L'effet de vie dans l'art selon Münch

"L'effet de vie" produit par l'art est à la base de l'explication que Marc-Mathieu Münch donne de l'émotion esthétique dans un des ses livres. Cette approche est remarquable de clarté et de pertinence: elle s'oppose au formalisme et va chercher dans la vie du récepteur, réveillée pas celle du créateur et portée par l'oeuvre, le secret du bouleversement vital que l'art crée en nous.

                                                              L’effet de vie dans l’art 

Je viens de découvrir un grand théoricien de la littérature et de l’art en général, dont je m’étonne qu’il ne soit pas davantage connu : Marc-Mathieu Münch. Il a mis au point un nouveau « paradigme » pour penser l’émotion esthétique dans ses divers domaines, ce qu’il appelle « l’effet de vie », qui est d’une redoutable efficacité si l’on veut comprendre celle-ci et ne pas y voir un mystère irrationnel et définitif. Comme son approche rejoint la mienne dans un de mes livres, L’art et la vie, mais à sa manière, systématique, rigoureuse et admirablement informée, je tiens à  présenter sa thèse essentielle à laquelle j’adhère. Je le ferai à partir de son livre L’effet de vie ou le singulier de l’art littéraire, déjà ancien (2004) mais suivi de nombreux autres.

Je précise tout de suite qu’il se réclame des sciences humaines : linguistique, psychologie, histoire, sociologie et biologie (pour autant qu’elle touche à l’homme), mais sans les assimiler aux sciences de la nature, qui sont de sciences « dures ». Sa réflexion relève d’une science à part, qui comporte encore de la subjectivité et de l’incertitude, mais qui entend bien progresser dans l’ordre de sa scientificité propre. Dans ce contexte épistémologique, il entend comprendre l’art à partir de la vie, dans l’immanence empirique la plus totale donc, prenant la suite (c’est moi qui parle) d’auteurs comme Nietzsche, Marx ou Freud. C’est dire qu’il refuse d’abord le formalisme idéaliste, dont Kant est le meilleur représentant, qui consiste à se centrer sur l’objet  (= l’œuvre) dit « beau », à lui attribuer une beauté intrinsèque, extérieure au sujet esthétique, et pouvant susciter par elle-même et sur la base d’un « sens esthétique » spécifique,  une émotion ne mettant pas en jeu les intérêts vitaux de l’amateur (voir Kant, à nouveau). Il part au contraire du triptyque créateur/œuvre/récepteur et de ce qui se passe réellement dans ce triangle. Or, ce qui s’y passe c’est un bouleversement vital, mobilisant toutes les facultés de l’homme (sensibilité, affectivité, imagination, intelligence, etc.) ainsi que tout ce qui tient à sa vie individuelle profonde, y compris, bien entendu, inconsciente – et cela que ce soit du côté du créateur ou du récepteur et via l’œuvre qui, en un sens, est porteuse de tout ce contenu bio-psychique. C’est là l’invariant de toute œuvre d’art et une partie de son livre en déroule une multitude d’exemples pris dans la littérature universelle. Je le cite, dans un article récent : « L’œuvre réussie est celle dont la création est destinée à générer, dans le corps-esprit d’un récepteur, un effet de vie » (« L’objet esthétique et la création » – souligné par moi). C’est à partir de ce point de vue, que je qualifierai de « matérialiste », que l’on peut comprendre la subjectivité irrécusable de l’émotion esthétique : tel type de vie exprimée dans l’œuvre va ou non rejoindre et réveiller celle du récepteur. Autant de vies individuelles de part et d’autre, autant d’émotions (ou pas) et de jugements esthétiques !

Ce propos, fondamental pourtant, doit être précisé car il ne dit pas tout de l’œuvre d’art et de la manière dont elle parvient à produire cet effet. Or l’analyse qu’il en donne est d’une très grande richesse et d’une grande précision et je ne peux ici qu’en résumer l’essentiel. Car une œuvre d’art est composée à la fois d’un contenu et d’une forme, associé à un matériau – le mot en littérature,le son en musique, etc. L’expression de ce contenu ou de ce fond ne suffit pas à faire une œuvre d’art : un cri de colère, même écrit ou peint (comme le tag) n’est pas esthétique par lui seul ! Ce fond, qui donne du sens, doit donc être soumis à une forme qui va l’amplifier, le rendre vivant, suggestif et intense, donc capable de captiver l’attention du récepteur et de l’émouvoir, tout en lui ouvrant un horizon de possibles mentaux. De ce point de vue, Münch distingue bien les signes de la communication courante ou théorique, qui sont impersonnels, et les signaux dont l’œuvre d’art est constituée dans un monde artificiel personnel, à partir de son matériau propre et qui font résonner en nous la subjectivité vitale du contenu de l’œuvre en l’incarnant dans un vêtement sensible. Je recommande au lecteur d’être attentif à ses analyses fines et pointues de la poésie où forme et fond (ou sens) se renvoient l’un à l’autre dans un jeu mimétique qui peut être éblouissant… et le rend efficace sur le plan émotionnel. Mais inversement, la forme sans le sens fonctionne à vide selon lui, et il reproche aux spécialistes universitaires de la littérature d’oublier la fonctionnalité vitale de la forme, bref « l’effet de vie » sans lequel il n’y a pas d’expérience esthétique vivante et actuelle, c’est-à-dire authentique : la science formaliste de l’art (mais aussi celle de son seul contenu) ne remplacera jamais le rapport vivant à celui-ci et l’émotion devant lui. A quoi il ajoute, dans la suite son travail, le rôle de l’introspection grâce à laquelle on peut revenir sur son émotion et tenter d’en approfondir les aspects et nuances, et donc d’en intensifier les effets affectifs… qui sont ses effets effectifs !

Ne pouvant reprendre le détail des analyses littéraires de ce livre volumineux (près de 400 pages), mais jamais ennuyeux, d’une clarté d’écriture rare et même parfois teinté d’humour, je me contenterai d’y renvoyer le lecteur et d'ajouter deux remarques supplémentaires. 1 On aura plaisir, je l’espère, à retrouver comme cela a été mon cas, des vers ou des poèmes qui nous ont marqués depuis longtemps et dont l’examen esthétique auquel il procède nous permet de comprendre pourquoi et comment il sont restés dans notre mémoire : de l’effet esthétique comme effet de vie durable ! 2 Tout autant, il y a sa longue présentation finale des fonctions multiples de l’art littéraire, qu’on peut étendre à l’art tout court, toutes transpositions opérées : contribution au bonheur collectif ou individuel, fonction sociale ou idéologique, transmission éventuelles de vérités, thérapie, échappatoire à la conscience de la mort, etc. Je ne peux les citer toutes, mais elles sont toutes à prendre en considération, dans un premier temps tout au moins, sauf celle de « l’art pour l’art » parce qu’elle situe l’art hors de la vie, précisément. Je suis bien entendu d’accord avec ce refus : l’art n’est pas à lui-même sa propre finalité, ce qui le vouerait en un sens à la  vacuité ou à une espèce de narcissisme ou d’égotisme esthétisant. Il a en vue l’homme lui-même, la manifestation de sa vie profonde qu’il peut, sans lui, ignorer, et il  le touche aussi à travers une forme.qui lui est adéquate.  La démonstration de Münch (car c’est une démonstration et non une opinion) est telle qu’on se dit qu’il y a pas à désespérer totalement des intellectuels français !

                                                                Yvon Quiniou

 

NB : Marc-Mathieu Münch, L’effet de vie ou le singulier de l’art littéraire, Honoré Champion, 2004.

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