Le désir d'enfant ne justifie pas tout

Le projet d'autoriser la PMA, suite à la préconisation du Comité d'éthique, peut faire problème sur un plan spécifiquement moral. L'enfant ainsi conçu et projeté ne rencontrera pas les conditions familiales indispensables à son équilibre et les femmes qui choisissent cela cèdent à un désir compréhensible mais narcissique. Or le désir ne fait pas droit!

L’actualité remet en avant la décision, datant de juillet, du Comité d’éthique d’autoriser la PMA pour les femmes homosexuelles ou célibataires, avec l’annonce par la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, que la révision souhaitée de la loi bioéthique actuelle aurait bien lieu. Or je dois le dire, et alors que je me bats depuis longtemps pour l’égalité des femmes et des hommes, pour la liberté sexuelle et contre l’homophobie, cette révision me pose un problème qui est clairement moral (conformément aux préoccupations normatives explicites du Comité en question) et non seulement éthique, si l’on accepte de voir dans l’éthique le domaine des choix de vie qui sont strictement personnels et n’engagent pas des valeurs morales à caractère universel. Or c’est le cas de la procréation.  Celle-ci est un évènement issu en principe d’une relation amoureuse, dont l’aboutissement est un enfant qui en général est voulu, qui aura une mère et un père et qui sera en quelque sorte la consécration de cette relation. Avec comme conséquence, morale à nouveau, l’existence de devoirs à son égard, dont celui de lui assurer un environnement stable et aimant, capable de lui permettre de se développer normalement. La présence d’une autorité paternelle fait partie de ces conditions souhaitables si l’on en croit les enseignements de la psychanalyse et, spécialement, les travaux de Winnicott sur la petite enfance : l’enfant doit apprendre à se « défaire » de sa fusion initiale  avec sa mère, processus qui génère des frustrations, donc une agressivité et le père est là pour incarner une règle qui lui apprendra à la maîtriser. A quoi s’ajoute, bien entendu, la nécessité de cette même présence pour la constitution du Sur-moi, mais aussi le besoin de savoir d’où l’on vient. Telle est la situation idéale et quand elle fait défaut ou ne fonctionne pas bien, il s’ensuit malheureusement des risques de troubles psychiques.

Or c’est bien cette situation triangulaire qui est menacée par le désir d’une femme d’avoir un enfant sans passer par une relation sexuelle avec un homme, aimé autant que possible. J’insiste à peine, tant c’est délicat ou même désagréable, sur le refus sexuel visant l’homme, qui n’empêche pas que l’on veuille son sperme pour enfanter : c’est typiquement une instrumentalisation de l’autre (l’homme) à une fin  totalement égocentrée. Et je laisse de côté les risques de marchandisation des gamètes mâles, qui est évident, quelles que soient les précautions que l’on prendra. Ce qui est plus grave, c’est ce qui s’ensuit : la venue au monde d’un petit d’homme qui ne connaîtra pas celui qui a contribué à son engendrement, ignorance qui creusera un grand trou noir en lui et l’interrogera sur son identité complète. Sans vouloir verser dans une image idyllique de la filiation (comme de la famille), le besoin de connaître son origine biologique comme celui de pouvoir s’attacher à une figure paternelle sont des besoins humains parfaitement légitimes sur le plan affectif et qui sont structurants dans la construction de la personnalité comme je l’ai indiqué plus haut. L’on sait d’ailleurs que leur insatisfaction, comme dans le cas de certaines adoptions d’enfant par une femme seule, produisent des carences qui sont souvent difficiles à combler ou à gérer.

Or, c’est à tout cela que  peut mener la décision du Comité d’éthique et qui touche bien à une question morale : c’est le respect de l’être humain, avec ses besoins affectifs propres, qui est en jeu et qui risque d’être bafoué dans la plus totale inconscience. Mais le désir d’enfant, me dira-t-on, n’est-il pas lui aussi légitime ? Pas exactement dans ces conditions-là. Je dirai qu’il est, tout simplement, ou qu’il est compréhensible, voire même émouvant, à entendre celles qui l’éprouvent et le manifestent (c’est aussi le cas chez les couples d’homosexuels). Mais ce qui n’est pas légitime, c’est d’en faire une exigence normative transformée en un droit inconditionnel. D’autant que l’enfant prend l’allure d’un objet destiné à satisfaire à tout prix une envie totalement égocentrée, dans ce contexte où il est voulu. Soyons clair ! Il n’y a pas de droit à l’enfant que l’on pourrait inscrire dans une nouvelle déclaration juridique et que l’on devrait faire appliquer par n’importe quels moyens, comme on fait appliquer le droit à l’égalité : le désir, y compris celui d’avoir un enfant, ne fait pas droit ! Par contre, il y a des droits de l’enfant, présent ou à venir, qui doivent être pris en considération et satisfaits, fût-ce par anticipation. On n’en prend pas le chemin, comme si nous étions entrés dans une époque de « démoralisation », au sens que le philosophe Christian Godin lui a donné : celui d’un effacement du sens moral au profit d’un individualisme narcissique qui gagne dans bien d’autres domaines. Ne laissons pas la droite, celle de la Manif pour tous, afficher des intentions humanistes qui s’appuient chez elle sur des préjugés ou des sentiments homophobes. 

                                                                 Yvon Quiniou, philosophe.

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