaliste  rendrait possible la démocratie, car il n’est pas clair sur ce point, mais ce que je sais c’est qu’il faut tourner le dos à cette pensée conservatrice et s’orienter, à l’inverse, vers une problématique radicale de l’émancipation des hommes vis-à-vis des multiples aliénations qu’ils subissent et dans laquelle l’Etat a un rôle à jouer. Utopie ?  Ce n’est pas sûr, car celle-ci n’est souvent que le réalisme de l’avenir. Et au surplus, elle relève d’une exigence morale incarnée en politique qu’il faut entendre, sauf à céder aux sirènes de l’amoralisme contemporain et à accepter le malheur social qu’il entraîne, tout en le niant puisqu’il récuse le vocabulaire qui permettrait de le désigner et de le condamner. A quand, donc, dans les médias, une attention comparable aux travaux émancipateurs qui se font aujourd’hui et qu’ils passent massivement sous silence ?

Note : Dans le même  dossier, Anselme Jappe s’en prend justement aux populistes qui lancent des OPA « sur des penseurs de gauche pour renforcer leur discours ».

                         Yvon Quiniou, philosophe. A paraître : Les chemins difficiles de l’émancipation (Kimé).

 

 

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