Un désespérant processus de "décivilisation"

Depuis la déferlante libérale qui a envahi l'Europe et donc la France après la fin du système soviétique, nous assistons à un processus désespérant de "décivilisation". Il atteint tous les domaines: l'économie, la société avec son idéologie et ses valeurs, la politique enfin. Celle-ci est en crise et semble renoncer à améliorer la vie. Il faut donc lui opposer une alternative anti-capitaliste.

                             Un désespérant processus de « décivilisation » 

Texte corrigé!

Une civilisation se définit par un ensemble, plus ou moins cordonné ou harmonieux (car les contradictions existent), de conditions économiques, sociales, politiques et idéologiques, celles-ci incluant des valeurs, mais aussi des mœurs collectives et individuelles dans lesquelles ces valeurs s’incarnent, qui en font plus qu’une société particulière mais un type de société qui caractérise une époque ou qui est ancré dans une ère géographique particulière. Or je le dis tout de suite : notre civilisation occidentale est en pleine crise, sans compter la crise qui affecte les pays sous-développés ou dits émergents, qui ne se sortent pas de la misère et de la souffrance sociale qui affecte leurs peuples, même si c’est d’une manière inégale.

On aura deviné tout de suite le propos préalable qui suit, quitte à susciter l’indignation partisane de mes lecteurs, au point peut-être d’en décider certains d’arrêter la lecture de ce billet : j’exclus en effet de cette crise ce qui se passe en Chine aujourd’hui (voir, une nouvelle fois, le livre de Tony Andréani à ce sujet, Le « modèle chinois » et nous), après l’inacceptable expérience maoïste, que je ne n’ai jamais soutenue contrairement à beaucoup qui ont retourné leur veste à droite, et qui a défiguré l’idée communiste au même titre que le stalinisme ; mais j’en exclus aussi le Vietnam avec son socialisme original et paisible et, encore plus Cuba qui n’est pas une « dictature » comme on le dit et qui présente un modèle éducatif et sanitaire ou médical exemplaire. Non, ce dont je vais parler et qui mériterait un livre entier, c’est du monde occidental capitaliste, spécialement en Europe, au-delà donc des seuls Etats-Unis, et plus précisément de ce qu’il est devenu depuis la chute du système soviétique et la vague néo-libérale qui a déferlé sur nous à tous les niveaux, abîmant donc dangereusement la civilisation que l’Europe incarnait jusque-là et depuis quelque temps, et ce au point de nous « déciviliser ».

A la base, il y a donc la libéralisation de l’économie, plus ou moins brutale, rapide ou ouverte selon les pays. En France, elle avance discrètement mais réellement (ou en tout cas elle avançait avant la pandémie), avec la dérégulation, la mise à mal des services publics, l’ouverture à la concurrence de secteurs aussi importants que  la santé, avec une importance croissante des cliniques privées, le transport ferroviaire, la mise à mal de l’éducation nationale et de ses enseignants, voire de l’Université publique, etc. Même la pandémie aura été l’occasion de voir le triste spectacle des industries faire des profits importants dans la production et la vente de vaccins aux plus offrants et non à ceux qui en auraient le plus besoin. Et la « libéralisation » aura atteint les esprits politiques, pour une grande majorité d’entre eux. L’exemple le plus spectaculaire et le plus scandaleux aura été celui de Macron dans son programme annoncé dans son livre Révolution : il s’inspire directement (même s’il ne le dit pas) du modèle libéral théorisé par Hayek et qui consiste à faire reposer la société sur l’individu conçu comme une entité autonome, soustraite aux déterminismes sociaux, libre donc, et ne devant son succès qu’à son soi-disant mérite naturel au cœur d’une concurrence sans entraves avec d’autres individus. La justice sociale y est totalement minorée et l’enrichissement des plus pauvres serait l’effet mécanique de l’augmentation de la richesse produite, par l’effet désormais connu du « ruissellement » de cette richesse du haut vers le bas. On est là dans un délire imaginatif dont les américains, qui l’ont subi pratiquement, ont payé le prix douloureux. Or ce modèle, avec le culte de la production pour la production et sa démesure productiviste du coup[1], non seulement était présent à droite, mais il a envahi la conscience des hommes politiques dits  « de gauche » ou « socialistes », qui se sont ralliés à lui en trahissant ce qui leur restait d’identité progressiste.

