Flamboyante, mais méconnue, Elsa triolet

Elsa Triolet a fait l'objet d'un mythe, positif ou négatif, qui masque ce qu'elle été : une écrivaine, une femme aimante et souffrante, un être engagé en politique dans le sens du communisme. Elle n'a donc pas été que la muse magnifique d'Aragon (à laquelle celui-ci aurait eu tendance à la réduire) mais une femme flamboyante qu'un Hors-Série de "L'Humanité" évoque très bien.

                                           Flamboyante, mais méconnue, Elsa Triolet 

Elsa Triolet est un mythe, pour le meilleur comme pour le pire. Or ce qu’il y  a de gênant dans un mythe, c’est qu’il risque de nous fait passer à côté de la personnalité  qu’il concerne. Ce fut mon cas, je l’avoue : éprouvant une grande admiration pour Aragon que je place au plus haut, en poésie, dans le 20ème siècle (plus haut que Valéry et au même niveau que Rilke), je ne me suis intéressé à celle qu’il aimait et a chantée, que très tard et à peine. Or voici une riche publication, un Hors-série de « L’Humanité » de 122 pages, Le feu d’Elsa, qui nous permet de dépasser le mythe et d’accéder, sous des angles variés, à sa vérité personnelle, littéraire et politique, au point que je vais me mettre à la lire vraiment.

On ne saurait résumer une publication pareille tant ses contributions sont nombreuses et de qualité (Orsenna, Edmonde Charles-Roux, Juquin, Combes, Decoin, Ristat, Vasseur, etc.) et il n’est pas question pour moi de distribuer des bons points à leurs auteurs. Je vais simplement choisir quelques angles d’attaque éclairant la personnalité d’Elsa afin d’inciter le lecteur à se précipiter sur ce recueil pour en avoir le cœur net. Je partirai du titre du texte de B. Vasseur, ancien directeur de la maison « Elsa Triolet-Louis Aragon », qui illustre bien la démarche d’ensemble des contributeurs, à savoir qu’Elsa ne fut pas le mythe restrictif qu’on a fait d’elle en l’occurrence de n’avoir été que la « Muse » d’Aragon le poète, auquel l’aurait lié, au surplus, une relation prétendument idyllique. D’une part elle fut aussi un écrivain de grand talent, remarquée très tôt par Gorki, consacrant une grande partie de sa vie à l’écriture (elle a beaucoup publié), même si Louis ne l’a pas soutenue d’emblée tel qu’il l’aurait dû (elle s’en est plainte), débordé qu’il était par sa puissante et envahissante personnalité ; enfin, elle fut la première femme à recevoir le prix Goncourt en 1944. Une lettre inédite d’elle, datant des années 1960, est publiée courageusement, abordant ce sujet intime, qui est émouvante et douloureuse : elle y dit sa souffrance de ne pas avoir été pleinement respectée par celui qu’elle aimait pourtant, du fait de son égocentrisme, et de s’être sentie souvent seule, vivant à côté de lui ou derrière lui, mais non avec lui. Et ce alors que la poésie d’Aragon nous fait croire très souvent (pas toujours : voir Les chambres) à une fusion quasi mystique qui n’aura été alors qu’un « mentir-vrai », sauf que dans cette formule il y est bien question, malgré tout, du « vrai », de vérité donc : on ne transpose «(« mentir ») que ce que l’on est porté à éprouver ; et par ailleurs le déchirement réel, même s’il a été masqué et compensé dans un poème exalté, est aussi une marque amour, interne à lui, qu’il faut savoir deviner !

