Importance d'Aragon, éclairé par Philippe Forest

Aragon est l'un des plus grands écrivains français, qu'on le veuille ou non. Mais sa personnalité est complexe, associant son affectivité amoureuse pour Elsa Triolet, une créativité littéraire incontestable malgré son souci de lui assigner une fonction politique et son engagement communiste à la fois fort et aveugle. Le livre de Forest éclaire bien cette complexité, sans la dissiper.

                      Importance d’Aragon, éclairé par Philippe Forest

Il peut  paraître curieux de commenter un livre sur Aragon paru il y a plus de deux ans, mais mieux vaut tard que jamais vu sa qualité. Car ce long ouvrage de Ph. Forest (près de 900 p.) a le mérite de manifester de l’intelligence, de l’empathie, de l’admiration mais aussi de la lucidité critique, intransigeante mais non partisane, à l’égard de cet écrivain hors-norme. J’invite donc ceux qui ne l’auraient pas lu à le faire, sauf à vouloir se priver d’un grand plaisir intellectuel.

De propos délibéré je laisserai de côté les parties consacrées à son enfance et à son œuvre à l’époque du surréalisme, bien que celle-ci soit marquée par des chefs d’œuvre comme « Le paysan de Paris » ou « La défense de l’infini », et par ses démêlés avec son entourage de l’époque, dont Breton. Cette période est en effet largement connue et ne suscite pas de vraies polémiques. Je commencerai donc mon analyse à partir du moment où Forest nous parle de sa rencontre avec Elsa Triolet et de son adhésion au Parti communiste. C’est à partir de là que se pose en quelque sorte le « cas » Aragon, à la fois sentimental, littéraire et politique – ces trois aspects étant mêlés, voire indissociables.

Son amour pour Elsa est assez extraordinaire. Bien que réciproque et bien que ce fut elle qui alla au-devant de lui, cet amour aura été (mais chez Elsa aussi) constamment douloureux, mais d’une douleur liée à l’intensité de son sentiment pour elle. C’est cette intensité qui frappe d’abord, présente dans tous les poèmes extatiques qu’il lui offre. Cet amour est une passion qui transforme son objet en idole et qui, peut-on dire, ne fait qu’un avec l’existence même de l’amant : il s’est remis à vivre quand il l’a rencontrée et qu’il est tombé immédiatement amoureux d’elle, et on a l’impression, non : la certitude irrécusable qu’il ne pouvait désormais exister sans elle. Des livres comme « Le fou d’Elsa » ou « Les chambres » (alors qu’il pressent qu’elle va mourir) le disent magnifiquement.

Mais la douleur est là aussi, indissociable de la ferveur, que l’on a du mal à comprendre intellectuellement même si on peut en trouver l'écho intime en soi-même. Ils avaient eu tous deux une vie amoureuse antérieure, riche en épisodes compliqués, et pourtant Aragon est un amoureux jaloux bien que, selon toute apparence, elle lui ait été fidèle pour l’essentiel, et lui aussi. Mais il ne peut s’empêcher de dire, fût-ce à demi-mots, ce tourment que rares sont ceux qui l’avouent. Il y a d’abord une forme de jalousie rétrospective qui le fait s’inquiéter du contenu de ses rêves quand elle dort à ses côtés et dont on trouve une expression déchirante dans ce qui me parait son plus beau recueil nommé « Elsa », tout simplement. Mais il y a aussi le désir irrépressible d’elle, de sa présence concrète, qui frise effectivement la « folie » et qui l’entraîne à ne pas supporter qu’elle ne soit pas là ou qu’elle s’absente provisoirement, comme s’il avait toujours besoin du miroir qu’elle lui tend pour se réassurer de soi. On comprend alors que cela ait pu être lourd aussi à vivre pour Elsa, d’autant plus qu’elle devait supporter aussi son égocentrisme de créateur qui tendait à l’ignorer, sinon à l’écraser du poids de sa personnalité… alors qu’elle avait elle-même un talent qui lui fut reconnu. Le livre est sans complaisance sur tous ces points. N’empêche : ils se seront aimés jusqu’au bout et la mort d’Elsa fut une catastrophe pour Aragon, dont il ne pensait pas se relever et qui l’entraîna, par compensation sans doute, à verser dans ce que Forest appelle joliment  « l’amour des garçons » et dans une fin de vie un peu déjantée et déconcertante par ses excès.

Mais pourquoi tout cela (mais aussi ce qui s’ensuivit en politique) ? Son statut d’enfant illégitime qui n’aura connu ni son père ni sa mère a sans doute creusé en lui une béance, un « vide », qu’il aura essayer de combler par l’amour de la femme, de sa femme. La psychanalyse pourrait ici nous éclairer, mais Forest ne se sent pas capable de prendre cette piste explicative, à moins tout simplement qu’il n’y croit pas, se disant « sartrien ».

Le « cas » Aragon en littérature, quoique complexe lui aussi, est plus facile à présenter et Forest nous en donne une analyse déliée et fouillée, ne craignant pas de porter aux nues des livres qui sont, selon lui, injustement méconnus comme « La semaine sainte » ou « Les communistes ». Etant donnée la richesse de cette œuvre qu’on ne peut détailler ici, il faut seulement affirmer deux choses. D’abord que Aragon est l’un des grands écrivains du 20ème siècle, sinon le plus grand (avec Proust… qu’il n’aimait pas),  et ensuite qu’il est passé par des phases successives d’inspiration et d’écriture dont la deuxième, que j’évoquerai ici, aura été liée à son engagement au PC. Il a rompu avec le surréalisme, qu’il avait incarné pourtant brillamment, parce que celui-ci nous éloignait du réel en nous faisant nous évader dans l’imaginaire, et il aura alors théorisé et pratiqué, à sa manière, ce qu’on a appelé le « réalisme socialiste » importé d’URSS. Il l’a légitimé pour autant que, selon lui, le rôle de la littérature, y compris de la poésie, était de s’intéresser au réel, à ses malheurs et à ses souffrances, d’en proposer au peuple une image lucide et accusatrice, mais aussi portée par un optimisme radical quant à l’avenir, visant ce « nouveau printemps » qu’était pour lui le communisme. La littérature a donc un rôle à jouer dans l’émancipation humaine – ce dont Forest a l’honnêteté  d’avouer qu’il en doute.