La conséquence sociale en est énorme, non seulement en France mais en Europe et, spécialement, dans les ex-pays de l’Est. Disons simplement, ce que tout le monde devrait savoir (Le Monde diplomatique lui a consacré un dossier il y a près de deux ans et L’Humanité  y insiste régulièrement), qu’on assiste à une paupérisation générale des classes populaires et des classes moyennes, y compris en Allemagne, pourtant citée jusqu’à présent comme un exemple, ou dans des pays comme la Hongrie et la Pologne dont les populations, sur ce simple plan, sont déjà des perdantes de la chute du système soviétique ; et cela est vrai aussi d’un pays comme la Suède, ancien modèle de la social-démocratie, à propos de laquelle  je viens d’apprendre que le système des retraites était en danger. Dans tous ces cas,  seules les grandes fortunes sont gagnantes au point de voir leur richesse augmenter un peu partout, et c’est aussi le cas en France avec l’appui explicite de Macron qui, venant de la finance, la sert effrontément. Mais qui dit dimension ou conséquence sociale, dit aussi rapports sociaux et mentalités ou valeurs dominantes dans la société. Or on assiste ici à une détérioration globale : le mouvement des « gilets jeunes » en aura été le symptôme visible, malheureusement populiste et tenté par les idées de Le Pen (des sondages l’ont montré), mais il y a aussi l’abstention aux diverses élections qui traduit ce malaise, sinon ce désespoir social, et qui n’a jamais atteint un pareil record ! Adieu donc l’idéal de réduction des inégalités et d’apaisement des tensions sociales qui a animé la gauche en France au 20ème siècle.

A quoi s’ajoute, et par voie de conséquence, la montée d’un individualisme exacerbé dont on peut voir les effets dans la vie sociale quotidienne, avec ses incivilités multiples et  l’expression grandissante d’une agressivité qui s’exprime pour des riens (la pandémie aidant) et je ne développe pas davantage, chacun en faisant journellement l’expérience incontestable et attristante. Mais l’agressivité n’est pas le seul signe de cette détérioration sociale. C’est tout simplement la violence qui se manifeste ou se révèle dans des domaines inédits, en tout cas pour la conscience collective qui pouvait en ignorer l’existence : violence, y compris meurtrière, dans divers domaines ou pour divers motifs, et ce y compris dans la vie familiale et la vie de couple avec les féminicides dont le nombre va croissant ; mais aussi ou surtout dans la sphère de la sexualité, avec le harcèlement des femmes et les agressions sexuelles, ses viols et ses incestes, dont l’actualité nous a montré les ravages, y compris dans les classes aisées où les êtres humains sont censés avoir reçu une éducation et intériorisé des valeurs humanistes, et cela avec souvent un silence complice des proches proprement déshonorant. C’est tout aussi vrai dans les Eglises qui prêchent une « morale » disons ascétique dans ce domaine et que ses membres ne respectent pas en interne ! A quoi j’ajouterai tout de suite un redoublement de la marchandisation de toute une série de choses ou d’activités qui lui échappaient à la fin du siècle précédent : la publicité envahissante un peu partout, par exemple sur les murs de nos villes, mais aussi à la télévision ou à la radio  (y compris publique ), ce que Bourdieu avait su dénoncer courageusement à la fin de sa vie ; ou encore dans les journaux : c’est ainsi qu’on voit un journal du soir, Le Monde en l’occurrence, en être victime et, spécialement dans son supplément du samedi, de plus en plus « mondain », si j’ose dire ; ou enfin dans le sport d’une manière qui salit à mes yeux non seulement son image, mais son identité, y compris du côté des sportifs,.

