L'insolent mépris de classe de nos «élites» à l'égard des «gilets jaunes»

L'attitude des médias comme de nos «élites» à l'égard du mouvement social actuel manifeste un mépris de classe inacceptable. Il se traduit par une approche partielle et partiale de celui-ci, qui tend à le dénigrer de multiples façons. Il faudrait au contraire lui montrer que la crise actuelle s'enracine dans le capitalisme mondialisé et l'Europe, dont Macron est le relais cynique.

                              L’insolent mépris de classe de nos « élites » à l’égard des « gilets jaunes » 

Ce qui est assez effarant dans l’attitude que j’ai décelée dans beaucoup de médias – pas tous heureusement et Médiapart échappe à mon reproche –, c’est la façon dont ils ont traité et traitent encore, globalement, le mouvement social actuel : partiale et partielle, le déformant, le dénigrant et manifestant ainsi un véritable mépris de classe à son égard.

Partielle et partiale puisque, la plupart du temps, ce qui aura été massivement mis en avant ce sont les débordements des « casseurs », que l’on retrouve d’ailleurs dans la plupart des mouvements de ce genre (voir en particulier Mai 68)… alors que nombre de manifestations de province (celles où j’étais par exemple) se sont passées pacifiquement, sans dégâts ni victimes. De même, la gêne occasionnée pour les automobilistes aura été lourdement soulignée (comme la gêne des voyageurs lors de la grève de la SNCF auxquels on donnait la parole sur les ondes !), tout autant que la baisse des ventes de Noël pour les commerçants : pourquoi ne pas rappeler que cette baisse des ventes est aussi due à celle du pouvoir d’achat imposée par Macron ? Réponse : cela pourrait détourner le regard de la chose vers sa cause sociale. L’intention de dénigrement est alors claire et traduit bien sa partialité politique : celle-ci n’est pas seulement présente spontanément dans les médias car, imposée sournoisement ou non, elle prolonge celle de nos élites politiques au pouvoir, dont le premier responsable et acteur aura été Macron lui-même par des propos inacceptables tenus avant cette période, comme quand il dénonçait le « pognon de dingue » investi dans l’aide sociale, ou traitait ceux qui traînent dans les gares de « gens de rien », et je n’insiste pas sur d’autres balivernes du même acabit, indignes d’un président de la République en fonction. Comment, après cela, s’étonner des injures que l’on aura entendues sur les « gilets jaunes » et qu’Edouard Louis, qui connaît bien les milieux populaires, a eu le courage de dénoncer dans L’Humanité : « « ploucs », « barbares », « irresponsables », « brutes qui détruisent l’économie » sont des qualificatifs indignes dont on les affuble. Et comment s’étonner  alors de l’incompréhension vis-à-vis de ce mouvement, y compris chez des journalistes formés, compétents et habituellement relativement lucides ou modérés, comme Alain Duhamel, disant n’importe quoi ? Comment s’étonner aussi que des journaux différents (que je  ne citerai pas) aient pu parler à propos de la même dernière manifestation (sous une pluie battante au demeurant), l’un d’un « coup de froid » sur les gilets jaunes et qu’un autre, le même jour, ait pu indiquer justement que la question «  n’était  pas réglée » ? La même réalité est-elle informée objectivement ou interprétée idéologiquement, donc d’une manière partisane dans le premier cas ?

