Réflexions d'un athée sur la foi par temps de pandémie

La terrible pandémie qui frappe l'humanité entière amène l'athée que je suis à réfléchir sur la foi en Dieu. Car autant les hommes ont pu être subjectivement responsables de guerres diverses, autant ici ils ne sont pas coupables de ce qui leur arrive. Comment donc un Dieu bon et parfait a-t-il pu permettre cela en créant le monde? Croire en lui est absurde et inacceptable.

                           Réflexions d’un athée sur la foi par temps de pandémie

Les brèves réflexions qui suivent viennent d’un athée assumé, au sens minimal de : sans Dieu (a-thée, avec un tiret), ce qui revient à une forme d’agnosticisme. Elles me sont inspirées par cette catastrophe sanitaire mondiale proprement inouïe à laquelle nous sommes confrontés et qui frappe l’humanité entière, par-delà les frontières nationales. Or ce qui bouleverse l’humaniste que je suis, c’est bien d’abord son ampleur, avec déjà près d’une centaines de millier de morts. Mais il y a aussi les souffrances terribles dont ces décès s’accompagnent, chez ses victimes bien entendu, mais aussi chez leurs proches. Elle touche aussi toutes les classes sociales, mais il faut savoir que le sort des pauvres du monde entier (et dont la situation demeure) est encore plus insupportable vu les conditions dans lesquelles ils vivent dans certains pays où des soins ne peuvent leur être apportés ou, encore, dans les pays développés, où les conséquences sur le confinement sont fortement inégales selon le niveau social, qu’il s’agisse de culture ou d’habitat. Enfin dernière remarque : en un sens cette pandémie frappe aveuglément, sans tenir compte, si j’ose dire, de l’âge ou du mérite. C’est en quoi cette catastrophe, comparée à celle des guerres du 20ème siècle, paraît objectivement injuste. Ses victimes n’en portent pas subjectivement la responsabilité, contrairement à ce qu’il peut se passer dans les guerres entre nations ou encore dans celles d’inspiration raciste ou religieuse : des groupes ou des peuples sont partis activement à la guerre dans le passé, ont fait du mal et ont été en retour frappés par le mal général… même si les vrais « fauteurs de guerres », en particulier les hommes politiques ou les leaders qui les avaient déclenchées pour un motif ou un autre (nationalisme, intérêt économique, fanatisme religieux, racisme) y ont souvent échappé. Par contre ses acteurs directs avaient bien assumé les motifs de leurs dirigeants et ils en ont payé le prix ; :voir l’Union sacrée en 1914 ou le soutien du peuple allemand à Hitler !.

Rien de tout cela n’a lieu ici et l’on a le sentiment d’un malheur global profondément injuste ou immérité. On me dira que c’est le cas de bien d’autres malheurs, comme la mort elle-même en tant que donnée de la condition humaine, les accidents, les handicaps naturels, etc. ; dans ces cas on angoisse, on souffre, on a pitié, on vient en aide, mais on ne se révolte pas vraiment sur un plan qu’on peut dire métaphysique autant que moral. Sauf qu’il y a tout de même la mort en tant que telle qui nous est rappelée, ce qui doit nous amener à réfléchir critiquement sur la manière dont les religions, j’entends ici la foi avec son contenu dogmatique propre – car on ne croit pas en rien, on croit en quelque chose qui nous a été enseigné – a pu justifier cela au regard de Dieu, sans le mettre en cause. Or je le dis tout net : cette justification me paraît invraisemblable et scandaleuse, à plusieurs niveaux dont celui auquel la pandémie mortelle actuelle nous ramène. J’en distingue trois.

1 Il y a d’abord la mort en tant que telle, inhérente donc à la condition humaine et qui voue l’homme à mourir, d’une façon ou d’une autre. Question toute simple, mais essentielle : pourquoi un Dieu, réputé parfait, bon ainsi que tout puissant (c’est le cas du Dieu des chrétiens), a-t-il pu créer une pareille condition ? Ou bien il est tout puissant et s’il n’a pas voulu éviter la mort à l’homme, c’est qu’il est méchant, donc imparfait. Ou bien il voulait, du fait de sa bonté, une créature échappant à la mort et s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il ne l’a  pas pu et qu’il il n’est pas tout puissant, autre imperfection. Dilemme classique et connu, mais imparable. Conséquence : on est tenté, je suis tenté de ne pas croire en Dieu.

2 Il n’y a pas que la mort de l’homme en général ou les souffrances humaines inévitables, il y a la souffrance des enfants (au-delà de leur simple mort) sur laquelle le philosophe Marcel Conche a admirablement insisté autrefois au point d’en faire un argument constant contre Dieu, contre son existence concevable, et de le constituer en base axiologique de son athéisme, mais d’un athéisme positif, radical, niant expressément Dieu, au-delà donc du simple athéisme privatif ou agnostique qui est le mien. Sa positon, parue dans la « Revue de l’enseignement philosophique » en 1960 et reprise ensuite dans un de ses livres, avait suscité un tollé, tant l’esprit religieux dominait les esprits à l’époque. Mais il l’a maintenue et réaffirmée depuis, courageusement et lucidement : la souffrance des enfants, qui n’ont rien fait pour la mériter dans la perspective du « pêché originel » auquel les chrétiens croient d’une manière irrationnelle, sinon déraisonnable, est un scandale absolu au regard de la raison morale, qui est un trait de l’homme universel. Elle nous contraint à rejeter un pareil Dieu et à être athée, au sens fort et « dogmatique » de ce terme, qui consiste à affirmer son inexistence, quel qu’en soit le prix affectif.

3 Or, et c’est à cela que je voulais en venir, c’est exactement à cette disposition d’esprit, morale autant que théorique, que la pandémie actuelle m’amène : qu’est-ce qui dans une doctrine religieuse, spécialement la chrétienne, pourrait justifier un pareil « crime de masse » (je m’excuse de l’expression) dont l’origine se trouve dans la nature et même si de nombreux  facteurs humains, liés à la mondialisation capitaliste, ont favorisé son expansion ? Oui, devant un malheur pareil j’ai envie de penser que, décidément, Dieu n’existe pas et de verser, comme Marcel Conche, dans un athéisme positif et pas seulement privatif ! Il nous faut donc vivre sans et affronter rationnellement le réel pour tenter de l’améliorer, ce qui est possible. Car, comme dit l’autre, « l’Être suprême pour l’homme, c’est l’homme ! ».

                                                           Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.