Et puis, et pour en rester au niveau social ou sociétal qui implique aussi celui de l’idéologie et des valeurs, il y a deux phénomènes préoccupants pour le rationaliste que je suis, mais aussi pour d’autres intellectuels qui n’ont pas  abandonné leur mission de vigilance à la fois rationnelle et raisonnable (ce n’est pas pareil). D’abord le problème persistant que pose la religion, en l’occurrence les religions. Certes, on peut constater, dans notre pays en tout cas, une baisse de la pratique religieuse globale qui affecte l’Eglise catholique, malgré un renouveau chez les jeunes. Mais elle s’accompagne d’un raidissement de sa frange intégriste et de droite, comme on l’a vu il y a quelques années lorsqu’elle a organisé une opposition publique aux lois sur l’avortement ou le mariage des homosexuels (entre autres). Et je signale, pour ceux qui voudraient l’ignorer, la remontée d’une Eglise totalement réactionnaire en Pologne ou en Hongrie, qui pactise avec des gouvernements « fascisants » et veut imposer sa conception rétrograde et répressive des mœurs individuelles, ainsi que sa présence forte aux Etats-Unis où elle a soutenu, sans le moindre remords, Trump et son racisme rampant et où elle a alimenté des courants théoriques totalement dépassés comme le créationnisme qui est en contradiction absolue avec l’évolutionnisme issu de la théorie scientifique de  Darwin. ! J’ajoute aussi la question délicate de la propagation de l’islam et de sa criminalité à l’encontre des incroyants ou des athées que sa doctrine rend possible – vue critique et progressiste que je  défends avec quelques vrais laïques, mais qui me vaut d’être contesté sur ce site mais aussi ailleurs, à mon grand déplaisir (je n’insiste pas). Propos qui s’intègre d’ailleurs chez moi à une critique de toutes les religions, distinguées de la foi subjective – critique que les partis politiques en général, y compris de gauche, ne veulent pas admettre par pur souci électoraliste alors qu’elle s’inscrit dans un courant philosophique émancipateur qui date de Spinoza et des Lumières. Et je précise aussi, car on ne le sait pas si on n’appartient pas au milieu de la philosophie officielle, qu’on assiste à une domination de l’inspiration religieuse, chrétienne dans ce cas, sur cette dernière en France. Je suis d’autant plus à l’aise pour en parler que je viens de terminer un livre qui porte indirectement sur ce sujet et que j’ai pu constater à quel point un courant, pourtant agnostique au départ comme la phénoménologie de Husserl, a subi un basculement religieux chez certains philosophes français officiellement croyants comme J.-L. Marion ou Rémi Brague, bien en place à l’Université et bien reçus dans les médias dominants.

Parallèlement, il y a aussi l’influence du courant culturel dit « islamo-gauchiste » et qui est une véritable catastrophe intellectuelle et morale, laquelle a atteint en particulier l’extrême-gauche trotskiste ( que Trotski aurait d’ailleurs désavouée) et le milieu universitaire qui se voulait de gauche. Il ne s’agit en rien de l’interdire, bien entendu, mais de critiquer comme il se doit les idées dont il est porteur et qui sont à l’opposé de ce que la pensée rationaliste et progressiste a pu défendre courageusement : le différentialisme ou l’apologie des différences culturelles contre l’universalisme qualifié de « totalitaire », qui ne veut pas condamner ce que ces différences peuvent avoir de déplorable sur le plan humain, même si elles ont des causes historiques ; le racialisme qui en arrive à valoriser la notion de race sous prétexte de lutter contre le racisme, alors que la notion de race n’a pas de sens scientifique désormais et est bannie du langage officiel depuis une loi promulguée à l’initiative du député communiste Gayssot en 1990– option idéologique qui en arrive à proposer, sur le plan militant, des réunions fermées à la mixité raciale ; enfin, point plus compliqué, la critique des identités sexuelles traditionnelles qui, par-delà ce qu’elle peut avoir de justifié, peut aussi verser dans une attitude agressive et méprisante à l’égard de ces identités comme on peut le voir chez Virginie Despentes dans King Kong Théorie avec sa détestation de la masculinité… quand elle est réservée aux hommes !  On peut conclure sur ce point par un exemple spectaculaire  et révélateur : un philosophe connu, Etienne Balibar, qui se dit il est vrai, désormais, « post-marxiste », a pu, dans une interview de deux pages du Monde, afficher ce type de conviction et dénoncer l’universalisme des Lumières en le déclarant, lui aussi,  « totalitaire », sans paraître soupçonner un seul instant à quel point certaines « différences » culturelles peuvent être aliénantes. Il est vrai, je le dis au passage, qu’il a toujours refusé le concept d’« aliénation »… au nom d’une science marxiste de l’histoire qu’il prétendait  autrefois, universelle et universalisante. Mais ses références théoriques sont devenues hétéroclites et témoignent du confusionnisme intellectuel actuel ! Soyons clair : je préfère malgré tout le marxiste d’autrefois, malgré son dogmatisme. Paradoxe : dans ce domaine idéologique important, comme dans celui de la laïcité d’ailleurs, il faut que ce soit des intellectuels qui ne sont pas  spectaculairement à gauche, comme Gauchet, Nora ou Kepel, qui prennent la défense de la cause républicaine… comme si la gauche avait changé de camp dans le champ politique !

