Nietzsche, (brillant) penseur d'extrême-droite

Peut-on faire de Nietzsche un penseur de gauche? Un article récent semble le prétendre, auquel je me sens obligé de répondre non! Car si la partie psychologique de son oeuvre est profonde, sa pensée politique est réactionnaire. Distinguant anthropologiquement les "forts" et les "faibles", il voue les premiers à exercer leur volonté de puissance contre les seconds. C'est un scandale que de le nier.

                                        Nietzsche,  (brillant) penseur d’extrême-droite 

Décidément, ce qu’on appelle l’« intelligentsia » en France va mal, très mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui. Je viens en effet de lire un dossier sur Nietzsche, dans un journal que j’estime et que ne je citerai donc pas, qui revient à classer la pensée de celui-ci à gauche, en s’appuyant sur certains de ses commentateurs récents et, surtout, en faisant référence à des théoriciens politiques comme Proudhon et Sorel ou des philosophes singuliers comme Deleuze ou Onfray, qui ont tout faux s’agissant du Nietzsche « politique ». Je vais donc rétablir la vérité à ce sujet, en avertissant mes lecteurs que j’ai rédigé une thèse sur Nietzsche d’inspiration matérialiste (eh oui !), parue tout de suite à l’époque (1993), chez Kimé et qui  avait été soutenue devant un jury d’une grande intelligence critique, laquelle permet d’éviter les clichés à la mode.

Je ne suis pas là pour donner une leçon prétentieuse, mais pour  exposer brièvement ce qu’il en est vraiment de la pensée politique de Nietzsche, que peu nombreux sont ceux qui veulent la voir en face, dans sa vérité effective, quelques citations à l’appui. Mais il faut d’abord dire qu’il y a deux Nietzsche. Le premier est un grand psychologue qui enracine les phénomènes de conscience dans la vie inconsciente de l’homme, valeurs comprises, qui a ainsi intronisé la psychologie « reine des sciences » et anticipé Freud  (aux dires même de celui-ci) : c’est le contraire, ici, de l’esprit spéculatif, sinon métaphysique, que certains ont voulu voir en lui. A quoi s’ajoute une écriture brillante et fascinante. C’est ce Nietzsche-là qu’il faut admirer et que j’admire.

Mais il y a un second Nietzsche, le penseur politique et de la politique qui n’a rien à voir avec ce que j’en ai lu dans l’article en question. Sa pensée s’articule effectivement sur la notion de « volonté de puissance », laquelle n’apparaît que tardivement dans son œuvre (ce qu’on oublie de dire), avec le Zarathoustra, ayant été précédée par la simple notion de « sentiment de puissance », ce qui n’est pas pareil. L’idée de « volonté de puissance » va alors irriguer son œuvre, y compris celle publiée de son vivant. Elle a deux faces : l’une concerne l’individu et exalte la joie que l’on peut tirer d’une volonté qui veut augmenter sa puissance dans divers domaines de la vie individuelle, comme l’art, au point de se présenter parfois sous la forme de l’idéal du « Surhomme », c’est-à-dire d’un homme qui aspire à la grandeur et veut dépasser ses limites. Rien à dire de ce côté-là. L’autre face, elle, est terriblement négative et doit être implacablement critiquée et non valorisée comme le font ses disciples inconscients ou irresponsables. Car elle porte sur nos rapports avec autrui, elle a donc une dimension intersubjective et sociale, engageant alors une anthropologie foncièrement funeste quand on est attaché au progrès humain et qu’on confère de l’importance à la morale (ce qui n’est pas du tout son cas). Elle divise les hommes en deux catégories, sur une base biologique totalement fantasmée et de type racial : les forts et les faibles, les premiers constituant une minorité, les autres la grande majorité. Certes, en un sens elle est bien universelle, un faible ayant lui aussi sa volonté de puissance. Mais comme elle est accordée à la force ou la puissance des uns et des autres, il s’ensuit que les forts ont une volonté de puissance supérieure et surtout, du fait de leur extrême puissance, une capacité de la mettre en œuvre bien plus grande. Or cette mise en œuvre réside en ceci, que l’on veut ignorer scandaleusement ou qu’on occulte ; il s’agit d’exercer sa force ou sa puissance contre le faible (les faibles).