Mais, et c’est là aussi l’immense intérêt d’Aragon (malgré des textes plus faibles ou démagogiques), alors même qu’il se réclame donc d’un projet politique en littérature inspiré du modèle soviétique, il sait subtilement faire appel à une technique du « double sens » ou du « double langage » que Forest signale avec une grande finesse et qu’il nomme la « contrebande poétique ». Tout en professant une adhésion sans faille à l’URSS et à Staline (jusqu’à la fin des années 50, donc après sa mort et le rapport Khrouchtchev), il réussit à glisser dans son écriture des allusions, des métaphores ou à imaginer des transpositions qui, lorsqu’on les sort de leur contexte explicite, expriment en réalité une approche critique du système soviétique dont il prend de plus en plus conscience des défauts, voire  des tares qu’il comporte. Mais il le fait toujours dans un langage littéraire masqué. Cela ne l’empêchera pas d’écrire des poèmes vantant la nation française (dans « La diane française ») contre la nationalisme nazi et d’alimenter l’esprit de la résistance, avec un rare talent mobilisateur, et de militer continument, à sa manière, pour un avenir communiste qu’il croyait radieux. Au point que, sur le tard, ses poèmes furent repris en chansons – ce fut le cas de « L’affiche rouge » évoquant l'exécution du groupe de résistants Manouchian – par de grands chanteurs comme Ferré et Ferrat qui leur donnèrent un écho populaire formidable. Et Forest, à nouveau, indique bien que leur transformation en chansons, fût-ce avec des modifications inévitables, ne les altéra point mais en fit des objets littéraires nouveaux : des chansons, précisément. Et cela est vrai aussi pour ses textes étrangers à la politique, polarisés par l’amour ou la détresse humaine dont le sentiment aigu aura été le fond de la subjectivité d’Aragon : ce qu’il appelle précisément le « vide » dans lequel tout homme est amené à tomber et qui provoque en lui le « vertige » de la chute.

Reste la politique qui, en un sens, recouvre tout, même quand il n’en est pas apparemment question, et c’est elle qui aura fait d’Aragon une figure éminemment problématique, dont le livre ne masque ni les contradictions ni les aspérités. Car s’il y a bien un écrivain-homme politique qui fut à ce point à la fois loué et haï, dans des termes parfois inacceptables pour la haine, c’est bien lui. On peut partir de sa fidélité constante au PCF, publiquement proclamée même par temps d’orage, et qu’on ne saurait accepter telle quelle quand le stalinisme et le soutien à Staline lui-même étaient en jeu : à la même époque des philosophes  ou des écrivains progressistes (Dewey, Russell, Gide, etc.) en avaient apporté un témoignage critique et l’argument de l’ignorance ne pouvait donc être avancé. On mettra à part aussi son talent formidable pour organiser et fédérer le champ littéraire français dans le sens de ses objectifs au service de la stratégie (variable il est vrai) du PCF, lequel sut cependant combattre le nazisme avec succès. Non l’important, c’est cette fidélité elle-même avec la part d’aveuglement « objectif » qu’elle comportait et dont il faudrait savoir s’il lui correspondait un aveuglement « subjectif » total. Forest a le mérite d’en parler abondamment (fût-ce à l’aide de formules qu’on peut ne pas partager) puisqu’elle est inséparable de son enthousiasme pour le communisme, lui absolument authentique, que l’on peut d'ailleurs partager et dont l’expression ne relevait pas de « la propagande pure et simple » (sic). Si cela était vrai, on serait dans le mensonge, la tactique politique ou le carriérisme !

La question se démultiplie alors : aveuglement donc, déni du réel mais qui, comme tout déni, se dénie lui-même, auto-illusion dont il aurait eu besoin pour donner un sens à sa vie ou, plus simplement, conviction profonde et sincère que le communisme est la solution aux maux de l’humanité ? On retrouverait, du coup, à plusieurs de ces niveaux, les ambiguïtés de son amour pour Elsa avec son emphase littéraire mais aussi son besoin d’aimer et d’être aimé. On pourrait alors associer à nouveau ces deux composantes de sa personnalité – la sentimentale et la politique – dans un besoin strictement affectif, issu de son enfance marquée par le vide parental. Par exemple, son attachement inconditionnel au PCF ne serait-il pas le substitut d’un attachement au père qu’il n’aura pas connu ? De même, son amour pour Elsa ne serait-il pas l’équivalent de l’amour pour une mère absente ? Il l’avoue d’ailleurs à sa façon en une expression que cite Forest et où il affirme qu’il n’a jamais pu dire « maman » à celle qui se faisait passer pour sa sœur. A chaque fois, donc, dans la manifestation langagière de ses affects, il aura menti en disant le vrai… ou dit le vrai en mentant, selon sa conception du « mentir-vrai ».

On voit, pour finir, combien tout cela est problématique, refuse la schématisation et invite à la réflexion sur nous-mêmes, nos engagements, nos sentiments et notre identité. C’est pour moi l’immense mérite de ce livre que de mettre cette obscurité en lumière sans la dissiper.

                                                                          Yvon Quiniou

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