L’état du monde : la remarquable lucidité critique de Chomsky
On connaît la stature du linguiste américain Chomsky. On connaît moins son engagement politique progressiste intransigeant. Il en fait à nouveau la preuve dans un livre d’entretiens, Le précipice qui vient de paraître et que je recommande vivement tant il y fait preuve d’une lucidité critique remarquable et courageuse à propos de l’état du monde, en entendant par là à la fois ce qu’il nous dit des Etats-Unis et de la guerre en Ukraine : il nous décille les yeux dont le regard est obscurci par l’idéologie dominante favorable au capitalisme. J’en résumerai l’essentiel.
1 Sur les Etats-Unis, dont l’emprise sur le monde est toujours incontestable, il nous en offre un portait effrayant en contradiction avec la réputation que les médias et de nombreux intellectuels à la mode nous en donnent : une société où règne « L’autoritarisme politique », sous couvert de démocratie libérale, et une démocratie qui est alors en déclin, avec l’argent qui décide des candidats aux élections ; une réduction du pouvoir des syndicats, renforcée par le tournant néo-libéral pris depuis la fin du siècle dernier ; une financiarisation de l’économie permettant aux riches de s’enrichir sans guère augmenter la production et dont on baisse les impôts (comme dans la France de Macron !) ; une augmentation des inégalités et un appauvrissement des plus pauvres au point qu’on semble revenir à la situation liée à la crise de 1929 ; la précarisation de l’emploi pour le bénéfice des capitalistes par des atteintes au droit du travail ; la détérioration des services publics, dont ceux de la santé et de l’école, concurrencés par le privé, etc. Ce qui nous donne le spectacle désastreux d’une « opulence privée » liée à la « misère publique, expression globale qu’il emprunte à l’économiste progressiste J. Galbraith – réalité qui est en train d’envahir l’Europe, France incluse, depuis la chute du système soviétique. A quoi on pourrait ajouter les traits dramatiques qui affectent la vie des américains comme la violence, le racisme, la domination de l’argent et du commerce marchand, ou encore le retour de croyances religieuse détestables, avec leurs interdits mortifères : voir les Evangéliste ou les tenants de l’« illibéralisme » qui voudraient instaurer un Etat fort installant une religion officielle nationale !
2 On peut ajouter tout de même, en passant au niveau international, l’énorme emprise sur le monde (en dehors de la Russie et la Chine), emprise économique, bien entendu, de type impérialiste, mais aussi politique et militaire, se traduisant par des alliances avec les pires régimes dictatoriaux de la planète (voir le soutien autrefois à Pinochet), y compris les régimes musulmans, et, tout autant, par des interventions militaires débouchant sur des guerres meurtrières, directement ou indirectement, à un niveau épouvantable comme en Afghanistan ou en Irak – sans compter d’autres plus anciennes comme la guerre du Vietnam et les diverses aventures coloniales en Afrique, j’en passe. Or ce qui est terrible, c’est l’absence de réaction du monde occidental, spécialement européen (y compris ses élites) qui, se réclamant pourtant, juridiquement et normativement, de la démocratie et de la paix (voir l’ONU), ne s’indigne en rien devant cette situation, oubliant la morale en politique et les leçons magistrales de Kant dans ce domaine !
3 On comprend alors, dernier point, son analyse finale, elle aussi lucide et sans la moindre partialité, de la guerre en Ukraine, sujet délicat, voire brûlant, s’il en est. Chomsky, très honnête et de gauche, en fait une analyse contrastée. Il n’a pas de sympathie particulière pour Poutine dont il dénonce spécialement l’autoritarisme. Mais son honnêteté intellectuelle et ses convictions l’amènent tout autant à critiquer à la fois l’Ukraine – qui appartint à l’ex-URSS avant d’en être séparée quand celle-ci s’effondra – et, surtout, le rôle joué par les USA, via l’OTAN, qui entendent affaiblir politiquement et économiquement la Russie, alors qu’il était entendu que l’Ukraine devait rester indépendante de cette même OTAN. Ils mènent alors, selon lui, y compris avec Biden, une politique agressive, en particulier en fournissant une quantité importante d’armes à l’Ukraine, au point que Chomsky peut affirmer que « la politique extérieure de Washington nuit à une désescalade en Ukraine » (dernier entretien) et qu’elle menace l’avenir du monde. Et il en profite pour féliciter Macron (pourtant libéral économiquement) de tenter de calmer la situation – ce en quoi je l’approuve malgré la politique d’ensemble, par ailleurs, de ce même Macron.
On aura compris qu’il faut lire ce livre intempestif, qui va donc contre l’air du temps, pour tout ce qu’il comporte de jugements inspirés par la morale en politique (sauf peut-être une trop grande sévérité à l’égard de la Chine selon moi), avec cette noble idée finale qu’il nous faut militer pour plus de « civilisation » et moins de barbarie et de cynisme.
Yvon Quiniou
Noam Chomsky, Le précipice, Entretiens avec C.J. Polychroniou, Éditeur Lux.