Le scandaleux refus du vaccin au nom de la liberté

Le refus de la vaccination par les soignants ainsi que celle de l'ensemble de la population à terme, décidées par le gouvernement, est scandaleux moralement. Ceux qui le manifestent publiquement témoignent d'un égoïsme indigne. Ils ne pensent qu'à eux et à leur soi-disant liberté, qui doit pourtant respecter celle des autres et non la menacer. Triste époque de perte du sens moral!

                                            Le scandaleux refus du vaccin au nom de la liberté 

L’actualité une fois de plus me donne l’occasion désagréable et même déprimante de réagir à ce qui vient de se passer en France : le refus par une minorité de la population de la vaccination contre le Covid et qui s’est même exprimé par des manifestations de rue un peu partout, suite à la légitime décision du gouvernement de l’imposer au soignants et, à terme, à l’ensemble de la population. Ce refus s’est réclamé de la liberté et même de la devise républicaine qui la déclare égale chez tous. Or c’est là pour moi un véritable scandale moral, à un double titre et qui a, au surplus une dimension politique ou collective si l’on se souvient, avec Rousseau, que la morale et la politique sont inséparables.

D’abord, il s’agit de l’expression d’un égoïsme foncier, qui se traduit par le refus de se contraindre à une mesure sanitaire indispensable vu la crise qui est présente et qui risque de rebondir au détriment de tous, y compris de ceux qui n’en tiennent pas compte. S’agissant des  soignants, dont le travail est par ailleurs admirable, il est normal de leur imposer une immunité par la vaccination étant donné qu’ils sont en contact, en particulier, avec des personnes âgées (plus de 75 ans) et celles des EPHAD, en pleine déshérence ou en sursis de vie. Leur éthique professionnelle devrait leur faire accepter l’obligation qui leur est imposée et cette même éthique, qui a un caractère proprement moral parce que soucieuse de la vie humaine en tant que telle, est aussi au fondement de la décision de Macron s’agissant de l’extension générale de la vaccination, à terme.

Ensuite, il y a l’usage de la revendication de la liberté pour se justifier, alors qu’elle n’est, telle quelle, qu’un « cache-sexe » hypocrite et frauduleux de l’égoïsme et du narcissisme. Car ce qui est en jeu dans la vaccination (comme dans le port du masque et les gestes-barrière) ce n’est pas la liberté de chacun mais celle de tous, ce qui implique une restriction de la première pour autant que sa manifestation totale peut porter atteinte à celle d’autrui. Pour ceux qui ne le sauraient pas, hélas, je renvoie à la conception rousseauiste, indépassable à mes yeux, du Contrat social républicain, selon laquelle la « volonté générale » n’est pas la somme des volontés (ou libertés) individuelles, mais leur synthèse, ce qui implique que chacune d’elle renonce à ce qui peut porter atteinte à la liberté d’autrui et je renvoie le lecteur à ce que j’en ai dit dans mon billet « La morale contre la liberté ? » ici même (sans oublier le point d’interrogation). On retrouve alors dans ce mouvement contestataire une inspiration de type libérale-libertaire qui érige l’ego en valeur suprême, présente dans le libéralisme économique à la Hayek, proche du libertarisme américain d’extrême-droite (voir Nozick), qui gagne l’Occident, mais aussi dans le nouveau féminisme à la Virginie Despentes ou encore dans le désir de PMA : « J’ai envie, donc j’ai droit ». Ce qui est oublié alors, dans le cas présent, c’est que le refus de la vaccination n’est pas seulement dangereux pour celui qui la refuse – on pourrait dire cyniquement que s’il veut courir le risque de mourir, c’est son problème (je pense ici à Comte-Sponville assumant ce risque et s’en félicitant) –, mais d’abord (si je puis dire) pour autrui et qu’il refuse donc le devoir de tenir compte de sa personne : la morale est d’abord inter-personnelle. Et j’ajoute, pour confirmer mon propos, que, dans les pancartes des manifestants que j’ai vues dans le journal ce jour, si la revendication (frauduleuse ici) de la liberté  et de l’égalité y est présente, celle de la fraternité  n’y est pas : révélateur, non ?

Enfin, un autre fait est désespérant : la manière dont les jeunes (mais aussi des adultes) se livrent à des fêtes en groupe interdites où le virus peut facilement circuler, témoigne aussi de cette individualisme narcissique qui envahit notre société et que Christian Godin, un philosophe que j’ai l’occasion de citer et que j’ai commenté sur ce site, a appelé « la démoralisation » (dans un livre qui porte ce titre). Entendons par-là non la perte du moral (= je suis démoralisé), mais la perte ou l’affaiblissement du sens moral dans nos rapports individuels ou collectifs avec autrui, ce qui l’entraîne constater un lien entre le déficit actuel de morale et le crise que nous connaissons, du détail de notre vie à sa globalité culturelle ou civilisationnelle : pensons à l’accroissement insupportable (mais supporté !) des inégalités et de la pauvrteté. A quoi il faut ajouter que cette « démoralisation », comme je l’ai suggéré, se nourrit aussi de l’amoralisme propre au capitalisme triomphant, mû par le seul motif da la recherche du profit et qui manipule les êtres humains dans ce sens et leur fait oublier son immoralité propre. Certes, Macron ne va pas jusque-là puisque sa philosophie politique est libérale sur le plan économique et qu’elle nourrit elle-même le refus que je viens de dénoncer. Mais il a le mérite d’avoir pris cette décision, avec l’appui de l’immense majorité des scientifiques concernés et je regrette, avec une grande tristesse, que les partis de gauche, y compris celui dont je suis l’ami, n’aient pas ce courage civique.

                                                                     Yvon Quiniou

 

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