Les méfaits de la mondialisation

La mondialisation capitaliste est une catastrophe humaine, qui nourrit bien des dangers. Il faut lui substituer une autre mondialisation, maîtrisée et respectant les souverainetés et les identités nationales.

                                                                  Les méfaits de la mondialisation

Peu osent le dire à gauche, si tant est que beaucoup le pensent : la mondialisation capitaliste est largement une catastrophe humaine et elle est pour une part à l’origine de la montée des extrêmes-droites en Europe – sans compter qu’elle est aussi une des causes de l’islamisme radical. Pourquoi ?

Entendons-nous bien. Je parle de la mondialisation capitaliste et non de la mondialisation toute seule. Celle-ci, en un sens, est inévitable et elle peut être considérée comme un progrès. Elle est inévitable parce qu’elle s’inscrit dans une histoire de longue durée liée au développement des sciences et des techniques, et elle a été soulignée et applaudie dès le 18ème siècle par des penseurs comme Kant ou Condorcet dans leurs philosophies de l’histoire respectives ; et, au 19ème siècle, un théoricien comme Marx, tout en en critiquant nombre de ses aspects socio- économiques, a su l’enregistrer comme un fait irréversible et la valider sur le long terme. Pourquoi ? Parce qu’elle est le chemin de l’universalisation concrète du genre humain qui lui permet de dépasser les égoïsmes, les antagonismes ou les enfermements nationaux. Il y voyait même la voie ouverte vers un communisme futur. Laissons de côté ce dernier point (que je partage pourtant) et reconnaissons que, vue ainsi et sous cet angle, elle constitue bien un progrès (et pas seulement un fait) indissolublement historique et anthropologique, permettant aux hommes de s’unifier, d’échanger, de communiquer, de partager des valeurs communes, d’un bout à l’autre de la planète. Cela vaut incontestablement mieux que l’isolement, la méconnaissance ou l’hostilité réciproques. On ne saurait donc la refuser sans mériter, avec raison, le qualificatif de réactionnaire, à tous les sens de ce terme.

Oui mais ! Il y a mondialisation et mondialisation. La forme initiale sous laquelle elle s’est développée, sans doute historiquement nécessaire et qui perdure aujourd’hui, est celle-là même que Marx a dénoncée sur plan social, donc humain, alors que simultanément et sans incohérence (les contradictions font partie du réel) il en faisait l’éloge sur le plan technologique et productif et il admirait l’inventivité technique du capitalisme en tant que mode de production. Laissons l’éloge, le premier de ce genre à ce degré (ce qu’on oublie trop souvent) et examinons l’autre face, noire, de ce développement : c’est un développement de nature exclusivement capitaliste, sans la moindre intention humaniste, mû par la recherche aveugle du profit et dont il a démontré qu’il reposait sur l’exploitation du travail humain, le travailleur étant réduit à un facteur de production, sans la moindre considération pour son humanité propre. Cette exploitation ne s’en tient pas à des bases nationales : l’auteur du « Manifeste communiste » a, avec une formidable lucidité, envisagé et anticipé son expansion mondiale, celle que nous avons sous les yeux. Elle s’est traduite par un impérialisme planétaire faisant fi des frontières et ne respectant pas les identités nationales : pillage des ressources naturelles des pays sous-développés à travers un colonialisme directement politique dans un premier temps ; recherche de nouveaux marchés ensuite pour augmenter ses profits ; recherche aussi d’une main d’œuvre à bas coût, faisant concurrence aux travailleurs des pays développés ; imposition de valeurs, de modes vie et de consommation qui noie tout « dans les eaux glacées du calcul égoïste » et qui a débouché une marchandisation généralisée de l’existence. Or, qu’est-ce que ce tableau présent dans le « Manifeste », sinon le reflet de qui se passe aujourd’hui depuis la chute du système soviétique ? Tout devient ou tend à devenir « marché », c’est-à-dire matière à profit : non seulement les moyens de vivre quotidiens, mais les biens jusque là collectifs, les anciens services publics que l’on privatise, la santé, la vieillesse, les loisirs, la culture sous toutes ses formes, l’imaginaire personnel même à travers la publicité et des modèles anthropologiques médiocres, faisant l’apologie de la richesse et de la concurrence pour l’obtenir, véhiculés par le cinéma ou la télévision, etc. Tout cela prend une forme mondiale, avec un néo-colonialisme désormais économique qui permet au capitalisme occidental de commercer avec les pires dictatures, religieuses ou pas, spécialement au Moyen-Orient, suscitant des révoltes compréhensibles, quoique non justifiées dans la forme barbare qu’elle prennent aujourd’hui avec l’islamisme radical ; mais celui-ci traduit bien, quoique sous une forme religieuse mystifiée, une opposition politique et idéologique à cet impérialisme capitaliste occidental. Lequel, en sens inverse, aggrave la situation des peuples qu’il exploite chez lui. Le dépassement des frontières, la libéralisation généralisée des échanges économiques à travers la construction de l’Europe et, bientôt le grand marché transatlantique, n’ont pas le sens positif, à savoir internationaliste et pacificateur, qu’on prétend leur donner et qui n’est qu’un mythe idéologique : il masque la rationalité capitaliste qui est partout à l’œuvre, constituant la vraie infrastructure économique de notre monde, et qui se traduit par une paupérisation grandissante de nombreuses populations… cependant qu’une oligarchie financière transnationale s’approprie les richesses produites à un niveau jamais atteint jusqu’à aujourd’hui. C’est ainsi que les délocalisations, si elles peuvent profiter dans un premier temps à d’autres peuples (ce qui est bien), se traduisent par le chômage dans les pays d’origine du fait du moindre coût du travail à l’étranger. Elles ne sont qu’un moyen d’augmenter la rentabilité du capital. De même, l’accueil de travailleurs émigrés, si il bénéficie à ceux-ci (et c’est tant mieux, j’y insiste), se paie d’une concurrence avec les travailleurs des pays d’accueil qui tire vers le bas leur niveau de vie, voir les prive d’emploi. Bref, si l’on crée un (relatif) bonheur ailleurs, on crée en échange du malheur ici. Tout cela, à nouveau, est masqué par un discours d’apparence généreuse et totalement mystificateur car il cache les causes réelles de ce processus historique. Même la chancelière Merkel l’a avoué : c’est parce que l’Allemagne a une population vieillissante et qu’elle a donc besoin de travailleurs immigrés, qu’elle a ouvert largement ses frontières à une immigration dont le capitalisme allemand pourra tirer cyniquement (et non charitablement) un profit. La vertu dont on a cru qu'elle faisait preuve n'était que le déguisement d'un vice, comme aurait pu dire La Rochefoucauld.

