Le sinueux parcours politique de Macron/Rastignac

Le parcours politique de notre président Macron est sidérant. Après avoir été proche de Chevènement dans sa jeunesse, il a changé à cent pour cent: il est devenu pro-européen et libéral en économie, niant le rôle majeur que la morale doit avoir en politique quand elle lutte contre les injustices sociales. Cela révèle son ambition personnelle, qui en fait un nouveau Rastignac, amoral donc.

                           Le sinueux parcours politique de Macron/Rastignac 

L’intérêt des médias dans une démocratie comme la nôtre, quand ils sont exigeants intellectuellement et animés d’une liberté d’esprit minimale, c’est qu’ils  peuvent nous fournir des informations sur le monde politique que nous n’aurions pas, faute d’en être directement partie prenante. C’est ainsi qu’une longue et impeccable enquête d’Ariane Chemin dans Le Monde – journal dont je ne partage pas par ailleurs les orientations idéologiques – vient de nous apporter des renseignements incontestables, mais que j’ignorais, sur le parcours politique de Macron depuis sa jeunesse étudiante, qui révèlent ce qu’il faut bien nommer un carriérisme assez ahurissant de notre actuel président…. il est vrai issu d’une école de jésuites où l’on n’enseigne pas forcément la  rectitude  morale.

Insistons à peine sur son amitié précoce pur un homme guère recommandable, semble-t-il, « cadre technique » du PC de l’époque quand celui-ci était encore disons « stalinien » (il ne l’est plus aujourd’hui, j’en témoigne) : après tout on peut aimer faire la fête, courir les filles et séduire un jeune homme à ce titre…tout en étant un communiste convaincu (c’était son cas) avec qui le jeune Macron aimait dialoguer et se cultiver politiquement.

L’important est bien ailleurs, mais un « ailleurs » qui prolonge cette situation étonnante quand on sait ce que Macron est devenu ensuite. On apprend ainsi que l’étudiant déjà passionné par la politique fut un proche de… Chevènement, voire un collaborateur de son parti capable de participer à l’élaboration de son programme quand il était encore ministre de l’intérieur. Où est le scandale me dira-t-on ? Il tient à ce que Macron a partagé l’hostilité à l’Europe de ce même Chevènement et a été tenté (pour le moins) par le « non » au référendum de 2005 – mais sans le dire vraiment, soit par intérêt professionnel du nouvel Inspecteur des finances qu'il était devenu, tenu au devoir de réserve, soit à partir d’un habile calcul politique anticipant un avenir où il devrait se déclarer pro-européen. Or, c’est bien ce même Macron qui, des années après, justement, se fait élire président de la République sur une ligne pro-européenne clairement assumée, valorisée et proclamée et c’est cette ligne qu’il va ensuite imposer à la liste LREM aux élections européennes récentes ! C’est ce qu’on appelle un virage à cent pour cent dont il est légitime de s’interroger sur le motif réel : changement de conviction – ce qui resterait respectable même quand on ne partage pas du tout cette nouvelle conviction ? Ou alors, ce qui est infiniment plus probable et peut s’y surajouter, nouveau calcul politique, sinon politicien, tenant à la vision mondialiste qui anime désormais son nouveau projet, l’Europe en étant un maillon et le libéralisme économique sa base profonde, vision susceptible de lui assurer le succès  futur dans les conditions de notre époque désertée par l’idéal socialiste ? Que reste-t-il alors de son orientation de gauche et anti-libérale antérieure, qui s’était traduite par son soutien public à Chevènement, candidat il est vrai à la présidence de la République contre Jospin en 2002 ? Tout cela, on ne peut le nier de bonne foi, révèle un choix profond de la carrière en politique, avec ses variations successives qui ne relèvent pas d’un « en même temps » mais du « avant puis après ». Une formule du moraliste Joubert, qu’il aurait reprise à peu près en public, résume parfaitement cet état d’esprit : « La vie c’est du vent tissé ». Je dis « parfaitement » car on peut exprimer parfaitement l’imperfection de la nature humaine  telle qu’elle se manifeste expressément chez lui, dans ce cas!

