Mauriac et la littérature

Les "Mémoires intérieurs" de Mauriac sont un sommet de réflexion sur la littérature qui met en avant son enracinement dans la vie psychologique, y compris sexuelle, de l'auteur d'une oeuvre littéraire réussie. C'est dire qu'il polémique aussi avec les tenants du "nouveau roman" dans la ligne de Robbe-Grillet, comme avec le déferlement d'une sexualité qui ne se sublime pas. Bravo Mauriac!

                                                           Mauriac et la littérature 

J’ai déjà parlé ici du Mauriac catholique et écrivain politique de gauche, tel qu’il apparaît dans ce chef d’œuvre un peu oublié, malheureusement, que sont ses Mémoires intérieurs. Or je voudrais revenir sur ce livre en me centrant cette fois-ci sur l’essentiel de son contenu : sa réflexion sur la littérature à travers les commentaires qu’il fait d’œuvres de nombreux écrivains, précieusement choisis par lui en raison de leur qualité mais surtout de l’émotion qu’il en a tirée et qui lui revient à l’âge qu’il a, car il se fait vieux. Or je le dis tout de suite – moi qui ai lu beaucoup de littérature mais aussi des écrivains ayant parlé remarquablement de celle-ci comme Julien Gracq, avec sa culture, sa finesse et son intelligence (voir En lisant En écrivant), Sainte-Beuve ou Proust même dans son Contre Sainte-Beuve, précisément, ou encore Sartre dans ses Situations – je peux donc dire que Mauriac nous en parle à un niveau de profondeur dont je ne connais pas l’équivalent, mêlant intelligence intransigeante, capable donc de critique, mais aussi d’une grande subtilité, d’empathie et d’une expérience émotionnelle d’une rare intensité. Sa réflexion le hausse souvent au niveau d’un véritable philosophe – lui qui n’en est pas un et ne veut pas en être un, il le dit avec modestie – et elle est servie par un style extraordinaire, marqué par de longues phrases animées par un souffle étonnamment prenant et souvent poétique, qui est assez unique, il faut l’avouer. J’en retire quelques idées importantes.

Il y a d’abord cette affirmation qu’une œuvre réussie c’est tout un monde, un monde humain aux multiples facettes comme celui de Proust, qu’il admire, et qui va subsister après la mort de l’auteur pour vivre et survivre auprès de ses futurs lecteurs. On me dira que c’est vrai de la disparition de tout un chacun, sauf que dans ce cas il en reste une trace écrite et en quelque sorte immortelle. Et l’on m’objectera aussi que c’est vrai de toute œuvre d’art et de toute œuvre littéraire en particulier. Sauf qu’elles n’ont pas toutes le même degré de profondeur subjective (et même objective pour une part) – qui se souvient de l’univers de Guy des Cars, ce littérateur de gare ?  – et nous touchons là à une idée essentielle de Mauriac s’agissant du statut de la littérature dans son rapport à l’auteur.

Pour lui toute œuvre littéraire s’enracine dans la personnalité subjective ou psychologique de son créateur – c’est dire que le roman didactique ou à thèse ne le satisfait guère car il vire vite à l’impersonnalité. C’est bien pourquoi il adore Proust, qui est le summum de la littérature psychologique, pour une grande partie (mais elle ne s’y réduit pas, loin de là) et qui s’avoue comme telle. Et justement, les méandres de sa prose ont l’art d’épouser et d’exprimer les méandres de l’intimité et de la sensibilité de son auteur, jusque dans ses nuances ou ses recoins les plus secrets, qu’un autre écrivain ne saurait mettre à jour. Mais c’est aussi pourquoi il fait sien le mot de Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi », avec le problème que cela pose et dont il a parfaitement conscience. Comment l’homme qu’il est peut-il s’identifier à une femme, son héroïne ? La même question se pose pour d’autres romanciers qu’il admire comme Daniel de Foe dont l’un des romans peint la vie aventureuse, et pour le moins compliquée sexuellement, d’une femme libre dans ses mœurs. On verra comment il y répond ou comment l’on peut y répondre, mais cela explique son refus de la nouvelle littérature de son temps, inaugurée par Robbe-Grillet, qu’on peut dire « objectale », centrée sur les objets ou les choses (voir Les gommes, au titre révélateur) et qui tourne le dos au « sujet » et à sa présence dans la littérature antérieure, à forte tendance psychologique, depuis le 19ème siècle (voir, selon moi, Le lys dans la vallée de Balzac). Il la trouve carrément ennuyeuse ! Et c’est pourquoi, tout en l’admirant beaucoup, il reproche à la poésie de Valéry (La jeune parque, Le cimetière marin),  d’être une poésie du « voir » et non du « sentir » : quoique magnifique dans son genre (c’est mon avis aussi), elle se contente de décrire les « choses » et non ce que l’on éprouve devant elles, comme si le monde n’était qu’un « mur » à contempler indéfiniment (j’emprunte ce terme de « mur » à Valéry parlant de lui).

