Une erreur de Badiou

Alain Badiou vient de commettre une erreur de jugement énorme à propos de l'islam, participant de cette étrange démission des intellectuels face à lui. Je me dois de lui répondre.

Alain Badiou vient de commettre une erreur de jugement énorme, dans une interview à Libération, à propos de l'islam. "C'est la fascisation qui islamise et non l'islam qui fascise" dit il superbement, je veux dire: avec un aplomb incroyable. Un préalable au commentaire qui va suivre, pour qu'on ne m'accuse pas de partialité: je n'ai rien contre Badiou en général, je l'admire en tant que philosophe (voir sa Théorie du sujet et son livre sur l'amour) et je le suis dans son "hypothèse communiste"; et en plus, je me permets cette confidence: il est celui qui m'a le plus soutenu quand j'ai demandé un poste à l'Université. Dont acte.

Mais dans ce cas, il se trompe totalement et j'avoue ne pas comprendre l'origine de cette erreur à la fois politique et théorique. C'est l'occasion pour moi d'insister sur une appréciation négative de l'islam que j'ai déjà eu l'occasion d'exprimer sur ce blog et que, en face de l'actualité renouvellée de ses méfaits, je me sens en devoir absolu, en tant qu'intellectuel progressiste, de rappeler - d'autant que j'ai eu l'occasion d'approfondir ma compréhension de l'islam en lisant un livre du regretté Meddeb - Sortir de la malédiction. L'isam entre civilisation et barbarie - et un ouvrage d'une intelligence impitoyable d'Adonis, grand poète syrien, Violence et islam (un entretien avec une psychanalyste de culture musulmane).

Or je n'entends pas participer un seul instant à cette  démission misérable des intellectuels occidentaux face à l'islam, en liaison avec la barbarie meurtrière qu'il manifeste actuellement un peu partout - démission que Adonis dénonce avec virulence mais lucidement. Je m'appuierai donc dans ce billet sur ce que j'ai lu chez ces deux auteurs, qui convergent sur l'essentiel, et que j'entends transmettre. C'est donc eux qui vont parler avant tout, et non ma personne. Point commun: il n'y a pas une fascisation de l'islam qui lui viendrait donc de l'extérieur, c'est l'islam lui-même qui est fasciste, il faut avoir le courage intellectuel de le dire haut et fort, et "ceux qui essaient de trouver au sein de l'islam un autre islam n'y parviendront jamais" (Adonis, p. 118). On peut le démontrer de deux manières, je veux dire sur la base de deux stratégies intellectuelles très différentes, voire opposées. Celle de Meddeb, qui doit être croyant (à sa manière) et entend réformer le Coran, en deux temps. D'abord en refusant radicalement des pans entiers de celui-ci, comme la charia, l'inégalité homme/femme qu'il proclame et impose pratiquement et, surtout, l'indissoluble unité du spirituel et du temporel qui interdit à l'homme d'être en toute autonomie l'auteur des lois de sa vie sociale et individuelle. C'est, hélas, la base indéfectible de la théocratie dont Spinoza, dans le Traité théologico-politique a été le premier et admirable pourfendeur et qui est ce qu'on appelle aujourd'hui une forme claire de fascisme, qui ne doit rien aux seuls hommes mais beaucoup à la religion, sous toutes ses formes - dont l'islam, donc. Après cet examen critique, on ne voit guère ce qui peut rester du texte originel! Pourtant, dans un second temps, il tente aussi, via une stratégie herméneutique très savante dont je doute de l'efficacité, de trouver dans la lettre du Coran interprétée, ou dans ses interstices, de quoi le rénover sans l'abandonner totalement, et d'y trouver, par exemple, des éléments d'amour, de tolérance et de paix. J'avoue n'avoir pas été ici convaincu par cette démarche qui me paraît un peu jésuitique (si j'ose dire) et guère opératoire, surtout quand on pense à l'immense somme de versets qui vont clairement en sens inverse.

La stratégie d'Adonis, grand poète syrien athée, contraint de fuir son pays et de se réfugier en France à cause de ses opinions irréligieuses, est tout autre: sur la base de son athéisme assumé, à ses risques et périls, il rejette l'ensemble du  texte coranique, non a priori bien sûr, mais sur la base d'une intelligence incisive de ce qu'on y trouve et qu'il connaît parfaitement. En plus des défauts rédhibitoires que Meddeb lui trouve, il y ajoute une dénonciation de son dogmatisme: il est la parole de Dieu de toute éternité et non une création de celui-ci adaptée aux hommes de l'époque; il est donc irréformable - on ne réforme pas l'absolu! Il est aussi obscurantiste, récusant toute interpellation critique et, dans cette lignée, il récuse la subjectivité humaine. C'est en ce point que la critique d'Adonis se fait la plus subtile et la plus intelligente. Il explique ainsi (lui le grand poète incontestable et qui a une culture poétique immense) l'absence d'une authentique poésie musulmane (alors qu'il y a eu une poésie catholique), car admettre la poésie serait admettre le pouvoir créateur d'un sujet libre, échappant aux lois de Dieu, ce que le Coran refuse fondamentalement, enfermant l'homme dans sa seule identité religieuse et dans une essence donnée pour toujours. Très justement il lui oppose l'humanisme d'un Sartre qui confère à l'homme la liberté de définir ce qu'il est.

Quand on a compris cela (sans compter la violence) et qu'on l'a vérifié dans le texte (ce qui est mon cas), on se demande ce qu'il arrive à Badiou et à nombre d'hommes politiques français de gauche aujourd'hui: oui l'islam, intrinsèquement, comme d'autres religions autrefois, voire encore de nos jours, est un fascisme spirituel qui se transforme en fascisme politique tout court quand les circonstances historiques le permettent. Qu'est-ce qui explique qu'un Badiou, avec d'autres, ne veuille pas le voir, de même qu'il ne voulait pas voir dans le port du voile un signe évident d'oppression de la femme? Mais aussi: qu'est-ce qui explique (j'en ai parlé ici) qu'un Debray ait pu critiquer le blasphème, sous prétexte qu'il pourrait froisser les croyants? On peut me traiter de "stalinien" (ce que je ne suis pas et n'ai jamais été), je pourrais en être froissé, mais j'accepte qu'on ait pleinement le droit de me critiquer ainsi!

Décidément, quelque chose ne va plus sur la planète de l'intelligence. La philosophie des Lumières se serait-elle éteinte, pour notre plus grand malheur, présent et à venir? Et le retour de la religiosité autour de nous serait-il notre destin étouffant et aliénant, défendu par des intellectuels médiatiques qui façonnent l'opinion publique et l'enferment dans ses préjugés ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.