Peut-on définir une société juste?

L'idée qu'il ne faut pas s'efforcer de définir une "société juste" vient d'être défendue par un responsable écologique proche du gouvernement. Ce propos est symptomatique de la "démoralisation" qui affecte la politique aujourd'hui et il s'oppose à ce que la grande tradition philosophique des Lumières a pu dire du rapport entre la morale et la politique. A sa manière, il est scandaleux!

                                              Peut-on définir une société juste ? 

Je voudrais ici répondre à un propos de Pascal Canfin, responsable écologique connu, qu’il a tenu dans une longue interview donnée au Monde et qu’on retrouvera sur le site de Terra Nova, à savoir que « l’on n’a pas à définir une société juste ». Je précise que le « on » vise ce qu’il appelle « le progressisme du 21ème siècle », que ce renoncement s’explique par les effets de la mondialisation qui n’a pas à se substituer, pour une part, aux souverainetés nationales mises à mal par les temps qui courent et surtout, selon moi, parce que l’on ne le pourrait pas en soi et pas seulement du fait de la complexité technique de cette mondialisation. Or c’est sur ce point que je voudrais éclairer le lecteur tant cette affirmation est symptomatique d’une dramatique démoralisation de la politique actuellement, à savoir d’une retrait de la morale en politique s’agissant de finaliser ses objectifs. Et la manière très modérée dont Canfin et, à travers lui les écologistes en général, critiquent notre système social sous prétexte d’être «  pragmatique », en est un indice fort. J’ajoute que c’est en philosophe de la politique que je m’exprime ici, sans réticence.

Et d’abord, j’indique résolument qu’il faut distinguer la morale et l’éthique, la notion de « juste » ou de « justice » relevant de la premières et non de la seconde. Je l’indique car la confusion règne encore de nos jours malgré les apports de Kant et, surtout, de  Nietzsche. C’est ainsi que les manuels de philosophie continuent de parler, indifféremment, des morales ou des éthiques des Stoïciens, Épicure ou, plus tard de la morale utilitariste (qui imprègne la pensée de Canfin). Ou encore, on parlera des différentes morales liées à des sociétés, des cultures ou des religions… comme on le trouve encore dans un texte de Durkheim qui vient d’être soumis aux élèves passant l’épreuve de philosophie hier jeudi ! Or il y a là un contresens total. L’éthique renvoie à des systèmes de valeurs liés à la vie, qu’elle soit biologique, psychologique ou sociale, dont Nietzsche à parfaitement montré l’enracinement en elle, sachant que Marx, dont l’orientation politique est bien entendu à l’opposé de celle de Nietzsche, y ajoute fortement l’enracinement historique et que ce même Nietzsche a récusé foncièrement la morale, symptôme de faiblesse vitale selon lui ! C’est dire, en tout cas, que ces valeurs sont : multiples, relatives et facultatives. La morale, elle, c’est tout autre chose, et elle a été portée  parfaitement au concept par Kant : elle repose sur le critère de l’Universel et celui, corrélatif, du respect de la personne humaine, quelle qu’elle soit, considérée comme une fin en soi et non comme un simple instrument au service de nos fins individuelles, éthiques précisément. On ne fera pas un problème de son origine : elle repose sur la raison et l’on sait désormais grâce à Darwin, éclairé par P. Tort, qu’elle a émergé de l’évolution naturelle et que, du coup, elle a transcendé ses conditions naturelles d’apparition, qu’elle vaut alors définitivement : ses valeurs reposent sur un principe normatif unique, elles sont absolues et sont donc obligatoires ou impératives. C’est le cas, tout banalement, de l’interdiction de la violence contre autrui, de celui du crime (la peine de mort en est un, on l’oublie) ou de l’utilisation de l’autre homme (ou femme) dans un but strictement égoïste.