Reste enfin la question directement et spécifiquement politique ou de la politique. Or ici aussi nous assistons à des phénomènes qui témoignent de la crise de notre modèle de civilisation. Quelques points seulement, mais cruciaux, qu’on peut placer à l’enseigne d’un affaiblissement de la démocratie. C’est ainsi que l’abstention massive à différentes élections, que j’ai déjà signalée, signifie bien une crise de la représentation politique, les citoyens ne se sentant plus défendus dans leurs intérêts par un pouvoir centralisé, vertical et autoritaire tel que Macron, à nouveau, l’incarne. Autre indice : la désyndicalisation traduit aussi une méfiance à l’égard des institutions représentatives et un doute quant à la capacité du pouvoir à écouter leurs revendications. Plus largement, et je traduis ce que j’entends dans mes échanges occasionnels que j’ai avec la population, je constate un sentiment dominant, celui que les hommes politiques sont mus par le seul désir du pouvoir individuel et qu’il leur manque désormais des convictions politiques fortes, de celles qui empêchent d’être les serviteurs des seuls intérêts financiers dominants. C’est donc bien à une crise du politique en tant que tel et de la pensée politique que nous assistons, et ce dans un pays qui a fait la Révolution française, instauré les Droits de l’homme et du citoyen… tout cela sous l’influence (entre autres) de ce grand penseur politique et de la politique qu’était Rousseau. Et cette crise se signale aussi, en dehors du rejet des nationalisations, par celui de la planification, deux éléments par lequel un pouvoir démocratique peut se mettre au service des intérêts du peuple et de la nation dans son devenir. Dernière cause, gravissime, de cette crise et qui demande qu’on pense le monde, ici, à l’aide de Marx ou de ceux qui s’en sont inspirés comme Jaurès : la domination d’un capitalisme transnational (et non inter-natioanal) sur les nations. Car c’est bien là une situation dramatique : elle a pour effet, à travers toutes les institutions mondiales qui la mettent en œuvre, de priver à des degrés divers, mais de priver vraiment les peuples nationaux de leur souveraineté politique. Or comment croire en la politique d’un pays et dans un pays quand les décisions le concernant sont prises ailleurs, hors de toute délibération démocratique, c’est-à-dire collective et transparente ?

Concluons sur ce tableau qui est bien désespérant : tous ces aspects réunis configurent bien une crise de civilisation qui nous fait sortir du modèle de société que nous avons connu assez longtemps en France, avec l’idée que l’histoire progressait, pouvait stagner ou reculer un peu, mais ne pouvait pas régresser à ce point (il aurait fallu que j’accuse aussi la crise écologique dont le capitalisme est responsable) et nous faire douter de la possibilité d’un autre avenir dans tous les domaines de vie que j’ai analysés. Car si je ne suis pas sociologue ni psychologue, je lis beaucoup dans les domaines de la sociologie et de la psychologie et, surtout, je suis un observateur engagé de ce qui se passe autour de moi depuis des années, sur la base d’un refus constant des diverses formes d’inhumanité sociale qui sont générées par notre système de production régi par la propriété privée des moyens de production. C’est pourquoi il faut en proposer une alternative radicale sur le fond, qui nous redonne de l’espoir sans lequel on peut difficilement vivre, et pour laquelle il faut s’engager sous peine de se déshonorer : car laisser faire c’est contribuer à faire, sans se l’avouer, ce qui redouble la faute.

                                                             Yvon Quiniou

[1] J’’en ai parlé dans mon récent livre L’inquiétante tentation de la démesure, démesure qui se traduit aussi par un industrialisme forcené qui ravage nos campagnes et l’environnement de nos villes et villages.

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