D’où un deuxième thème que ces textes révèlent à leur manière : la personnalité affective compliquée d’Elsa. Celle-ci ne cessa d’être déchirée, angoissée, agitée, habitée aussi par le sentiment d’une solitude irrémédiable. Cela vient d’une enfance à la fois heureuse et malheureuse (sa mère la détesta après la mort de son mari), d’une existence partagée entre la Russie et la France avant qu’elle n’adoptât définitivement cette dernière, et surtout à cause d’une vie sentimentale étonnamment multiple et agitée, dont les déceptions nourrirent en elle la tentation du suicide ; enfin il y eut une jalousie terrible à l’égard de sa sœur Lili qui lui vola régulièrement ses amants dont, catastrophe suprême, le poète Maïakovski dont elle avait été follement amoureuse. Ce n’est que la rencontre d’Aragon qui la sauva d’elle-même et la réconcilia avec ses aspirations de femme « aimant l’amour ». Mais ici aussi, le mythe ou la légende l’ont emporté sur la réalité : on a voulu voir dans leur premier contact public une rencontre décidée à l’avance par une femme ambitieuse tout autant qu’admirative (elle venait de lire ce chef d’œuvre qu’est Le paysan de Paris et aurait voulu conquérir son auteur !), au point qu’un coup de foudre immédiat aurait eu lieu sous cette forme qu’un chanteur a exprimée magnifiquement : « Elle a les yeux révolver (…) Elle a tiré la première ». En réalité et malgré l’attraction réciproque, les choses furent bien plus compliquées, d’autant que Aragon était empêtrée dans une histoire avec Nancy Cunard qui se termina mal. Il n’empêche, et au-delà de cette rencontre imaginée joliment mais faussement, les choses se mirent en place progressivement mais fortement, jusqu’à leur mariage en 1939.  Un couple se constitua à un niveau rare de profondeur (malgré l’homosexualité épisodique d’Aragon que Elsa accepta à sa manière). C’est ici, troisième thème donc, que l’amour et la politique se mêlèrent et les emportèrent dans une aventure à deux peu commune.

Car, on l’a peut-être oublié, Elsa Triolet s’engagea peu à peu, mais profondément dans la politique aux côtés de son mari, qui fut communiste jusqu’à sa mort. Son combat se déploya surtout dans la sphère culturelle, mais avec une visée communiste assumée : Comité national des écrivains, collaboration aux Lettres françaises, sans compter son soutien à l’intervention des soviétiques en Espagne, traductions de livres russes, voyages en URSS, tout cela révèle un personnage qui n’est pas seulement une « femme féminine » comme on dit, un être d’intériorité et d’affectivité à quoi on tendait à la réduire dans un premier temps. Ce fut une femme de caractère, rationnelle à sa façon, dont le « regard bleu » lui permettait de voir le monde lucidement. Sauf que, l’emportement de ses convictions l’empêcha d’appréhender le stalinisme tel qu’il était, un temps tout au moins, ce qui lui valut d’être attaquée dans des termes indignes, entraînant ses adversaires à faire suspecter la qualité de son œuvre littéraire. Louis Aragon n’eut pas cette cécité, même s’il cacha prudemment ses doutes et il échappa, lui, curieusement à la vindicte publique. Mais la déstalinisation leur ouvrit les yeux définitivement et ils se lancèrent tous deux dans une critique sans concessions du totalitarisme soviétique, au point de soutenir sans réserves des écrivains qui le dénonçaient comme Soljenitsyne (avant que son parcours ne dérive ensuite).

Je m’arrête-là, délibérément, tant il y aurait d’autres aspects d’Elsa à évoquer… comme lorsqu’elle dut fabriquer des bijoux pour vivre ou comme son visage tout simplement, réellement beau, avec son sourire en coin (j’ai déjà parlé du bleu de ses yeux) ! Mais on félicitera, pour finir, les concepteurs de cette publication d’avoir confié à une spécialiste universitaire, Marie-Thérèse Eychart, le soin de dérouler tout au long de ses pages une très précise biographie d’Elsa Triolet et ce d’une manière originale : les parties de celle-ci sont entrecoupées par les articles, ce qui fait que l’ensemble de la revue baigne, en quelque sorte, dans l’évocation de sa vie, photos à l’appui. L’on en tire alors la conviction que Elsa Triolet ne fut pas le double timoré et pâle d’Aragon : ce fut une femme flamboyante (quoique insuffisamment connue comme telle) dont le « feu » ne fut pas seulement intérieur mais enflamma sa vie, y compris extérieure, dans les trois domaines que j’ai indiqués. Qu’on se le dise  et qu’on se précipite pour la lire tant ce qui est écrit ici nous en donne l’envie

                                                           Yvon Quiniou

 

Le feu d’Elsa, Hors-Série de L’Humanité.

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