La religion, de la poésie? A propos de P. Sloterdijk

Le philosophe allemand P. Sloterdijk vient de comparer les religions à de la poésie dont les êtres humains auraient besoin. C'est ainsi qu'il croit pouvoir expliquer leur importance aujourd'hui dans les pays sous-développés, oubliant leur relatif dépérissement en Europe. Surtout, il refuse de les expliquer historiquement et socialement, oubliant le mal qu'elles font aux hommes, islam compris.

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Petar Sloterdijk est un philosophe allemand connu mais contesté : il a tenu récemment des propos sur la civilisation « comme domestication » dommageable de l’homme, proches d’une pensée d’extrême-droite et qui lui ont valu d’être violemment critiqué par Habermas. Or il en « remet une couche », si j’ose dire, s’agissant de la religion dans des déclarations issues d’une interview que je vais dénoncer librement, sans le trahir du tout, bien entendu.

1 S’agissant donc de la religion à travers les âges mais surtout aujourd’hui, il en signale l’importance renouvelée sur la base d’un constat très superficiel. Refusant le mot de Nietzsche, bien connu et prémonitoire selon moi, à savoir que « Dieu est mort », il lui oppose la montée en puissance des religions en Afrique, en Amérique du Sud (avec les mouvements évangéliques) et, tout autant, l’islam sans se soucier d’en fournir une explication socio-historique qui en réduirait la portée ni les juger. L’explication lui ferait comprendre que cela n’a rien à voir avec une aspiration religieuse authentique qui serait au cœur de l’humanité (même Hume, autrefois, a nié ce point dans son Histoire naturelle de la religion !) mais renvoie à une causalité des conditions socio-historiques, précisément : la misère de masse et l’oppression auxquelles la religion offre une compensation imaginaire, que l’inculture rend encore plus accueillante face au contenu irrationnel et déraisonnable de celle-ci dans tous les cas. Sloterdijk, allemand pourtant, aurait-il oublié les leçons ineffaçables de Feuerbach, Marx, Nietzsche donc, puis Freud insistant sur l’origine psychologique des religions et y voyant des illusions – autant de penseurs importants qu’il a dû lire ? Mais tout autant, son constat est dépourvu du moindre jugement critique, comme si la religion, effet de ces causes disons désastreuses, n’avait pas une causalité en retour sur ses causes, les masquant, les justifiant, voire les faisant oublier par les gratifications imaginaires qu’elle apporte. Et surtout, très peu de critiques à l’égard de leur contenu doctrinal, de leur dogmatisme, du « mal » qu’elles ont fait aux hommes par leurs valeurs « anti-vie » – la religion est un « facteur de mal » disait Russell –, leur soutien aux pires régimes politiques de l’histoire et par les guerres qui les ont opposées et les opposent encore (voir ce qu’il se passe en Inde !). A quoi il ajoute même (quitte à nuancer son appréciation) une forme d’applaudissement à l’influence de l’islam aujourd’hui (eh oui !), malgré ses crimes actuels, voire une espèce d’admiration, prétendant qu’il suscite une « vibration sublime » (je le cite) et adhérant au propos de Goethe, islamophile, selon lequel le Coran, même s’il est aussi « répulsif », provoque « une admiration par son austérité ».

A quoi on ajoutera que ce diagnostic nie l’impopularité grandissante de la religion dans les pays occidentaux développés qu’il paraît ignorer, s’agissant de la pratique en tout cas, sauf chez des intellectuels que la religiosité gagne, sans qu’on comprenne pourquoi. Exemple : notre auteur !

2 Mais il y a autre chose et que son récent livre, Faire parler le ciel (que je n’ai pas encore lu, je l’avoue), doit développer davantage mais dont l’essentiel est dit ici. Ce philosophe n’est pas croyant, comme ce qui précède pourrait le suggérer, mais il comprend la religion de telle sorte que cela revient à en faire l’apologie et à l’excuser : elle consisterait en une forme de « poésie », mais de masse, à travers son idée d’un au-delà de notre pauvre monde terrestre, ses fables, ses mythes, son refus de la rationalité scientifique (voir la croyance aux miracles), son espoir d’une résurrection ( à l’image du Christ), etc. Et ce jugement laudatif, dépourvu du moindre esprit critique – celui-là même que les Lumières mettaient en avant pour définir la philosophie – il l’applique pour finir à l’islam, c’est-à-dire au Coran… dont il souligne que, par ailleurs, il est le plus intolérant des textes religieux, contenant un nombre unique de « menaces contre les infidèles » (je cite à nouveau). Mais il y aurait dans « ce grand poème qui nie qu’il est une fiction » une charge énorme de sens pour l’être humainles musulmans en l’occurrence, en particulier celui qui annule « l’insignifiance » de l’existence par la promesse du paradis et, surtout, l’attention dont on croit être l’objet de la part de Dieu si l’on suit ses recommandations et, du coup, l’« importance » que l’on se voit alors accordée quand, socialement on n’en a pas. 

On aura compris que cette exaltation poétique du Coran – que l’on peut trouver au contraire ennuyeux comme c’est mon cas et celui de mon ami le philosophe français Marcel Conche – est à corréler avec son refus de l’expliquer et de le critiquer sur le plan historico-social, comme les autres textes religieux. Sans compter que je ne savais pas que la poésie pouvait faire du mal… comme ces  textes ! La  considération poétique des religions est donc une autre manière, mais scandaleusement déniée, d’en faire un nouvel « opium du peuple »… mais sans le dénoncer comme tel, voire en le valorisant ! Est-ce là le rôle de la philosophie, discipline rationnelle par excellence et qui entend aussi proposer l’idéal d’une « vie bonne » pour tous ?

                                                                   Yvon Quiniou

 

 

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