L'amour dans sa complexité: la présence

Dans ces «Fragments de l'amour» que publie Yvon Quiniou, celui-ci évoque son rapport constant à l'amour, mais il en réfléchit aussi les formes comme la rencontre, l'admiration, la fusion (qui n'est pas la confusion), la jalousie et donc, la présence. Le livre est porté par des réminiscences littéraires: Stendhal, Proust, etc. De quoi passer passer du «je» à l'«universel».

         Je reproduis ici  le dernier texte de mes "Fragments de l'amour" où l'on verra comment mon expérience individuelle de la présence dans l'amour se retrouve chez des écrivains qui en ont parlé, voire peut être l'objet d'une réflexion philosophique ou, en tout cas, psychologique sur l'importance de la présence, car c'est au présent que l'on vit, même quand on se souvient ou espère.

                                                                           La présence                                                       

Comment ne pas terminer par la présence puisque, sans elle, rien n’aurait lieu ? Ce qui m’y fait penser, c’est un passage des Confessions dans lequel Rousseau parle de Madame de Warens, « Maman » dans son langage, et où il dit l’inquiétude un peu folle qui était la sienne quand elle n’était pas là, dans la maison où ils vivaient tous les deux. Inquiétude un peu folle ou déraisonnable, dis-je, puisqu’on le voit se précipiter sur ses vêtements ou les draps de son lit pour y respirer son odeur comme un enfant qui cherche un substitut concret de la mère  qui s’est absentée – sauf que c’est bien un jeune homme, ici, qui se comporte ainsi. Mais le plus étonnant dans son évocation, c’est la description de son état quand elle revient : ce n’est pas la fête que l’on attendrait étant donnée l’angoisse qu’il a connue auparavant, mais un sentiment d’apaisement, de quiétude tranquille, comme s’il avait retrouvé l’ordre normal des choses sans lequel il ne pouvait vivre.

Or je me reconnais pleinement dans ce double comportement où la question de la présence (et de l’absence) est en jeu, et je l’avoue sans la moindre honte. Ma femme étant d’une activité débordante et ne prenant pas toujours en compte le besoin que j’ai d’elle, combien de fois ne l’ai-je pas attendue inquiet, comme Jean-Jacques, me précipitant dans la rue tel un gosse, quand son retard était trop grand, pour tenter d’apercevoir sa silhouette dans le lointain et rentrant déçu ? Non seulement j’étais frustré et triste, mais j’étais intérieurement agité de peurs diverses, sans motifs raisonnables, et j’en devenais agressif à son égard, empli de rancœur – ce qu’on ne trouve pas chez Rousseau. Par contre et comme lui, quand elle ne rentrait pas à temps et si la rancœur avait disparu, c’était l’apaisement instantané, le plaisir d’être avec elle – avec elle devant moi, dans mon champ de perception. C’était encore plus vrai quand son absence avait duré plusieurs jours, pour un motif familial par exemple. Pour la compenser, je recourais au subterfuge de dormir dans son lit, à sa place, pour y trouver une trace de l’odeur de son corps, ou alors je prenais un des ses vêtements intimes pour le humer et faire surgir fantasmatiquement sa présence. Et là aussi, le retour ne s’accompagnait pas d’une ivresse débordante à la mesure de la frustration qui avait précédé et à laquelle j’aurais apparemment dû m’attendre, mais du sentiment, fort mais paisible, d’un retour à l’harmonie quotidienne de ma vie : elle était là, je la voyais concrètement, et c’était l’essentiel.

