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Billet de blog 17 février 2021

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Qu'est-ce qu'un "monstre" humain?

La violence sexuelle à l'égard des enfants ou des femmes refait surface ces temps-ci dans divers milieux politiques et sociaux. Or un livre, écrit par deux cliniciennes, en a parlé, pour tenter de comprendre cette "monstruosité" et permettre d'éviter sa récidive chez ses coupables. Il faut le lire pour envisager de guérir ces troubles psychiques et comportementaux, et prévenir leur apparition.

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                                 Qu’est-ce qu’un « monstre » humain ? 

L’actualité nous a malheureusement mis en présence de comportements humains qu’on peut dire, en première mais réelle approche, « monstrueux ».  On a tous à l’esprit  le comportement pédophile et incestueux d’Olivier Duhamel passé sous silence, d’une manière que je trouve ignoble, par nombre de ceux qui le fréquentaient. Et j’ajouterai les violences faites aux femmes dans de nombreuses situations professionnelles ou autres, comme celles du sport, des diverses formations, etc. A l’autre bout de l’échiquier politique, il y a eu les exactions, elles carrément monstrueuses des « islamistes » tuant Samuel Paty pour cause d’esprit critique dans son enseignement à l’égard de l’islam (je résume) et la menace pesant sur un professeur de philosophie de Trappes ayant dénoncé l’islamisation de sa ville. Qu’en est-il donc de ces cas d’inhumanité qu’il faut certes condamner sans la moindre hésitation, mais qu’il faut aussi comprendre, sans l’excuser, du côté des agresseurs si l’on veut contribuer à les soigner pour qu’ils ne récidivent pas ?

C’est l’objectif d’un livre paru en 2017, passé sous silence dans la presse comme cela arrive pour les livres intelligents mais dérangeants, celui de Marie Réveillaud et Barbara Smanotto, « Démonstrer », Comprendre et aider ceux qui sont traités de monstres, Editions in Press. Deux choses composent ce livre : la présentation générale qu’en fait Marie Réveillaud, psychothérapeute et psychanalyste, avec la conclusion théorique qu’elle en tire, et le détail des interventions thérapeutiques qu’elle a organisées avec sa collègue et d’autres dans de multiples institutions curatives qu’elle a créées, à l’enseigne d’une thérapie de groupe originale, mais aussi à l’hôpital psychiatrique de sa ville. Mais ce dont je voudrais rendre compte c’est la compréhension qu’elle a de ce qu’on nomme sommairement des « monstres », sans plus. Elle veut au contraire expliquer leurs comportements prédateurs sexuellement (ou même meutriers) à la lumière de la psychanalyse, contre la dérive d’une certaine psychiatrie actuelle qui tend à rabattre les troubles psychiques et comportementaux de ce type (mais pas seulement) sur des causes bio-chimiques, de façon à mettre à jour, au contraire, les motivations humaines qui les y ont poussés. Et ce pour les aider à s’en sortir, grâce à une thérapie psychologique adéquate capable d’éviter la récidive de ces comportements qu’il faut bien dire maladifs et pas seulement déviants.

L’idée centrale est donc la suivante, en simplifiant : ces êtres qui provoquent des victimes sont eux-mêmes des victimes, non seulement d’un passé où ils ont été agressés et qu’ils reproduisent – on le sait désormais – mais de processus psychiques complexes ayant un rapport fort avec leurs pulsions et, spécialement, avec leurs sexualité intriquée avec la violence. Pour étayer son propos, elle s’appuie sur l’exemple de Gilles de Rais et ses assassinats d’enfants accompagnés d’une séduction pour eux, évoqué par Georges Bataille, son histoire effective atroce, malgré son admiration pour Jeanne d’Arc, et la transposition psychologique qu’on peut en trouver subtilement dans un poème de Goethe ou le roman de Michel Tournier, Le Roi des Aulnes. Disons, pour simplifier ce qui est compliqué ou complexe, d’autant que l’inconscient y a sa part, que le ledit « monstre » est un homme, tout banalement selon M. Réveillaud, en proie au mélange de ses pulsions et qui, en manque d’un « surmoi »  dont son enfance n’a pas su le doter et qui aurait pu lui permettre de les maîtriser, les libère sauvagement à l’adolescence ou à l’âge adulte. C’est dire, et je résume, je le répète, que le « monstre » nous révèle, selon l’auteur et en conclusion de ses réflexions dans le cadre de son travail collectif, ce que nous sommes potentiellement, fût-ce dans une déviation biographiquement, voire historiquement produite : c’est ainsi que le cas de Gilles de Rais.est aussi une conséquence des moeurs de son époque. Mais il faut aller bien au-delà de cette historicité vu la persistance catastrophique de ce type de criminalité encore aujourd’hui (on en trouve des exemples dans toutes les classes sociales et dans tous les milieux politiques) et nous interroger sur ce que cette criminalité peut nous révéler sur nous-mêmes, ce que fait  l’auteur. Une phrase de sa conclusion le dit très bien et très authentiquement dans sa perspective : « Splendeurs et misères, sublime et abject, culture et sauvagerie…composent les  les différentes facettes de la  personnalité de chacun d’entre nous ».

C’est ici que l’on peut s’interroger, sans nécessairement entrer dans le détail conceptuel de son explication qu’on trouvera dans l’analyse des nombreux cas examinés. Ce qui en jeu, selon moi, ce n’est pas la structuration ou non du Sujet (avec une majuscule) que nous pouvons tous être et que la « topique » ça/moi/sur-moi, avec les mécanismes de défense comme le refoulement ou la sublimation (et d’autres) nous permet de comprendre, mais comment ou pourquoi nous pouvons ou pas accéder à la maîtrise subjective de nos affects. Car ce qui peut faire question c’est, dans l’ordre pulsionnel, non l’énergie sexuelle et son existence dés l’enfance avec sa fixation sur les parents (et réciproquement), qui explique bien des choses chez l’être humain, mais l’existence de la pulsion de mort et donc de meurtre dont Freud a fait tardivement l’hypothèse et qui accompagnerait notre « vitalité » (elle le dit expressément), pouvant même la rendre créatrice. Or l’on sait ou devrait savoir que l’existence de cette pulsion et en tant que telle, innée ou originelle donc, peut faire question dans le champ même de ceux qui se réclament de la psychanalyse, comme chez Gérard Mendel. Il y a là tout un débat à avoir à la fois sur le plan théorique mais aussi dans une perspective pratique, sinon de thérapie (le livre est impeccable ici), mais de prévention. Car s’il y a une psychogenèse de la violence liée à l’éducation, cela doit nous amener à nous interroger à nouveaux frais sur les défaillances de cette dernière dans la perspective de notre humanisation, donc afin d’éliminer le « monstre » qui sommeillerait en nous ! Un livre à lire donc,  pour toutes ces raisons.

                                              Yvon Quiniou

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