La solution à cette difficulté que pose l’identification d’un auteur à son œuvre, quelle qu’en soit la complexité, se trouve – et c’est étonnant de sa part – dans la référence qu’il fait à Freud, lui le catholique ! Car il comprend bien que la vitalité érotique est la source vivante de la création esthétique, dans tous les arts au demeurant, pour autant qu’elle s’y sublime dans une forme, bien entendu. Il indique aussi que les refoulements de l’artiste, ses frustrations, sinon même ses complexes, vont s’y exprimer, fût-ce d’une manière déguisée (l’homme transfiguré en femme dans laquelle il se projette, par exemple !) et ce dans la lignée de la théorie psychanalytique. Sauf qu’il faut une forme spécifique pour les accueillir et les transformer en œuvre, et il reproche aussi à une certaine littérature moderne de ne pas vraiment le faire : obsédée par le sexe, elle le montrerait directement dans toutes ses faces, y compris les plus sordides (si l’on peut dire) et s’y complairait. Sans pouvoir  mentionner la littérature qui l’a suivi et qui frise parfois la pornographie (je pense ici à Virginie Despentes), il pointe, tout en les estimant sur le plan littéraire, des auteurs comme Gide ou Montherlant, voire Léautaud, à qui il reproche, si l’on peut dire, leur impudeur dans l’expression et surtout leur obsession de la sexualité, en l’occurrence de l’homosexualité. Je ne prendrai pas parti tant la sexualité peut être à la source d’une littérature ou d’une poésie de grande qualité : je pense ici au Con d’Irène d’Aragon qui élève l’expression érotique à un haut niveau,  à certains poèmes de René Guy Cadou, dont le désir pour sa femme Hélène sut se manifester sous une forme d’une extrême délicatesse ou encore aux Poèmes à Lou d’Apollinaire (distingués de ses Onze mille verges).

La sexualité. Voici un thème très important chez Mauriac et qui pourra étonner ceux qui ne le connaissent pas bien et ne se souviennent que du chrétien fervent qu’il a toujours été, d’autant qu’elle ne se manifeste pas beaucoup dans ses romans « provinciaux ». Or elle est fortement présente dans ses commentaires de la littérature qu’il aime (ou qu’il critique), comme si elle s’y révélait, quasiment à son insu, sous la forme d’une levée de son refoulement chez lui – lui le chrétien intense et authentique, je le répète, habité par une foi qui l’aura accompagné jusqu’à sa mort, tout en se distinguant d’une « foi d’Eglise » dont il dénonce l’hypocrisie, voire les mensonges. On est alors en pleine ambivalence, sinon dans une extrême complication, si tant est que l’amour ou le choix de telle œuvre soit aussi subjectif, révélateur du lecteur autant que l’œuvre elle-même, telle que Mauriac la pense, l'est de son créateur. Car il faut savoir, et on le sent très bien à le lire ici, que Mauriac a été très préoccupé par la sexualité à titre personnel, y compris par son homosexualité latente, et qu’il a donc été confronté au déni et même à la condamnation de celle-ci par sa religion. D’où un rapport double, sinon triple, à la sexualité dans ses lectures comme chez lui-même : une attirance incontestable, sinon obsessionnelle pour elle ; une critique insistante de ceux chez qui elle aura été envahissante, comme Gide, voire désagréable humainement pour leurs proches ; une culpabilisation enfin de celle-ci, y compris chez lui, le mettant en présence d’un fantasmatique « pêché de la chair », emprunté à sa croyance religieuse, qui le tourmente et qu’il essaye de fuir en le rationalisant à la lumière (ou l’ombre ?) de sa foi… plutôt que d’y voir une simple donnée humaine qu’on peut ou doit parfois maîtriser. Ce contexte critique ne l’empêche pas de faire la part du « feu » et du talent, et même de manifester une empathie, sinon une sympathie à l’égard de ses confrères en littérature. C’est ici que celui qui est capable d’une ironie critique féroce, se montre d’une très grande humanité ! Son ironie reprend le dessus quand la situation l’impose. C’est ainsi qu’il se moque des membres de l’Académie française, dont il fit pourtant partie, ce qu’il aurait pu appeler les « acacadémiciens » (la formule est de moi), ou encore de ces écrivains qui, loin de vouloir bâtir une œuvre,  ne songent qu’à recevoir un ou des prix littéraires et font tout pour cela, quitte à se répéter ensuite.