Or, et c’est ici que l’on retrouve l’engagement du Canfin, avec ses limites, qui sont celles souvent des Verts en général. La morale, avec ses valeurs, ne s’applique pas seulement dans le champ des relations inter-individuelles, champ dont celui-ci conviendrait sans problème qu’il concerne la morale. Elle s’applique tout autant au champ des rapports sociaux, donc au type de société qu’elle nous commande alors de vouloir, même si tout dans ces rapports n’en relève pas. Kant l’avait déjà conçu et dit, en prolongeant la morale dans un projet politique républicain (il a admiré la Révolution française et ses acquis universalistes) comme dans sa projection d’un projet de paix perpétuelle (exprimé dans un livre du même nom) qui bannissait moralement la guerre. Et c’est Rousseau qui l’aura précédé d’une manière parfaite en affirmant dans l’Emile que « ceux qui voudront séparer la morale et la politique n’entendront rien ni à l’une ni à l’autre » : la morale doit se prolonger en politique et la politique doit s’inspirer de fins morales qui n’ont pas pour but la seule utilité (sans lui être du tout contraire), sans plus, mais l’utilité de tous (ainsi que leur liberté), par où l’on retrouve le critère de l’Universel. Et si l’on prend au sérieux, fondamentalement, cette conception, qui exige que la politique se mette au service d’un projet d’humanité et non seulement de programmes électoraux de courte vue, égoïstes par rapport à leurs auteurs et centrés sur la seule vie matérielle, libéralisme oblige, on est alors confronté à l’obligation de concevoir une « société juste », précisément et à l’échelle de toutes les nations… même si cela doit se faire dans le respect des souveraineté nationales, comme il est dit.

C’est alors que nous sommes rencontrons le capitalisme (comme forme de société), dont le simple nom est absent du texte de Canfin. alors que sa critique était au cœur du progressisme précédent qu’il veut dépasser au profit d’un progressisme techniquement informé, certes, réaliste si l’on veut, mais qui manque d’ambition indissolublement humaine et morale. Or il faut le dire et, ici, contre la conception qu’en a eue Marx passée sa période de jeunesse, sa critique est aussi, sinon surtout, morale. Démonstration simple et succincte, qui mériterait d’être abondamment développée (je l’ai fait ailleurs) : l’exploitation de l’homme par l’homme, celle de l’ouvrier par le capitaliste, a pour base normative de réduire l’homme-travailleur au statut d’instrument ou de moyen pour les intérêts du capitaliste, au service de ses fins individuelles, donc. La qualité d’homme de tout homme ou de la majorité des hommes est alors concrètement niée, avec tous les malheurs pour eux qui s’ensuivent, que Marx a magnifiquement décrits et moralement dénoncés, sans l’admettre au plan réflexif. Ou encore : tout le monde ne peut être exploiteur ou privilégié, pour qu'il y ait des exploiteurs et des privilégiés il faut qu'il y ait des exploités et des non-privilégiés: cette relation humaine n'est pas universalisable! Le capitalisme, ici ou ailleurs, est donc une société injuste  et il est absolument impératif de le remplacer par son contraire, une société juste – qu’on l’appelle socialiste ou communiste, peu importe ici. Et cela est d’autant plus impératif, mais aussi nécessaire ou indispensable – je  le rappelle ici délibérément à un responsable écologique – que le capitalisme industriel est en train de menacer la vie sur la planète, ce qui constitue un scandale ou, si l’on préfère, une injustice absolue dont nous connaissons les responsables. Pourquoi alors se contenter d’un réformisme mondial sympathique mais guère audacieux ni courageux : il nous faut concrètement changer de paradigme pour la politique en remettant la morale, ainsi pensée dans sa traduction concrète qu'il faudrait davantage définir, au premier plan !

NB : Qu’on ne m’objecte pas la position de Max Weber opposant « l’éthique de la conviction » et « l’éthique de la responsabilité », qui semble être celle de Canfin. Car Weber, malheureusement, parle d’« éthique » dans les deux cas et ce n’est pas innocent de sa part : il faut savoir qu’il a fondé une sociologie anti-marxiste et qu’il était politiquement favorable au capitalisme !

                                                                  Yvon Quiniou, auteur entre autres de L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan.

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