Mais on peut aller bien au-delà de ce commentaire déjà critique, pourtant, et ajouter tout ce qui, depuis qu’il a été élu président, brouille un peu plus l’image d’un homme politique ayant flirté avec une gauche réellement progressiste et ayant maintenu qu’il restait de gauche ensuite, pour une pat en tout cas. Dans l’ordre : 1 Son apologie invraisemblable des religions comme facteurs d’unité nationale dont j’ai parlé ici même et dans un article du Monde, lequel m’a valu une réponse injurieuse et sans fondement de Jean Bauberot, spécialiste d’une laïcité dite « ouverte »,  proche du gouvernement actuel. Son intention, ici, est bien évidemment de se concilier l’électorat religieux, toutes confessions confondues. 2 Ses hésitations, du coup et à nouveau, sur la laïcité telle que nous la connaissons depuis 1905, alors qu’un président de la République devrait rester intransigeant sur ce point : la France dans ce domaine est un modèle plutôt unique dans le monde  depuis 1905, qu’il ne faut pas briser, surtout face à la montée inquiétante d’un courant  religieux  intégriste un peu partout. ! 3 Sa prise en compte toute récente du « fait national » et de « l’enracinement », en contradiction totale avec son mondialisme officiel et que ses liens d’amitié avec Philippe de Villiers confirment étrangement, sinon scandaleusement[1]. Ou alors, voudrait-il seulement séduire ici les électeurs du Rassemblement national de Le Pen, au prix d’un mensonge sur ses  convictions réelles , cette  fois ?

Cet  itinéraire, totalement véridique, n’est guère cohérent, c’est le moins que l’on puisse dire ; et, tout autant, sinon surtout, il manifeste chez notre président une absence criante de toute perspective morale en politique – absence qui était déjà visible dans son livre-programme Révolution où le souci de l’efficacité productive est premier, rejetant la justice sociale en arrière-plan éventuel, et que Paul Ricœur, que j’ai lu avec attention, aurait clairement condamnée s’il vivait encore (voir ses deux livres sur la justice, Le juste 1 et Le juste 2, au Seuil). Finalement, on pourra et même on devra conclure par ce qu’il a avoué lui-même en 2016 lors de sa campagne présidentielle, à savoir qu’il était « porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ». Autant dire qu’il se voulait un nouveau Rastignac (comme le suggère A. Chemin) et c’est ce qui déçoit le plus le philosophe engagé en politique que je suis depuis ma jeunesse étudiante (moi aussi) et qui devrait décevoir tout un chacun. Ce primat de l’ambition personnelle, servi il est vrai par un talent rhétorique incontestable, sur le souci des valeurs collectives liées à l’Universel moral, révèle bien un amoralisme foncier et l’on sait que l’amoralisme peut mener à des choix pratiques carrément immoraux, mais déniés comme tels, comme lorsque l’on sacrifie les intérêts du peuple à ceux de la grande bourgeoisie vautrée déjà dans une richesse indécente ou que l’on creuse davantage les inégalités sociales, déjà insupportables. Le drame est qu’il n’est pas le seul à être ainsi : l’atrophie du sens moral en politique (ce que le philosophe Christian Godin a justement appelé un phénomène de « démoralisation », qui dépasse d'ailleurs la seule politique) constitue une véritable catastrophe de notre époque contemporaine quand on la compare à l’éthos du siècle précédent, dont les mœurs quotidiennes des hommes politiques actuels (mensonges, retournements de veste, prévarications, trahisons des convictions, etc.)  nous offre un triste et désespérant exemple. On en sous-estime malheureusement ou cyniquement les effets délétères probables à terme, dans de nombreux domaines, que seule une partie courageuse de la gauche, qui met en avant « l’humain d’abord », tente aujourd’hui d’éviter.

                                                               Yvon Quiniou

 [1] De Villiers  a pu dire qu’il n’avait jamais eu autant d’influence sur un gouvernement depuis que Macron était président !

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