Qu’en est-il alors de cette mondialisation sur le fond, c’est-à-dire sur un plan conceptuel ? C’est un progrès à front renversé, qui se traduit à bien des égards par une vraie régression. Là où nous aurions pu avoir une authentique mondialisation internationaliste telle que l’ai suggérée au début de cette analyse et telle qu'on pouvait l’espérer, nous n’avons qu’un transnationalisme capitaliste, ce qui n’est pas du tout pareil. L’internationalisme, à savoir l’inter-nationalisme (avec un tiret), est une entente coordonnée des nations qui respecte leurs souverainetés, c’est-à-dire leur liberté politique, tout simplement, et ne nuit pas à leurs intérêts respectifs. C’est ce que Jaurès voulait dire quand il affirmait qu’« peu d’internationalisme éloigne de la nation, beaucoup en rapproche ». C’est aussi ce qu’on peut appeler une mondialisation maîtrisée dans un sens non exclusivement capitaliste et qui pourrait nous acheminer vers cette universalité concrète de l’humain dont j’ai parlé. Elle respectera les différences nationales (sauf libre décision collective en sens inverse) car elles constituent une richesse historique et anthropologique, à l’opposé d’un universalisme abstrait ou mercantile (celui de l’empire de Coca Cola !) qui pourrait les étouffer, voire les faire disparaître. Le vrai universel, c’est, si l’on veut, le particulier moins les murs (quelqu’un l’a dit avant moi) qui gratifie tout le monde à tous points de vue dans un vrai échange collectif.

Le drame est que, pour l’instant, nous n’avons pas les moyens de le réaliser. La capitalisme a ses institutions non point internationales, donc (si l’on m’a bien compris), mais transnationales : le FMI, l’OMC, l’OCDE, l’Europe actuelle, etc., constituent des organisations largement au service du libéralisme et des pays qui observent les mesures qu’elles préconisent. Les banques, avec leur assise mondiale désormais, et échappant au contrôle public, donc des nations, font de même : on l’a vu avec le cas de la Grèce où la Banque européenne, via des prêts à taux zéro, ou presque, aux banques privées, a permis à celles-ci d’imposer à ce pays des prêts à fort intérêt difficilement remboursables; et elle l’a contraint à une politique d’austérité qui a renforcé sa crise économique et lui a imposé une véritable saignée sociale, malgré les efforts de son actuel gouvernement. A quoi on ajoutera une offensive idéologique sans précédent, relayée par la quasi-totalité des médias, d’un conservatisme et d’un conformisme affligeants, qui diffuse l’idée qu’il n’y aurait pas d’alternative à notre système économique, sauf à renoncer, comme le prétend Hayek, à nos libertés. Cette idéologie s’organise, si je puis dire, et c’est ainsi qu'à Davos, en Suisse, chaque année ses tenants se retrouvent pour l’approfondir ou, en tout cas, pour trouver les moyens de la diffuser toujours plus. Qu’en déduire, sinon qu’il y a un pouvoir capitaliste international au sens de transnational, jamais élu et donc parfaitement illégitime, qui nie la souveraineté des nations et leur dicte son unique politique économique. C’est dire que cette emprise aboutit à nier l’idée même de politique au sein de ce qui reste, formellement, des nations et donc aboutit à détruire l’idée même de démocratie, fondée sur le principe du choix libre et informé de tous les citoyens, puisque c’est la dictature, non déclarée, de la finance qui règne sur le monde, sur et dans le dos des peuples. Cela porte un nom : l’aliénation des hommes face à l’histoire qu’ils sont censés faire, le « devenir-étranger » de celle-ci par rapports à ses acteurs.

