Pourquoi il faut s'opposer aux religions

L'actualité dramatique nous impose de revenir, au-delà du seul islam, au devoir de critiquer les religions. Dans leur refus dogmatique de la raison, qui les les entraînent à récuser les vérités scientifiques, mais aussi dans les normes de vie qu'elle prétendent commander aux êtres humains, qui les mutilent, comme dans leur soutien aux pires régimes politiques. D'où le devoir de s'y opposer.

                                    Pourquoi il faut s’opposer aux religions 

La question que je semble poser et qui est en réalité une affirmation, s’impose d’autant plus en raison de notre actualité  marquée par l’effroyable meurtre dont a été victime un enseignant, perpétré par un individu se réclamant de l’islam et sous le prétexte impossible à justifier que l’enseignant aurait commenté les caricatures de Charlie Hebdo dans un cours consacré officiellement à la libre expression – point important qu’il faut rappeler. Je rappelle que dans le contexte d’une école républicaine, on a parfaitement le droit de procéder ainsi et de montrer aussi, pour les dénoncer dans ce cas, les caricatures anti-sémites, elles indignes, qui fleurirent à l’époque de l’affaire Dreyfus, celles des nazis visant les mêmes juifs ou celles de l’extrême droite visant à une certaine époque les bolcheviques  avec « un couteau entre les dents » !

Or, pour en revenir à la question religieuse qui est ici en jeu, on peut élargir le débat et se demander donc pourquoi il faut s’opposer aux religions, plus exactement pourquoi nous le devons moralement autant que politiquement. Cette formulation « s’opposer à (aux)» est opportune car elle va permettre de préciser et de distinguer les différents formes de cette « opposition » que l’on a tendance à confondre aveuglément ou hypocritement pour mieux la dévaloriser et la rendre illégitime. D’abord et dans tous les cas il s’agit de la religion objective, avec ses croyances, ses dogmes et ses cultes, ainsi que sa communauté spécifique, et non de la foi subjective en une transcendance divine par laquelle tout être humain peut être tenté – sauf que, étant aussi une croyance en quelque chose de précis (toute croyance a un objet) son contenu peut renvoyer à des dogmes particuliers qui sont susceptibles d’être remis en cause par la raison. Ensuite et surtout, dès lors qu’on a affaire à la religion, donc au diverses religions qui n’ont jamais cessé de se contredire et de se combattre (soit dit en passant), la question n’est pas de s’opposer aux personnes croyantes, ni de leur interdire de pratiquer leur religion dès lors que son affirmation et sa pratique ne portent pas atteinte au vivre-ensemble, aux lois de liberté, d’égalité et de fraternité qui définissent la République et régissent ce vivre-ensemble. En particulier, et il faut le dire d’emblée, il y a en France – laquelle est une belle exception dans le monde –  une laïcité poussée à son maximum de rigueur, ce qui ne veut pas dire de sectarisme, au contraire, qui, tout en respectant pleinement l’existence des religions, mais dans les limites que j’ai indiquées, les empêchent de se constituer en communautés fermées sur elles-mêmes et rivales qui fracturent la communauté nationale et se séparent d’elle, constituant précisément ce séparatisme que Macron a justement condamné en ce qui concerne l’islam.

L’idée, à savoir le droit et même le devoir  de s’opposer aux religions a donc un tout autre sens, éminemment louable : celui de procéder à leur critique, en attendant par là leur examen critique  à la lumière de la raison. Critiquer ce n’est donc pas rejeter en bloc et a priori sur la base d’une hostilité ou même d’une haine passionnelle et sectaire, mais, comme l’indique la racine du mot, discerner ou distinguer ce qui en elles contredit la raison humaine universelle tant sur le plan théorique que sur le plan pratique ou moral et, du coup l’en séparer, si c’est possible. Car c’est la première difficulté : « si c’est possible », puisque toute religion (j’entends celles des trois monothéismes) se donne dans son credo de base pour une révélation issue de Dieu et donnée aux hommes par lui, donc comme un ensemble de croyances n’ayant pas leur source dans la raison mais devant s’imposer à elle puisqu’elles sont censées, émanant de Dieu, être absolument vraies : Dieu ne peut pas se tromper, sinon ce ne serait pas Dieu. Toute religion est donc par définition dogmatique et elle exclut de se soumettre à un quelconque contrôle de la raison ; or c’est bien ce à quoi entend procéder la philosophie, en tout cas depuis l’époque des Lumières et dont Kant nous offre une illustration exemplaire quand il a intitulé un de ses livres La religion dans les limites de la simple raison. Certes, il a réussi à la sauver sur un plan rationnel-raisonnable (c’est sa théorie des postulats de la raison pratique dont ce livre s’inspire), mais c’est au prix, parfaitement assumé, de l’abandon de nombre de ses dogmes de détail (comme le pêché originel) ou de ses prescriptions cultuelles comme l’idée même que l’observation du culte prescrit par l’Eglise assurerait le mérite devant Dieu et donc le salut, en lieu et place de la simple moralité effective. Cela lui valut d’emblée la condamnation par l’Etat et l’Eglise de son temps, et la censure (provisoire il est vrai) d’un des chapitres de son ouvrage. J’ajoute tout de suite que cette situation, Spinoza l’avait connue avant lui à cause de son Traité théologico-politique qui le voua à l’isolement dans son univers intellectuel et d’être blessé par un croyant juif enragé !

