Islam: l'erreur, sinon la faute politique d'E. Plenel

A l'occasion d'une polémique maladroite avec Charlie-Hebdo, E. Plenel vient de manifester une complaisance à l'égard de l'islam que je trouve profondément contestable. La critique de celui-ci ne relève pas d'une "guerre aux musulmans" parfaitement fantasmée, Elle s'impose à celui qui a lu le Coran et compris tout ce qui en lui s'oppose aux valeurs universelles de la raison et aliène les hommes.

                                           Islam : l’erreur, sinon la faute politique d’E. Plenel 

Mediapart est un média ouvert au débat, où j’ai du plaisir à m’exprimer, quitte à susciter des réactions polémiques parfois violentes. Mais il y a un domaine dans lequel il me semble manquer de cette même ouverture : celui de la religion et, spécialement de la religion islamique vis-à-vis de laquelle il  paraît manquer singulièrement disons d’esprit critique, base indispensable du pluralisme. Plus exactement encore, son directeur, E. Plenel (comme son collaborateur F. Bonnet), me  semble commettre depuis longtemps une erreur d’analyse à l’égard de l’Islam, qui se transforme en faute politique, et je voudrais le montrer rapidement, en toute sérénité. Et je précise que je suis relativement bien placé pour en parler puisque j’ai écrit un petit livre sur ce sujet, à partir de billets de mon blog et après avoir lu le Coran avec attention et sans a priori. Voici donc ce que j’en pense en quelques points et que tous les observateurs de la vie politique, dont Pleynel,  devraient avoir présent à l’esprit.

1 L’islamisme politique, avec ses excès inadmissibles, n’est pas séparable de l’Islam tout court, contrairement à ce qui se dit un peu partout… au point que vouloir le réformer dans un sens laïque et humaniste (ce qui est louable) revient à le nier ou à le détruire dans ses fondements mêmes. Adonis l’a dit avec une vigueur et une rigueur remarquables.

2 Les formes de sociabilité que le monde musulman présente (amabilité, charité, hospitalité, etc.) ne concernent que l’umma, à savoir la communauté des croyants. Ceux qui n’en font pas partie sont voués à l’exclusion, en l’occurrence à une haine meurtrière : les polythéistes (autrefois), les infidèles ou partisans d’une autre foi (même si les juifs et les chrétiens sont plus ou moins tolérés pour cause d’ascendance religieuse commune) et, bien entendu, les incroyants voués à la mort ou à l’enfer hallucinant de la géhenne. C’est le sens du djihad que l’on voudrait réduire mensongèrement à un effort sur soi dans une démarche spirituelle. En réalité, celui-ci ordonne bien la lutte violente contre les autres, les incroyants, pour autant qu’ils ne  partagent pas la croyance musulmane et donnent ainsi l’impression d’agresser celui qui l’a faite sienne.

3 Il s’ensuit que l’Islam, tel que le Coran en exprime la doctrine prétendument révélée, n’est pas une religion universaliste comme peut l’être le christianisme incarné dans Jésus Christ, même s’il entend devenir de fait universel, ce qui n’est pas pareil et relève d’une visée impérialiste qui l’anime. Et l’on n’y trouve ni l’impératif d’aimer son prochain quel qu’il soit, ni l’interdit inconditionnel du meurtre : « Tu ne tueras point  ». Au contraire, son prosélytisme justifie le meurtre au nom d’une cause considérée comme sacrée. Or il faut se méfier du « sacré » !

4 Il ne saurait être non plus laïque, ouvert au débat ou à la critique. Car même si quelques rares versets du Coran suggèrent le contraire – comme celui qui affirme « Pas de contrainte en religion » ou celui qui préconise l’indifférence à l’égard de ceux qui n’y adhèrent pas –, il est fondamentalement dogmatique, se donnant pour la parole de Dieu à laquelle il faut se soumettre et qui ne doit souffrir aucune contestation (c’est explicitement dans le texte).  On a trouvé et on trouve encore le même dogmatisme dans de nombreuses autres religions, comme le christianisme, mais cela n’est pas une excuse : la faute des unes, ne légitime pas la faute d’une autre ! D’ailleurs, il suffit de voir ce qu’il se passe dans les pays musulmans aujourd’hui encore : la liberté de penser, de critiquer ou de ne pas croire y est interdite, voire punie des pires châtiments ! Les régimes s’appuyant sur cette religion sont tout simplement des dictatures idéologiques utilisant l’islam à leur profit. Quant aux penseurs qui ont pu illustrer une pensée rationaliste et plus libre comme Averroès autrefois, ce n’étaient pas des penseurs directement musulmans : ils étaient à la périphérie  monde musulman, non intégrés d’une manière organique à lui.