Or, et c’est là que réside le drame : il n’y a pour l’instant aucun contre-pouvoir, politique et institutionnel, comparable des peuples susceptible d’incarner leurs intérêts et de les imposer au monde de la finance. La 2ème Internationale socialiste n’a plus rien de socialiste et la 3ème, communiste c’est-à-dire soviétique, a bien entendu disparu. Quant à la 4ème, trotskyste, je ne sais où elle en est et son pouvoir paraît nul. Doit-on souhaiter une 5ème Internationale, clairement anti-capitaliste ? Je le crois car tous les efforts de résistance de l’alter-mondialisme depuis plus de dix ans ont butté contre le roc de l’organisation mondiale de la finance et semblent bien s’essouffler, faute d’une véritable organisation, avec sa démocratie, certes, mais aussi ses contraintes propres pour être efficace. Quoi qu’il en soit de ce point stratégique, c’est à redonner aux Etats-nations leur souveraineté politique et économique, dans la mesure du possible historique, bien évidemment, qu’il faut s’atteler, dans le cadre de cet inter-nationalisme dont j’ai parlé et qui évite la chute dans le nationalisme rétrograde Bien des mesures concrètes sont impliquées par une pareille aspiration, comme la relocalisation (partielle) de l’économie : on en tirera une maîtrise collective plus grande sur la production, donc plus de démocratie à ce niveau essentiel, et un bénéfice écologique considérable par la diminution des échanges économiques démesurés au niveau de la planète aujourd'hui, totalement inutiles sauf aux industries internationales en tous genres, y compris agricoles. Et il nous faudra bien des institutions pour organiser toutes ces coopérations entre des nations dont la réalité sera préservée sur l’essentiel : dans leur spécificité culturelle et dans leur pouvoir politique de décision. Ai-je besoin de le préciser pour conclure ? C’est aussi comme cela qu’on luttera contre la montée de l’extrême-droite un peu partout en Europe et ailleurs (comme malheureusement en Amérique latine, après une période inverse qu’on pouvait croire durable), dont le succès du Front national en France est le plus terrible exemple, rendant crédible son accès au pouvoir d’Etat à terme. Ce succès se nourrit de tous les méfaits de la mondialisation capitaliste que j’ai indiqués, donc aussi d’un sentiment d’abandon et de perte d’identité : la Nation mythifiée à la Le Pen devient alors une idéologie identitaire de substitution (voir la « race blanche » ou la référence à l’identité chrétienne), avec ses dangers propres. Certes, une partie de la gauche est sourde à ce langage : celle constituée par les classes moyennes aisées et les élites politiques qui, soit peuvent assumer une identité plus large que l’identité nationale du fait de leur bagage intellectuel, soit sont déjà dans l’international ou le transnational du fait de leurs professions. Les couches populaires n’ont pas ce double privilège, culturel ou économique, face à la mondialisation (capitaliste) et il ne faut surtout pas les abandonner à leur sort, dans les campagnes désertées ou à côté de leurs usines désaffectées. Cependant, rien ne les condamne à ne pas s’ouvrir à l’Universel tel que je l’ai défini : on a connu une classe ouvrière qui, en France, à l’heure de gloire du PCF, en était parfaitement capable sur le plan idéologique et montrait même l’exemple, et ce passé peut revenir.

Oui, il faut que la gauche se réapproprie cette idée de nation, au sens non ethnique mais politique du terme, qui implique l’ouverture pacifique et solidaire aux autres nations. C’est ainsi seulement que l’on pourra humaniser réellement le monde et éviter les conséquences potentiellement tragiques de son inhumanité actuelle.

                                                                                                                    Yvon Quiniou

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