Blanquer et l'enseignement de la philosophie: une contre-réforme dépassée

La réforme de l'enseignement de la philosophie telle qu'elle se présentait à l'origine a été largement annulée par les critiques dont elle a fait l'objet. Mais c'est l'occasion d'analyser politiquement l'enjeu idéologique dont elle était porteuse à travers la place donnée à la métaphysique et à Dieu, à la suppression de l'inconscient et de la notion de travail. Terriblement révélateur!

                       Blanquer et l’enseignement de la philosophie : une contre-réforme dépassée 

Il est toujours délicat de réagir à un projet gouvernemental, ici celui du nouveau programme de philosophie, quand il est en évolution depuis sa formulation initiale du fait des résistances, plus : des réaction extrêmement négatives qu’il a suscitées. Mais je vais le faire cependant car, dans le débat politique actuel, ce qui importe c’est d’analyser l’esprit ou, si l’on préfère l’idéologie qui anime ce gouvernement dans tous les domaines et dont sa conception de l’enseignement philosophique tel qu’il l’avait programmé au départ était clairement révélatrice. Je dis bien : au départ, car depuis les choses ont tellement changé que le nouveau programme de notions  dont je viens de prendre connaissance me satisfait très largement.

Je reviens donc en arrière (il y a près de deux mois), car on ne peut pas imaginer un seul instant que l’organisation du programme initialement prévue et les notions présentées aient pu être le seul fait d’un individu (le président de la commission) indépendant du pouvoir, quelle  qu’ait pu être la chaîne des responsabilités reliant Macron (dont sait qu’il a étudié la philosophie), Blanquer et ce même président de la commission, voire les membres de celle-ci. Je rappelle donc ce qui a scandalisé tous ceux qui aiment la philosophie dans une optique progressiste, entendent qu’elle soit diffusée auprès du plus grand nombre et devienne, comme le voulait Diderot, « populaire » en raison de sa fonction émancipatrice. Je m’en tiendrai à trois points, qui renvoient donc à un passé heureusement révolu..

D’abord une partition du programme commençant par la métaphysique, avec d’emblée et pour bien enfoncer le clou idéologique, si je puis dire, l’idée de Dieu. Deux remarques ici. C’est bien la première fois depuis très longtemps que la « métaphysique » inaugurait un pareil programme, ayant en général la dernière place, conclusive si l’on veut - ce qui n'était pas aberrant d'ailleurs. C’était donc là un retour en arrière inadmissible, surtout si l’on se souvient que Kant a définitivement réfuté sa prétention à constituer un savoir ! Mais tout autant, sinon plus, il y avait cette fameuse idée de Dieu qui n’avait jamais eu le privilège d’un pareille présence depuis la fin du 19ème siècle et,  peut-être sous Pétain. Je sais bien que Macron est habité par la « transcendance », mais dans l’enseignement au sein d’une République laïque  le « divin » n’a pas droit à une pareille place, sauf à lui ajouter, en regard, « l’athéisme » ou « le matérialisme » ; et de toute façon cet enseignement n’a pas à rejoindre les préférences spirituelles de son Président ! Or c’est là qu’on voit se révéler, au-delà de ses  préférences, le souci politicien de celui-ci : dans une société où la religion, alimentée par le libéralisme économique et ses désastres sociaux, opère un dangereux retour, l’intention était bien d’attirer l’électorat de droite et d’extrême-droite, dont on sait qu’il est religieux, pour mieux assurer son pouvoir, fragilisé ces temps-ci !

Ensuite, il y avait la disparition de la notion d’inconscient, avec la référence à Freud que cela impliquait. Or c’est là un concept cardinal de l’anthropologie aujourd’hui, scientifiquement établi, et qui remet en cause bien des choses, en particulier la liberté (absolue) dont le professeur de philosophie doit traiter (et c’est bien), mais qui touche aussi à l’art ou à la culture ! Plus largement, d’ailleurs, cette absence, provoquée explicitement, de la psychanalyse est à mettre en relation avec l’effacement des sciences humaines qui constitue, lui aussi, une vraie régression intellectuelle. Mais il rejoignait, comme par hasard, le peu de cas que le « philosophe » Macron en fait, par exemple dans son livre-programme Révolution où la conception d’un individu libre et responsable, soustrait aux déterminismes que les sciences humaines nous révèlent, est centrale : c’est la philosophie même du libéralisme issu e de Hayek, qui inspire sa politique anti-sociale et qui rend l’individu responsable de son sort, sans que la société et la politique en soient en  quelque manière la cause quand ce sort est malheureux.

Enfin, il y avait aussi une notion qui avait disparu paradoxalement, celle du travail, la technique lui faisant sans doute office. Je dis « paradoxalement » car s’il y a bien un gouvernement qui fait du travail et de son augmentation ou de son intensification (« travailler plus ») une valeur importante, c’est bien ce gouvernement, obsédé qu’il est par lui et le développement technique, précisément, qui lui est lié, et se souciant peu des dégâts humains qu’il peut entraîner. Or il n’y a pas là de contradiction véritable (un paradoxe n’est qu’une contradiction apparente) car en éliminant cette notion du programme officiel, on tendait à inciter à faire silence sur lui, j’entends : à faire silence sur sa place essentielle dans la vie humaine, sur les dégâts humains dont il est l’occasion, comme je l’ai indiqué, bref sur les formes aliénantes qu’il prend dans la société capitaliste pour autant qu’il le lieu de l’exploitation des travailleurs. Adieu l’invitation possible à en parler sous cet angle, à l’aide de Marx par exemple.

Je m’arrête là car, je le répète fortement, le nouveau programme d’aujourd’hui (est-ce le dernier ?), avec les préconisations qui l’accompagnent, convient largement à l’ancien professeur que je fus, même si, dans ce nouveau cadre cette fois-ci, on aurait dû y faire figurer, eh oui,  la dimension interrogative de la métaphysique (présente autrefois) avec, par exemple, le débat entre l’idéalisme et le matérialisme qui traverse toute la philosophie et sur lequel toute philosophie se prononce. Mais ce qu’il importait au citoyen actif que je suis et entend demeurer, c’était de signaler l’enjeu idéologique de l’enseignement de la philosophie et de montrer à quel point le gouvernement l’avait compris dans la mouture initiale de son projet, proprement réactionnaire et à son service. Ce qui s’est passé depuis et dont on doit se réjouir, nous prouve que l’on peut contrer l’idéologie de notre Président et son gouvernent dès lors que l’on ose faire preuve de lucidité et de courage : « Saper aude ! » disait Kant, qui allait lui aussi contre son temps !

                                                                         Yvon Quiniou

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