Le très grand Jean Ferrat

Jean Ferrat est mort il y a dix ans." L'Humanité" lui rend un bel hommage en évoquant les difficultés de sa vie d'homme, malgré son amour pour Christine Sèvres, mais aussi celles de sa carrière,confrontée un temps à des censures idiotes. Mais il aura su porter la chanson à un haut niveau tout en étant populaire et l'allier avec la poésie d'Aragon. Oui, un très grand chanteur!

                                                  Le très grand Jean Ferrat 

Pour rendre hommage à Jean Ferrat, dix ans après sa mort, le journal « L’Humanité » publie un « Hors Série » remarquable, avec trois axes d’évocation : sa vie personnelle, qui ne fut pas simple, sa carrière de chanteur, compliquée elle aussi dans un premier temps, mais  également son rapport privilégié à Aragon. Je voudrais en rappeler l’essentiel tant, pour moi, il a compté et tant la lecture de ce numéro a réveillé en moi une nostalgie admirative qui me serre le cœur.

L’homme d’abord. Enfant d’un père juif, il perdit celui-ci assez jeune, victime des nazis. Il se retrouva donc orphelin vers onze ans, avec l’obligation angoissante d’inventer sa vie sans l’ombre protectrice du parent masculin, ce qu’il avoua avec émotion. Sa  judéité indirecte amena sa famille à fuir avec lui dans le Vercors, puis à revenir à Paris, dans une errance douloureuse, ensuite à faire des petits boulots, dont celui d’aide-chimiste pour subvenir aux besoins de son entourage familial. Heureusement, il était là, fait de femmes surtout qui l’adoraient : sa mère, sa grand-mère et une tante qui les avait rejoints. Ce fut sa chance : être aimé d’un amour qui l’emplit d’une grande confiance en lui-même et d’une grande vitalité. A quoi s’ajouta ensuite,  lors des débuts hésitants de sa carrière de chanteur, la rencontre de Christine Sèvres, déjà chanteuse connue mais surtout qu’il aima d’une affection formidable, jusqu’à sa mort précoce. On comprend mieux pourquoi il a pu si bien chanter l’amour, soit par lui-même, soit en mettant en musique des poèmes d’Aragon, ce grand amoureux lui aussi et dont il devint l’ami. Sa carrière de chanteur assurée, exaltée et exaltante, mais épuisante à la longue, il se retira en Ardèche, dans cette montagne qu’il sut si bien chanter, auprès d’une nouvelle femme succédant à la défunte Christine. Il y vécut simplement, proche des habitants de son village. Mais tout à la fin il tomba malade, ne se remit pas de son état physique et mourut déprimé, lui qui avait incarné une force vitale peu commune !

Sa carrière  ensuite, assez étonnante ou détonante, il faut le dire, vu les avanies qu’elle connut au début. .Il commença par tenter de chanter, en s’accompagnant de sa guitare qu’il maîtrisait à peine, dans des cabarets parisiens, avec plus ou moins de succès, tirant alors le diable par la queue. La rencontre de Christine lui ouvrit des portes, mais c’est celle de Gérard Meys qui fut décisive. C’est lui qui se chargea à terme de produire ses disques, tant il y avait de résistances à une époque où la mode était aux chansons yé-yé et non à texte ! Pourtant le succès vint, et de plus en plus, contre les prédictions désagréables (il en souffrit) des maison habituelles de disques intéressées par le seul argent. Et ce succès devint de plus en plus important, voire énorme, à la fois dans ses concerts publics, à travers ses disques et dans les médias audio-visuels. Sauf que ces mêmes médias, à l’époque de De Gaulle ou des gouvernements autoritaires qui suivirent sa disparition, exercèrent une censure scandaleuse à l’égard de certaines de ses chansons qui pouvaient avoir une signification politique de gauche, même discrète, telles « Nuit et brouillard », « Potemkine » ou « La montagne ». Et cela dans des formes ubuesques et méprisables, comme à la télévision, dont le lecteur prendra connaissance. Reste que, de disque en disque ou d’émission en émission, ensuite, il battait des records d’audience en raison de la qualité de ce qu’il chantait et de la manière dont il le chantait : il alliait en effet une musicalité simple, limpide, lyrique aussi, une très bonne orchestration et des textes de lui d’une poésie simple, à nouveau, mais forte ou discrète, selon les chansons. A quoi s’ajoutait une voix dont le timbre était beau et qui, même éteinte, continuait à habiter l’auditeur. Tout cela faisait qu’elles restaient en vous (je m’en souviens encore !), sonorités et paroles associées intimement, d’autant plus qu’elles étaient aussi porteuses souvent d’un message humain, visant la vie des hommes et des femmes modestes, ce qui les transforma en grands succès populaires et pouvait aussi vous faire tout simplement pleurer. Il est vrai, mais on retrouve l’homme ici, qu’il était de conviction communiste et qu’il le resta toute sa vie, malgré ses déceptions tardives vis-à-vis de l’URSS. Cela explique qu’il devint le symbole d’un chanteur engagé mais pas didactique, au service d’une belle cause, quoi qu’on pense, porteuse d’espoir et qui soulevait l’enthousiasme de la foule aux Fêtes de L’Humanité de l’époque. D’où aussi une reconnaissance tardive mais très forte, au-delà de son succès commercial, qui lui valut de nombreux prix que le milieu artistique lui attribua enfin. Certes, il n’aura pas été le seul grand chanteur de son époque, car il y eut aussi Brassens, Ferré, Brel ou Nougaro, par exemple, avec leurs singularités. Mais je le dis tout net : comme eux, ce fut un très grand !

Cependant ce bref aperçu, inspiré par l’excellent article de J.-E. Decoin, riche et détaillé, doit être complété par la lecture de celui, très juste, de B. Vasseur, concernant la manière dont il aura régulièrement mis en musique les poèmes d’Aragon, quitte à en user librement parfois pour suivre sa propre inspiration musicale. Mais, comme le dit l’auteur, cette mise en chanson à la fois respecte le texte et le transpose, le transfigure ou, comme il le précise, en donne une « interprétation  chantée », c’est-à-dire lui confère un nouveau sens qui prolonge le sens initial, sans le trahir. Car, et c’est important, il ne s’agissait pas pour Ferrat d’ « ajouter » des notes au texte, mais de le faire revivre à sa manière, quitte à ce que Aragon le redécouvre subjectivement sous un nouvel angle. Or il faut aussi le dire, ces chansons furent réunies en un disque exceptionnel, qui « vole haut » comme on dit et qui est unique en son genre, frisant la perfection, même si Ferré ou Ogeret en ont fourni aussi des belles transpositions musicales.

Bravo donc pour cet hommage de L’Humanité, d’autant plus captivant qu’il s’accompagne d’un très grand nombre de photos qui nous rendent Ferrat encore plus vivant, si je puis dire.

                                                            Yvon Quiniou

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