Je la voyais, ai-je précisé. Ce point en apparence très banal et sur lequel on serait tenté de passer rapidement, est pourtant fondamental, même s’il n’est qu’implicitement présent et jamais mentionné comme tel dans toutes les séquences amoureuses que les écrivains ont pu restituer alors qu’elles sont bien faites de descriptions de l’être aimé, comme Proust évoquant le souvenir d’Albertine devant un massif d’aubépines en fleur, avec le "quadrilatère de lumière"qui entourait son visage – souvenir qui n’est que la reproduction d’une ancienne perception, donc d’une ancienne présence concrète. Et l’on sait aussi à quel point le choc amoureux, avec ses battements du cœur, son envoûtement, voir l’accès de timidité qu’il peut provoquer, ne se produit que dans le présent, quand nous sommes en contact physique direct avec l’autre. Or, c’est un philosophe, Aristote, qui a insisté sur cette dimension essentielle de la perception dans l’amour. Parlant de l’amitié fondée sur l’agrément, et qui est en réalité de l’amour (homosexuel à son époque), il indique justement que c’est « la vue de l’être aimé » qui donne du plaisir à l’amant, avec cette conséquence inévitable si une autre dimension d’ « amour-amitié » ne s’y ajoute pas : « Quand s’évanouit la fleur de l’âge, il arrive aussi que l’amour s’évanouisse ». La présence dans l’amour, c’est donc avant tout cela : l’amour de la présence physique, charnelle, telle qu’elle se donne à voir et qu’aucun souvenir (ou, à défaut, aucune photo) ne saurait remplacer, même si, comme il m’est arrivé de l’éprouver et de l’indiquer, un souvenir peut nous revenir comme une présence réelle. Mais ce « comme » signale une différence, fût-elle infinitésimale, entre ce qui a été et ce qui est, que rien ne peut abolir, et celle-ci explique la charge de nostalgie, elle aussi inéliminable, que la mémoire, même la plus vive, comporte : « Never more ! ». Et puis, quand le souvenir paraît nous restituer fantasmatiquement le réel lui-même, n’est-ce pas à l’illusion de sa présence effective qu’il doit précisément sa force d’émotion ? Le souvenir, dans ce cas et même si nous sommes dupes de l’impression de réalité qu’il procure, est bien un éloge involontaire rendu à la présence unique du présent dans la perception.

Je n’ai pas tout dit, pourtant, de la présence indispensable à l’amour. D’abord parce qu’elle peut prendre des formes plus discrètes que celle que nous offre la vue directe des charmes de l’être aimé. Une maison habitée par celui-ci est emplie de bruits, fussent-ils légers, de déplacements furtifs, d’activités ménagères ou autres qui témoignent qu’elle n’est pas vide. Dans mon cas, il y a souvent un air de musique  que ma femme joue au piano et dont  la perception lointaine, à partir de mon bureau, alors même que je travaille, ne m’a jamais vraiment gêné ; il ajoute au contraire un halo de poésie à l’image que j’ai d’elle et, en se diffusant dans notre demeure, non seulement il la peuple et me fait entendre qu’elle est là, mais il contribue à l’enchanter de sa qualité propre. C’est tout cela qui vient à manquer quand  celle que j’aime s’absente un peu longuement : son départ transforme ma maison en désert et, quand on commence à vieillir, on ne peut s’empêcher de songer au moment où le désert sera définitif (si l’autre meurt avant  nous) et la solitude irréversible. Heureux ceux (ou celles) qui, vivant dans le seul présent et insouciants de la proximité de l’être aimé, sont à l’abri des tourments liés à ces anticipations !

Mais il y autre chose, qui pourrait contredire cette analyse et à quoi j’ai fait allusion à propos du bonheur. La présence est toujours celle d’un présent qui fuit et elle peut être embarrassée de préoccupations ou de soucis qui nous en distraient : dans les deux cas, n’y a-t-il pas un obstacle à la possession véritable, j’entends par là l’appropriation consciente et pleine à la fois de la présence de l’autre, de son identité et du bonheur qu’il nous procure ? La loi qui veut que le bonheur ne nous apparaisse véritablement qu’après coup, quand il a disparu et que sa présence se fait regretter, ne vaut-elle pas ici aussi ? Et les qualités de l’aimé qui en font pour nous un objet d’amour ne sont-elles pas plus facilement appréhendées quand il vient à manquer ou que nous y pensons à distance en nous forgeant une image idéale ou plutôt idéelle de lui, qui nous en offre une vérité à la fois synthétique et plus exacte ?

Néanmoins, même si la distance joue un rôle incontestable dans l’appropriation de la vérité d’un être humain, ce n’est pas là, pour moi, le dernier mot de la chose, qui revient au présent. Non seulement parce qu’il est, de toute façon, la condition de tout le reste, qui ne nous en fournit que des succédanés un peu dérisoires. Mais surtout, très simplement, parce que c’est au présent que j’aime, que je désire, que je suis en relation, que je partage, que je possède, et la brûlure du souvenir ou l’image heureuse de l’avenir ne saurait valoir la flamme de l’expérience actuelle. Aucune considération intellectuelle ne peut donc me consoler de son absence, de son simple espoir ou de sa disparition  définitive.

                                                                                             Yvon Quiniou

Extrait final des Fragments de l'amour, Les Cahiers de l'Egaré, dirigés par J.-C. Grosse. 

 

 

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