Il y a là un vrai problème de démocratie intellectuelle et de démocratie tout court, puisque la première alimente la deuxième, et dont le journalisme devrait être le vecteur alors qu’il ne l’est pas au niveau qu’il faudrait. Car ce qui frappe, c’est l’incapacité où sont la plupart des journalistes en place de voir les causes profondes de ce mouvement et la capacité qu’ils ont, par contre, de le réduire à des aspects superficiels : obsession de la consommation matérielle, addiction à la voiture, refus de l’impôt. Pour ne prendre que ces deux derniers points : 1 Derrière l’importance donnée à la voiture ou, comme on dit, la « bagnole », il y a tout simplement la nécessité pour de nombreux travailleurs de vivre loin des villes où le prix de l’habitat est exorbitant et donc la contrainte d’aller travailler en ville, où est souvent localisé leur travail, en utilisant précisément une voiture, et à leurs frais, sans compensation financière. C’est ainsi que le niveau de vie se dégrade à un degré qui devient difficilement « vivable » 2 Quant au refus de l’impôt, il tient non à un refus de son principe, mais à ce que, au même instant où on l’augmentait indirectement à travers la taxe importante sur le diesel, on savait que le gouvernement avait largement supprimé celui de l’ISF, qui lui aurait pourtant rapporté des milliards d’euros pour combler la dette publique (et non lutter contre la crise écologique !) et, surtout, qui va enrichir les riches qui sont déjà très riches, là aussi en milliards dont ils n’ont pas besoin pour vivre très bien. Tout cela se traduit par un creusement impressionnant des inégalités et une paupérisation d’un large partie du peuple qui produisent un sentiment d’injustice sociale d’une grande intensité et nourri par la réalité elle-même. C’est là le fond, éminemment respectable, de ce mouvement, inédit et impressionnant par son ampleur. Avec cette précision, hélas : nos dirigeants politiques ont depuis longtemps (« socialistes » compris, donc) perdu le sens moral de l’injustice sociale, ils sont dans une double logique, celle du pouvoir (personnel) à tout prix et celle d’une vision technocratique, en même temps qu’économiste ou productiviste, de l’action politique. De ce point de vue, l’idée que l’on peut réparer cette injustice  non par plus de richesses mais par le partage (ou la redistribution) de la richesse existante, qui est grande, est totalement absente de leur conscience comme s’il s’agissait là d’une idéologie dépassée ! Quelle inintelligence ou quel cynisme ! A côté de cela, j’ai entendu tout récemment un représentant du gouvernement expliquer que ses membres étaient « trop compétents et trop intelligents » pour être compris du peuple (sur France Inter du 18/12 )! Quelle arrogance, quelle suffisance ! N’y a-t-il pas des économistes de très grande qualité qui affirment, à l’inverse, que la politique économique et sociale du gouvernement va dans le mur ?

Dernier point, essentiel. Au-delà de ce qui a lieu en France, il y a une causalité plus profonde qui est à la source de notre actualité dramatique et ce depuis longtemps : c’est le capitalisme lui-même, j’entends le capitalisme mondialisé qui impose sa loi financière à la grande majorité des peuples de la planète et, du même coup, l’Europe telle qu’elle est, avec ses règles de fonctionnement économique et financier qui en font le relais du capitalisme mondial (et cela depuis sa création). Thomas Piketty nous en  donne la démonstration régulièrement et des intellectuels de centre gauche (qui ne sont pas des « révolutionnaires » comme moi) ont montré récemment comment on pouvait réformer l’Europe dans un sens progressiste. Nous avons là un nouvel « optimisme de l’intelligence » capable de nourrir un nouvel « optimisme de la volonté », sauf qu’il reste minoritaire, en dehors de « la gauche de la gauche » et du PC en particulier, et, surtout, qu’il est ignoré d’une grande partie des « gilets jaunes ». De ce point de vue, il n’est guère malin de leur reprocher cette ignorance ou cette inculture (comme je l’ai lu dans un article de F. Aubenas du Monde) puisque cette ignorance des causes profondes de notre crise est constamment entretenue par les médias comme par l’idéologie pro-capitaliste qui domine, jusque dans l’enseignement, et envahit les consciences, leur occultant la réalité socio-économique et politique du capitalisme. Elle aurait mieux fait de suggérer qu’il faudrait éduquer et informer  l’ensemble de la population pour qu’elle en prenne conscience et ne reste pas dans son ignorance, ignorance dont on sait que, par définition, elle n’est pas consciente d’elle-même et est difficile à combler par soi-même : c’est ce qu’on appelle une aliénation (intellectuelle). Il y a donc aussi des causes idéologiques aux limites apparentes de ce mouvement social, qu’il serait bon de montrer et de dénoncer sans s’en prendre à ses acteurs et en se souvenant à nouveau de Marx, qui avait prévu et expliqué par avance l’état actuel de notre société et notre histoire, comme le rôle des idées, issues de la classe dominante, qui les masquent et méprisent le peuple. Il faut donc aussi critiquer cette idéologie qui ignore le pouvoir de l’idéologie, en l’occurrence capitaliste, comme je le fais, ici  même, quitte à ce que nous nous en prenions à nos propres idées quand elles nous rendent aveugles devant le réel et font de nous les complices du malheur qui y règne. Les intellectuels, les hommes politiques et les journalistes ont toujours les moyens de dépasser leurs préjugés  et donc leur ignorance initiale. Encore faut-il qu’ils le veuillent !                                                           

                                                                    Yvon Quiniou

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