Dernier point : que penser de sa critique de la littérature contemporaine qui ferait abstraction de la « vérité intérieure » de l’être humain et qui lui a valu d’être rejeté sur le tard par les tenants du « nouveau roman », qui s’intéressaient à un « cageot » comme F. Ponge dans un de ses poèmes ? La réponse de Mauriac est intéressante parce qu’il avoue clairement qu’il y a pour lui une « vérité de l’humain » qui lui semble supérieure à toute autre vérité « objective », contrairement à ce que son fils Claude a pu dire et qu’il cite – vérité que l’on trouve dans toutes les grandes productions du passé, à commencer, en France, chez Racine : elle nous renvoient toutes une image profonde de ce que nous sommes, même si cette vérité est localisée aussi historiquement. Mais pour le chrétien qu’il est, la « nature humaine » existe et le marxiste que je suis, pourtant, ne saurait lui donner entièrement tort. Il y a cependant une autre réponse qui, elle, à travers la psychologie, rejoint cette fois-ci l’histoire et l’historicité de l’homme. Le désinvestissement de la psychologie, dite subjective, par la littérature après Mauriac, ne traduirait-elle pas une nouvelle forme de subjectivité liée à notre époque moderne – disons en une formule paradoxale mais non contradictoire : une subjectivité impersonnelle, d’où les affects violents ou les passions sont absents et ce, en raison même de l’existence d’une société qui « objectivise » les êtres humains sous le règne de la marchandise, du productivisme industriel  et du « calcul » scientifique ou utilitaire ? Or c’est encore là une « subjectivité », mais aliénée, à savoir privée de l’actualisation de ses plus belles potentialités. J’en trouve la preuve dans le cinéma d’Antonioni, avec ses personnages en carence d’amour, ou encore dans les très beaux romans de Modiano avec ses êtres  humains en quête d’identité et réduits à des ombres ou parfois des fantômes errants. Or ce qu’il faut dire, pour conclure ici à la fois contre et avec Mauriac, c’est que ce sont des êtres qui continuent d’être « profondément » poignants sur le plan humain car ils sont encore une forme subjective d’humanité, dotée d’une vie intérieure, même si celle-ci parait réduite au minimum, non pas désolante mais désolée, parfois même désespérée, et capable de nous toucher énormément quand l’artiste nous en restitue ce qui est bien leur vérité intérieure, une nouvelle fois. C’est aussi le cas chez ce grand poète qu’est Guillevic, dont la poésie minimaliste, au ras des choses concrètes, qu’elles  soient matérielles, vivantes ou  faites d’éléments comme la mer ou le vent,  laisse place à une aspiration ou une inspiration existentielle, heureuse ou inquiète, celle d’un athée matérialiste. Oui la psychologie triomphe toujours en littérature (comme dans l’art en général), quoi qu’on en dise !

                                                            Yvon Quiniou, auteur de L’art et la vie, Le Temps des Cerises. 

Claude Mauriac, Mémoires intérieurs, 1959, Flammarion.

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