Qu'y avait-il dans la tête de Gabriel Matzneff ?

Dans ce livre surprenant, Chantal Montellier entend fouiller l'intériorité de G. Matzneff sous une forme originale. Elle nous le montre dans une situation de thérapie où il croit avoir treize ans! Son psychiatre l'amènera à avouer, plus ou moins, qu'il a été victime d'une agression sexuelle dans sa jeunesse, ce qui explique son comportement de prédateur ensuite. Un livre lucide et réjouissant!

                           Qu’y avait-il dans la tête de Gabriel Matzneff ? 

C’est un livre court mais étonnant que nous livre ici Chantal Montellier, une artiste réputée de la bande dessinée. Tellement étonnant qu’il est bienvenu (mais pas indispensable) de lire avant le beau livre de Vanessa Springora, Le Consentement, à laquelle elle rend hommage, dans son propre livre. Celui-ci, qui en est un écho en quelque sorte, manifeste un grand humour aussi bien dans son schéma d’ensemble que dans son écriture, dont l’inventivité nous fait rire pour nous faire oublier ce qu’il y a de dramatique dans ce qu’elle évoque :  l’existence à la fois scandaleuse et douloureuse de Gabriel Matzneff.

Vie scandaleuse puisque marquée par une pédophilie assumée sans le moindre remords dans ses écrits à succès et même soutenue, à l’époque qui a suivi Mai 68, par une flopée d’écrivains et d’intellectuels connus et atteints par une crise d’amoralisme aigue. Mais destin douloureux aussi, puisque le scandale vient d’éclater au grand jour avec le livre de Springora où celle-ci raconte comment elle a été manipulée sexuellement par lui, lequel a profité de ce qu’elle était tombée amoureuse de lui, réellement, ce que ce texte ne nie pas. En ce sens, il y a bien eu « consentement » dans leurs rapports sexuels, quoique dans l’ignorance longtemps de ce que son « prédateur » faisait par ailleurs avec d’autres filles ou d’autres garçons mineurs comme elle : dans l’ignorance ou, en tout cas, dans un auto-aveuglement, fruit de la passion et dont il abusé jusqu’à l’échec final de leur relation lorsque ses yeux se sont ouverts. Ce qui ne l’a pas empêché de continuer de la harceler et de l’exploiter sur le plan littéraire d’une manière sadique, que l’on ne mettra pas au compte d’une passion frustrée de son côté !

Cela on le savait, mais l’intérêt central du livre c’est de nous livrer une clef de ce « destin »  à travers une espèce de mise en scène pleine d’imagination, de fantaisie et d’ironie, qui nous oblige à comprendre cet ouvrage au second degré souvent. Elle nous présente un Matzneff (c’est lui qui parle) en situation de thérapie face à un psychiatre d’orientation psychanalytique et contre lequel il ne cesse de se débattre. Mais surtout, il est dans une situation psychologique étrange car maladivement onirique : il se prend pour l’enfant de treize ans qu’il a été, bien que son psychiatre essaie de lui faire dépasser son délire. Pourquoi cette fixation à cet âge alors qu’il a désormais quatre vingt trois  ans ? C’est en ce point précis (peu souligné ailleurs, me semble-t-il) que ce livre est vraiment original et rejoint la réalité passée de la vie de notre personnage pour expliquer sa dérive, qu’il ne suffit pas de condamner mais qu’il faut aussi comprendre : il a lui-même été victime d’une agression sexuelle dans sa jeunesse, par un proche de sa famille – ce qu’il avait lui-même avoué « in extremis » à Vanessa. Et quand il est amené à le dire dans cette situation imaginaire (on est toujours au second degré, mi-fiction, mi-réalité), il le fait en fuyant, dans une espèce de déni. Par contre ce retour au passé (qui n’en est pas un pour lui puisqu’il prétend avoir treize ans), sans témoigner vraiment chez lui d’un plaisir ou d’une souffrance qu’il aurait réellement vécus, le plonge dans des rêves ou des rêveries où la présence charnelle de Vanessa, à treize ans justement, l’obsède à nouveau, faisant se télescoper son âge « imaginaire », celui de sa victime et son ancien passé de victime.

On aura compris l’importance de ce traumatisme refoulé chez Matzneff, que bien d’autres cas confirment, hélas, mais qu’on ne soupçonne pas d’emblée : un agresseur adulte, spécialement sexuel, reproduit sans le savoir une agression qu’il a lui-même subie en tant qu’enfant. Et cet ouvrage nous le démontre à travers un scénario qui est à la fois hors-norme et limpide  malgré  la surprise, sinon la complication pour certains, de l’explication elle-même qu’il nous révèle peu à peu, à travers un subtil jeu de miroirs entre présent, passé et imagination. Mais ce qu’il faut ajouter est important aussi : ce portrait disons « compréhensif », et qui doit l’être malgré l’immoralité ou l’indignité de ce qui est en cause, n’est ni complaisant ni pesant. Il n’est pas complaisant car, à travers l’évocation que fait Matzneff de ce qu’il est, on apprend des choses qui, au contraire, tendraient à l’accabler, à l’enfoncer. C’est le cas de son ascendance aristocratique russe, qui peut mieux nous faire comprendre (sans l’excuser) cet esprit de supériorité qui le caractérise (qu’il justifie par son talent) et qui le met au-dessus des lois de la collectivité démocratique, l’autorisant à faire ce qu’il a envie de faire dans l’ordre des moeurs… au nom de l’inspiration artistique qu’il en tire ! Drôle de  justification, surtout de la part de quelqu’un qui est ou se prétend croyant (voir sa prière finale)! On apprend aussi qu’il a des convictions clairement de droite et anticommunistes, en tout cas dans cette mise en scène : on le voit hurler contre le goulag du milieu littéraire actuel qui le condamne,  dit « moulag » (= goulag mou), et vanter sans retenue Hergé et Tintin, oubliant tout ce qu’il y avait de réactionnaire, voire d’extrême-droite chez l’auteur de ces bandes dessinées et, parfois, chez ses personnages ! Tout cela contribue à une forme de distanciation biographique qui évite au texte de verser dans le tragique dans lequel le traitement de ce sujet aurait pu  tomber.

Et puis aussi, donc, ce portrait n’est pas du tout pesant. On peut même le trouver réjouissant et drôle par ses caricatures délibérées que l’imaginaire autorise, comme la description du visage du psychiatre comparé à celui de Lénine, de Lacan et de Guattari ! Mais tout autant par ses jeux de mots, comme sa décomposition du nom de Springora en  String-ORA, ORA voulant dire Organisation Révolutionnaire Anarchiste ! Après tout les jeux de mots peuvent avoir du sens dans un contexte donné, nous montrant ici son animosité vis-à-vis de son ancienne proie !

On aura compris qu’il faut lire ce livre parce qu’il traite sérieusement et courageusement d’un sujet grave, mais sous une forme légère, accompagnée au surplus de beaux dessins qui l’illustrent en jouant d’un comique grinçant.

                                                  Yvon Quiniou 

Chantal Montellier, Dans la tête de Gabriel Matzneff, Les Cahiers de l’Egaré, 2020

 

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