Mauriac, un étonnant chrétien progressiste à (re)découvrir

Dans une époque politiquement déboussolée, il est bon de revenir à Mauriac pour y découvrir un étonnant chrétien progressiste. Dans un passage de ses "Nouveaux Mémoires intérieurs", il dénonce l'hypocrisie de la bourgeoisie catholique dans laquelle il a vécu et il condamne sa trahison des valeurs de l’Évangile au nom de la propriété, dont il indique même qu'elles devraient mener au socialisme!

                             Mauriac, un étonnant chrétien progressiste à (re)découvrir

Puisque nous sommes à une époque politique ou tout va « à vau-l’eau », que l’espérance communiste qui est la mienne depuis longtemps s‘est objectivement (pas subjectivement) fragilisée et que , comme on a pu le dire, la dimension du projet (avec  son ampleur sociale et ses valeurs humaines) s’est effacée au seul profit des programmes à courte vue et électoralistes, je conseille de se ressourcer paradoxalement à l’inspiration du François Mauriac des « Nouveaux  Mémoires intérieurs » parus en  1965 (j’ai déjà parlé ici de ses « Mémoires intérieurs »). On laissera de côté tout ce qui dans ce livre concerne la vieillesse et qui pourtant est admirablement analysé et évoqué, pour ne s’intéresser ici qu’à cette façon étonnante qu’il a de procéder à une critique du milieu bourgeois de province auquel il a appartenu et qu’il a décrit dans ses romans, mais dont il nous livre une vue totalement décapante, qui en fait un chrétien et plus précisément un catholique de gauche et même socialiste, et cela, si je puis dire, bien que catholique.

Il  me suffira de citer ou de résumer quelques-uns de ses propos. Je laisse de côté ce qu’il peut dire de positif sur Malraux ou, à l’inverse, sa diatribe contre le premier Chateaubriand méprisant lamentablement le peuple. J’en viens tout de suite à l’analyse des mœurs de la bourgeoisie bordelaise dans laquelle il a vécu et dont il prend brusquement clairement conscience de la laideur humaine et de l’hypocrisie (p. 373-380). L’hypocrisie tient à la façon dont on taisait les secrets et les comportements familiaux derrière une façade catholique officielle et au nom d’une foi prétendue ou, en tout cas, affichée. « Ce petit monde ne s’analysait pas : il croyait être ce qu’il paraissait. Les sentiments qu’il manifestait au dehors étaient les seuls dont il se crût comptable. » Tout cela, ce qu’il appelle « la part non-avenue » de ce catholicisme, « concernait le plus souvent la chair et cette région interdite, ces choses qu’il ne fallait pas exprimer, – et une seule pensée qu’on arrêtait sur elles suffisait à vous séparer de Dieu ». A-t-on conscience que si les choses ont considérablement changé depuis pour une part, une hypocrisie comparable s’est révélée récemment dans notre milieu politique avec la complicité d’une forme incontestable de bourgeoisie lors de l’affaire qui a mis en cause Olivier Duhamel, y compris un temps dans l’ordre familial ?

Mais il y a pire dans le portait, d’une extrême lucidité, que nous dresse Mauriac de cette classe sociale liée à la propriété terrienne. Il s’en prend donc à la « puissance du patrimoine » et à la valorisation que cette bourgeoisie en faisait. Je cite : « L’économie et l’ordre étaient des vertus, et un devoir fondamental tenait dans le patrimoine qu’il faut transmettre intact, cela va sans dire, mais si possible accru », l’argent devant nous suivre « au-delà de la tombe » et c’était la seule chose qui rendait heureux les bourgeois à leur mort : « ce qu’ils laissaient à leur descendance » ! Or ici aussi, et sans parler spécifiquement de religion, ne voit-on pas combien les intérêts financiers taraudent toujours les familles aisées ou très aisées, quelles qu’elles soient : grandes bourgeoises, politiques, intellectuelles (pensons à la succession de… Lévinas  pour ses écrits!), artistiques (pensons au milieu de la peinture), etc.

Mais le plus grave dans cette histoire, ancienne mais qui se répète sous une forme différente, c’est l’inversion des valeurs chrétiennes qu’a pratiquée cette classe alors qu’elle s’en réclamait apparemment et prétendait les imposer aux autres : nouvelle et importante  hypocrisie, mais plus grave. C’est ici que l’indignation de Mauriac devient profonde tant il souligne la trahison des valeurs de l’Evangile que cela implique. Il faut à nouveau le citer : il y avait là « une indifférence étrange » et, plus, une « ignorance à la fois instinctive et volontaire de ce qui est la racine même de l’évangile : le mépris des richesses, la haine de l’argent, l’amour des pauvres et de la pauvreté, la recherche de la dernière place (comprendre : le refus d’être toujours le vainqueur qui domine l’autre – Y. Q.), le dépouillement, la faim et la soif de justice (souligné par moi) qui dans la mesure où sous le nom de socialisme elle menaçait le patrimoine, la richesse acquise, oui, qui dans cette mesure-là apparaissait comme le mal absolu (souligné par moi, à nouveau, dans les deux occurrences) ». On remarquera la double notation : une ignorance « à la fois instinctive et volontaire » : instinctive au sens où elle relève d’une culture qu’elle a profondément intériorisée au point d'en faire une donnée quasi naturelle ; et volontaire parce cette classe y voyait une manière de masquer et de se masquer, idéologiquement en quelque sorte, ses privilèges. Et il se permet, pour finir, de se référer à Kierkegaard pour indiquer que selon lui, « il ne resterait pas au fond de la cornue, la moindre particule chrétienne ».

Même si l’on ne peut adhérer à toutes les valeurs évangéliques dont il se réclame – le socialisme, par exemple, ne veut pas appauvrir le peuple mais augmenter la richesse de tous, sans sacraliser il est vrai, la richesse –, on ne peut nier que cette prise de conscience critique, qu’il avoue tardive chez lui (il s'est contenter d'éprouver la chose auparavant), est admirable et elle devrait inspirer nombre de nos politiques, souvent cyniques pourtant, y compris quand ils se disent de droite et catholiques (je ne citerai personne, mais il y en a beaucoup). Contrairement donc à l’idée que l’on peut avoir de Mauriac du fait de son appartenance fidèle(mais non aveugle) à l’Eglise catholique, c’est un tout autre visage de lui qui apparaît ici : celui d’un chrétien de gauche dont aimerait bien que nombre de chrétiens lui ressemblent activement. Le monde pourrait s’en porter mieux ou, en tout cas, moins mal!

                                                            Yvon Quiniou

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