Autre difficulté que je souligne tout de suite, assez étonnante au regard de la simple rationalité : les trois religions monothéistes (pour faire vite) prétendent donc toutes trois détenir la vérité et il y aurait donc alors trois vérités alors que la vérité, par définition, est unique. C’est là un problème insurmontable pour elles et qui explique, au demeurant, leurs rivalités, elles aussi insurmontables. A l’inverse, considérer les religions comme des phénomènes culturels et donc humains – ce qu’elles sont, on le sait depuis le 19ème siècle et ses grands penseurs – résout d’emblée la difficulté : les phénomènes culturels ou issus de l’histoire et produits par l’homme, en l’occurrence ici les systèmes de croyances religieuses, sont par bien pluriels, par nature et ne peuvent prétendre à la vérité. Alors comment trancher entre les religions ou accepter que l’une d’entre elles soit la vraie ? La raison nous en empêche.

Enfin le grand motif justifiant qu’on s’oppose à elles se situe à un double niveau qui nous oblige à considérer que la raison étant la seule instance légitime capable de légiférer dans l’ordre du vrai et du bien, cela nous contraint à récuser leurs propositions sur ces deux plans, eu égard à la manière dont elles se sont crues en droit de s’y prononcer, qui a été souvent scandaleuse. Sur le plan théorique d’abord, il faut savoir et reconnaître – ce que ne veulent pas faire nombre de croyants, et avant tout les membres de leurs clergés respectifs à quelque niveau de leur hiérarchie qu’ils se situent ou quelle que soit leur obédience – que les religions se sont constamment opposé aux vérités scientifiques. La chose est connue chez les incroyants ou les hommes de science, mais j’en rappelle deux exemples sidérants. Celui de Galilée condamné par l’Eglise au 17ème siècle pour avoir (en particulier) admis la théorie de l’héliocentrisme suggérée par Copernic qui contredisait le géocentrisme chrétien, et qui fut contraint d’y renoncer publiquement, sans compter celui, antérieur, de Giordano Bruno, brûlé vif à  Rome pour le même motif (alors qu’il était aussi théologien, lui !). Celui de Darwin ensuite, dont la théorie de l’évolution a été refusée longtemps par l’Eglise catholique parce qu’elle démontrait l’origine animale de l’homme et récusait donc le créationnisme présent dans la Bible. Et quand, enfin, le pape Jean-Paul II admit le darwinisme  (il était « plus qu’une hypothèse » dit-il) en 1996, soit plus d’un siècle après sa formulation, ce fut pour le restreindre au corps de l’homme et en exclure son esprit ! Quant à l’islam il rejette massivement cette théorie et j’ai eu le triste privilège d’en être le témoin dans une classe préparatoire où j’enseignais et dans laquelle il y avait des élèves marocains venus du Maroc : le programme m’obligeant à parler de « L’homme et l’animal », ils maintinrent longtemps l’idée que l’homme n’avait pas d’origine animale puisque le Coran l’affirmait ! Ces deux exemples suffisent pour marquer à quel point les religions sont un facteur d’obscurantisme absolu, mais on pourrait prolonger cette remarque dans le domaine de leur rapport aux  sciences humaines, qu’il s’agisse de l’histoire ou de la psychanalyse. Or l’obscurantisme aliène l’homme : il le soumet à la réalité dans ce qu’elle a de plus éprouvant pour lui dans la mesure où, l’empêchant de la connaître scientifiquement, il l’empêche tout autant de la maîtriser et de la changer. Dans le domaine de l’histoire (et donc de la politique) Marx a dit l’essentiel : « La critique des idées religieuses est la condition préliminaire de toute critique » et donc de toute émancipation. Car, et c’est l’analyse intellectuelle et rationnelle de la réalité sociale qui nous l’apprend, la religion diffuse des illusions sur celle-ci qui justifient ses maux, en console ses victimes et les détourne de les combattre.! Je pourrais développer abondamment ce point.