5 Par ailleurs, sur le plan indissolublement moral et socio-politique, le Coran non seulement propose mais impose à ses partisans un régime de vie proprement insupportable : supériorité de l’homme sur la femme, polygamie (et non polyandrie), condamnation de la sexualité libre et de l’homosexualité, mépris du corps et obligation faite à la femme de ne pas le montrer en public, obsession du culte (comme chez les juifs, dont la religion est un orthopraxie) conçu comme critère de mérite aux yeux de Dieu, et enfin, last but not least, la Charia. Celle-ci implique l’idée que les règles de la vie collective et personnelle ne peuvent venir que de Dieu et y trouvent leur seule source de légitimité. L’homme n’est donc pas autonome, au fondement des lois qui doivent organiser la vie collective et l’Islam est donc, par définition ou par essence, anti-démocratique. Il débouche inévitablement sur une forme spécifique de théocratie.

Quelle conséquence en tirer par rapport à la ligne éditoriale ou politique personnelle d’E. Plenel et de son collaborateur F. Bonnet, indépendamment d’une querelle récurrente avec Charlie Hebdo ? D’abord que ce n’est pas inciter à une quelconque « guerre aux musulmans », totalement fantasmée, que de dire cela. C’est faire un constat critique relevant de l’intelligence d’un texte et de la religion qu’il fonde, et qui s’appuie aussi sur des valeurs humanistes universelles : la raison, le libre examen, mais aussi le refus de l’oppression, l’égalité de l’homme et la femme, la libération sexuelle, la souveraineté populaire et démocratique, donc la République telle que Rousseau la théorisée et telle que nous  la revendiquons et pratiquons. Quant à l’argument, avancé d’une manière inexacte et irresponsable par une partie de la gauche, que les peuples musulmans exerceraient ainsi un droit de révolte par rapport au colonialisme passé de l’Occident, il ne tient pas : la religion musulmane est tout simplement très largement antérieure au colonialisme… et, dans le passé, en Espagne par exemple, elle a montré sa capacité à être elle-même impérialiste ou colonialiste, sur une base spécifiquement religieuse. Enfin, lui être complaisante au nom du fait que c’est  de toute façon la religion de peuples opprimés, exploités et en souffrance, c’est oublier que les Etats qui les traitent ainsi sont précisément des Etats musulmans ! Il y a donc un néo-gauchisme pro-islam ou un islamo-gauchisme qui est à mes yeux irresponsable et surtout n’a strictement aucune justification « de gauche » acceptable. J’ajoute que ceux qui raisonnent ainsi, et ils sont nombreux, hélas, à la « gauche de la gauche », oublient  une chose importante : les croyances ou les idées religieuses ont une autonomie relative par rapport aux conditions sociales qui les produisent – et Marx, le premier, nous en a avertis ! Certes, elles ont bien une origine sociale multiple et le combat en faveur de l’émancipation du monde musulman doit se situer d’abord sur ce terrain : la lutte contre la misère du Tiers-Monde et le refus de soutenir des Etats qui l’entretiennent cyniquement. Mais elles ont aussi une efficacité propre, parfois redoutable quand elles poussent à la haine de l’autre et, surtout, parce qu’elles confortent l’ordre en place qui est injuste. Pour le dire vite : effet de l’aliénation, certes, elles sont aussi une cause d’aliénation, elles la renforcent à un degré extrême qu’une certaine intelligentsia, en perte de repères théoriques, oublie scandaleusement. C’est pourquoi les progressistes, les militants de gauche, les socialiste eu les communistes, doivent combattre ces idées et ces croyances mortifères, tout en respectant ceux qui les ont intériorisées. Le refuser, c’est ajouter à l’erreur d’analyse une faute politique, car c’est refuser de mener un combat émancipateur au niveau idéologique. En ne mettant pas des mots justes sur les maux réels, on ajoute du malheur au malheur, comme le disait à peu près Camus !

J’aimerais donc qu’E. Plenel prenne conscience de tout cela, très paisiblement, et n’oublie pas, pour finir, la dimension bassement électoraliste de ce ceux qui s’opposent en politique à cette position : les croyants et spécialement les musulmans constituent un électorat populaire acquis largement à la gauche… et il s’agit de le garder comme l’a avoué récemment une députée de la France insoumise ! Décidément non : certes il faut gagner des élections quand on veut transformer le réel, mais pas à tout prix et, comme on dit, certainement pas en « perdant son âme » !

                                            Yvon Quinou, auteur de Pour une approche critique de l’islam, H§O.

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