On assiste aujourd’hui, dans la philosophie, à un retour inquiétant de l’idéal de sagesse avec des auteurs comme Comte-Sponville (mais c’est déjà ancien chez lui) ou Onfray dont le dernier livre, Cosmos, se réclame pour finir d’une éthique (ou sagesse) sans la morale, qu’il décrie sous le prétexte fallacieux qu’elle serait coercitive.
Et il y eut, bien avant eux, un penseur comme Foucault, qui revient à la mode ces temps-ci et qui lui aussi se réclamait de l’éthique, refusant toute idée d’une morale universelle. Même quelqu’un comme Cynthia Fleury, dont je viens de lire son essai sur le courage, n’échappe pas à cette tendance, malgré son engagement politique, et l’on assiste aussi à la tentation de proposer le recours aux sages et à la spiritualité comme solution à nos maux (voir le dernier numéro du Monde des religions, qui en fait sa « une »). Or que signifie ce mouvement intellectuel et pourquoi est-il inquiétant ?
La sagesse, idéal originel de la philosophie à côté de la vérité, signifie la recherche d’un bien, que l’on peut éventuellement communiquer aux autres…. et l’on pourrait donc y trouver une forme ou un indice de générosité. Mais ce « bien » a toujours été conçu en lui-même comme un bien individuel, visant le bonheur personnel. C’est bien pourquoi le dernier Foucault (celui de l’Histoire de la sexualité) la plaçait, en l’identifiant justement à l’éthique, à l’enseigne du « souci de soi » ou d’une « culture se soi » dont les philosophes de l’Antiquité nous auraient donné un modèle et dont il se réclamait, quitte à le modifier en lui donnant pour contenu une « stylisation de l’existence » – en l’occurrence de son existence. Et c’est aussi pourquoi Onfray, en bon nietzschéen qu’il est demeuré sur beaucoup de plans, a pu écrire un livre intitulé La sculpture de soi dont le narcissisme éclate d’emblée aux yeux. Cette mise au premier plan de la sagesse me paraît donc terriblement inquiétante, pour deux raisons.
D’abord elle s’oppose clairement à la morale qui se définit prioritairement comme le « souci des autres » et dont Marcel Conche, le plus intéressant de nos penseurs contemporains, indique qu’elle commence « dès qu’on est deux ». Ce qui veut dire qu’elle nous oblige à nous décentrer de la visée de notre propre bonheur (sans le sacrifier, au demeurant) pour prendre en compte celui d’autrui. Elle est donc liée aussi à la notion d’obligation (voir Kant) alors que la sagesse est facultative et ne fait souvent que traduire, quitte à les maîtriser, des tendances vitales spontanées (le plaisir, la joie, etc.). D’où son individualisme foncier, même si les « sages » entendaient faire partager leur secret du bonheur, mais en voyant en l’autre homme, à nouveau, un individu soucieux de son intérêt personnel. On comprend que Onfray, libertaire revendiqué, ne supporte pas qu’on puisse lui imposer moralement quoi que ce soit, préférant le contrat interindividuel à la loi pour assurer le vivre-ensemble, ce qui le rapproche, en bonne logique des libéraux. On voit donc qu’un sage, aussi sympathique soit-il, peut être un parfait égoïste !
D’où, ensuite, une conséquence directement politique, en l’occurrence la foncière insuffisance politique de cet idéal existentiel. Car la sagesse, fut-elle partagée par un cercle d’initiés, ne s’intéresse pas à la politique, à savoir à l’organisation sociale, à la vie de la Cité : non seulement aux obligations qu’elle nous impose, mais à l’obligation morale de contribuer à l’améliorer, et même à la transformer pour y inscrire les valeurs de la morale elle-même, comme le respect concret des autres, dans tous les domaines de l’existence collective. C’est ainsi que le bonheur, valeur éthique dans le cadre de la seule sagesse, devient une valeur morale dès lors qu’on a compris que la morale nous demande de travailler politiquement à ce que tous les êtres humains puissent se l’approprier, j’entends : s’en approprier les conditions ou les moyens, sans se substituer à eux pour le définir.
En ce sens, le retour de la sagesse dans les préoccupations de type philosophique aujourd’hui signifie un retour inquiétant de l’individualisme, généré lui-même par le triomphe actuel du libéralisme économique et son culte de l’individu-roi, avec sa barbarie et son inhumanité propres, un peu partout. C’est le signe d’un repli sur soi, d’un recours solutions individuelles en lieu et place des solutions sociales, ce qui peut plaire à tout le monde sans déplaire à personne. Mais c’est aussi le symptôme d’une désespérance à l’égard de la politique en tant que telle, laquelle n’existe qu’en affirmant le primat de la volonté (collective) sur les déterminismes sociaux érigés faussement en fatalité… à laquelle il faudrait s’adapter en devenant sage ! La sagesse serait-elle le « nouveau soupir de la créature opprimée », pour plagier Marx ?
La seule forme, digne d’un authentique respect, que peut prendre la notion de sagesse, c’est quand, face à la démesure du productivisme capitaliste actuel, menace à la fois pour notre modèle de vie individuelle et, tout autant, pour notre environnement naturel et donc pour notre existence concrète, elle prend la forme de l’appel à une sagesse collective et nous demande de mettre fin à cette démesure. Mais cet appel politique à une pareille sagesse en fait alors une valeur directement morale, qui échappe aux limites de sa signification purement éthique, donc individualiste, puisqu’elle a pour objectif le bien de tous. Sur cette idée, liée à un souci fort de l’exigence morale, je recommande de lire le livre de Christian Godin, La démoralisation : la morale et la crise (Champ Vallon, 2014), qui est d’une lucidité critique impitoyable. J’en partage bien des idées.
Yvon Quiniou