Reste la sphère du bien (et du mal) c’est-à-dire des valeurs ou des normes qui doivent ou non guider notre vie individuelle mais aussi collective. Or ici aussi, sinon encore plus, la religion a joué et joue encore un rôle éminemment néfaste : de Spinoza dénonçant ses délires imaginaires à Freud y voyant une illusion humaine maladive, issue des désirs humains et empêchant les individus d’être autonomes et sains, en passant par Hume, les philosophes de Lumières, (Kant compris, donc), Rousseau, puis Feuerbach, Marx ou Nietzsche y voyant une éthique « anti-naturelle », tous nous aident à déceler le mal qu’elles font aux hommes : culpabilité imaginaire liée au mythe du « pêché originel », dévalorisation du monde terrestre, rejet de la chair, du corps et de la sexualité, condamnation de l’homosexualité, tout cela nous fournit une soi-disant « morale » qui n’est qu’une éthique néfaste à l’homme, l’empêchant de vivre pleinement et normalement sa vie. Quant à la vie collective, les religions, hormis quelques cas historiques, auront justifié les sociétés de classes, occulté l’exploitation et l’aliénation des travailleurs, spécialement dans le régime capitaliste, et appuyé les pires régimes politiques, de la royauté au dictatures du 20ème siècle en Espagne, au Portugal, en Italie ou au Chili avec Pinochet, par exemple… et aujourd’hui quand elles soutiennent les dérives autoritaires, sinon fascisantes, de la Hongrie ou de la Pologne, entre autres. S’agissant de la religion musulmane, l’acte d’accusation est encore plus grave et il faut l’assumer courageusement et lucidement, et non le nier ou l’affaiblir par inconscience, pleutrerie médiatique ou calcul politicien. Car s’agissant de celle-ci, c’est là que le pire est atteint et le nier est inacceptable moralement, si l’on accorde, avec Rousseau, que la politique est inséparable de la morale dans son sens universel. Je pourrais en parler longuement, ayant écrit un bref livre à ce sujet (Pour une approche critique de l’islam, chez H§O). Je me contenterai donc de trois points ici. 1 Elle est d’un dogmatisme absolu et fanatique, vouant ses opposants, spécialement les athées, à la mort : c’est dans le texte du Coran, qu’on ne veut pas lire tel qu’il est et qui est soustrait à toute critique de la part de ses adeptes… et j’ai moi-même été victime récemment de menaces de mort dans un magasin de la part d’une musulmane qui m’avait entendu soutenir la position de Macron sur le séparatisme ! 2 La Charia est un code de vie censé être d’origine divine, qui s’impose à la collectivité d’une manière intransigeante, dépossédant le peuple de sa souveraineté, ce qui fait d’un régime musulman le contraire absolu d’une démocratie ou d’une République. 3 Enfin, et pour recouper des remarques comparables à propos de la chrétienté, la religion musulmane est omniprésente dans les pires régimes politiques qui soient, au Maghreb ou au Moyen-Orient. C’est dire que l’argument de la ghettoïsation sociale pour excuser l’islamisme radical et ses récents crimes en France, n’a pas de sens ici. Plus largement, et on l’aura sans doute compris contre l’hypocrisie des islamophiles, en particulier à l’extrême-gauche, je rappelle tout simplement que dans « islamisme » il y a « islam » et que le premier, très honnêtement, se nourrit logiquement du second, ce qui ne veut pas dire que, de fait, tous les musulmans soient des extrémistes. Mais nier l’évidence précédente, c’est faire preuve d’une cécité de l’intelligence inexcusable.

Tout cela étant dit, en toute rigueur, on aura compris pourquoi il faut s’opposer aux religions, c’est-à-dire les critiquer à la lumière de la raison. Cela ne veut pas dire que tout en elles relève de cette critique. Il y a eu des courants de pensée au sein de celles-ci qui étaient progressistes et qui ont  suscité, voire animé des combats humanistes dans l’histoire, au nom en particulier de l’Evangile et de sa morale prescrivant « l’amour du prochain » : je pense ici à la  guerre des paysans  liée à Thomas Münzer, à la « théologie de la libération » en Amérique du sud, vite étouffée, ou encore, tout récemment aux étonnants propos du pape actuel condamnant le « libéralisme égoïste » ! Et je songe même, on sera carrément surpris ici, à l’attitude de François Mauriac dans ses Mémoires intérieurs que je suis en train de relire : on y découvre un Mauriac absolument surprenant, se déclarant socialiste mais antistalinien au nom même de sa foi, elle aussi fondée sur le message d’amour du Christ. Cela atténue un peu le diagnostic critique à propos des religions que je viens de faire longuement. Mais cela ne l’invalide en rien pour l’essentiel : oui il faut s’opposer intellectuellement et moralement aux religions, opposition critique qui est de droit dans une République laïque, dès lors qu’on respecte (ou tolère) pleinement leur existence de fait. Il en va de l’émancipation des hommes, de leur liberté et de leur bonheur.

                                        Yvon Quiniou, auteur de Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique, La Ville brûle.

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