Cela prend alors la forme d’une domination, pour utiliser un terme générique, des forts  sur les faibles, domination que Nietzsche va alors inscrire dans l’essence de la vie, sans se soucier de savoir si cette « essence » n’a pas des sources historiques ou politiques qu’on peut maîtriser. C’est ainsi que dans un paragraphe étonnant de Par-delà le bien et le mal (§ 259)  il est capable de dire ceci, concernant la nature de la vie et en refusant « toute faiblesse sentimentale »: « Vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels s’attache depuis longtemps un sens calomnieux ? ». Et pour enfoncer le clou, si j’ose dire, il va en faire un peu plus loin une donnée anthropologique liée à la volonté de puissance : « L²exploitation² […] est inhérente à la nature même de la vie […] c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie.» L’on remarquera que, disant cela, il ne condamne rien sur le plan moral (qu’il récuse, je l’ai dit), voire il valorise cela éthiquement. Il s’ensuit  une conséquence politique multiple que ses adorateurs ne veulent pas voir : un refus du socialisme, de la démocratie, du féminisme et une apologie de l’esclavage antique, ainsi que la préconisation de l’eugénisme, de la suppression donc des « faibles », des « tarés », des « laids » qui portent atteinte à la beauté de l’humanité. Et s’agissant de la démocratie, il est capable de s’écrier : « Je hais Rousseau jusque dans la révolution de 1789 ! ».

Je n’en dis pas plus sur le fond de sa penée, sauf à ajouter deux remarques: 1 Cette anthropologie inégalitariste a très bien pu nourrir le racisme nazi, sans que sa sœur ait eu besoin de manipuler ses écrits – au-delà de quelques points politiques précis qui l’en auraient séparé, comme son refus du nationalisme, son option en faveur de l’Europe et son admiration pour le peule juif. Pour le reste on est sur la même vision de l’homme ! 2 Du coup, et si on laisse de côté la question de Proudhon et de Sorel pour qui je n’ai pas une estime extraordinaire (mais c’est personnel) et dont la proximité prétendue avec Nietzsche n’est ni cohérente, ni compréhensible, je suis abasourdi par l’aveuglement de Deleuze voulant tirer Nietzsche vers une politique hédoniste de gauche (j’ai lu tout ce qu’il a écrit à ce sujet) et, tout autant sinon plus, par Onfray, séduit par la « sculpture (aristocratique) de soi » qu’on peut trouver dans l’éthique nietzschéenne et prétendant s’en réclamer pour une politique libertaire ou anarchiste dont on ne trouve pas la moindre trace chez le penseur allemand : c’est un partisan de l’élitisme et de l’Etat pour domestiquer les faibles et asseoir le pouvoir des forts sur eux ! Mais il est vrai qu’ Onfray, dans la dernière période, a opéré un tournant populiste réactionnaire qui peut éclairer rétrospectivement son nietzschéisme antérieur aveugle !

Pour conclure ce bref aperçu critique, je suis stupéfait de lire dans l’article en question que pour Proudhon et Nietzsche « il faut seulement équilibrer les forces en présence pour parvenir à l’harmonie, par définition », sans que cette idée soit dénoncée ! Ou encore, il y a cette affirmation que « les termes de droite et de gauche s’appliquent très mal à des pensées infiniment riches et complexes ». J’avoue honnêtement avoir du mal à voir dans  l’opposition des forts et des faibles l’expression d’une pensée « riche et complexe » comme à refuser de recourir au terme de « droite » pour la juger. Oui, décidément il y a un certain monde intellectuel qui est en pleine déshérence, en l’occurrence en panne de valeurs progressistes. C’est ainsi que l’on alimente la catastrophe humaine que constitue notre société actuelle, dans l’idéologie immoraliste qui la sous-tend !

                                                     Yvon Quiniou, auteur de Nietzsche ou l’impossible immoralisme. Lecture matérialiste, Kimé, 1993. 

NB : Le seul spécialiste de Nietzsche, en France et en dehors de mon travail, qui ait eu une approche critique de Nietzsche est le philosophe Arno Münster dans Nietzsche et le nazisme (Kimé). Par ailleurs, le philosophe marxiste H. Lefebvre avait autrefois écrit un livre intéressant où il étai question de Nietzsche, mais, là aussi, sans recul critique : Hegel, Marx, Nietzsche ou le Royaume des ombres.

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