Quand l'anticommunisme refait surface, ici ou là

Les élections municipales sont révélatrices des fractures de la gauche dues à l'anticommunisme qui continue à y régner, et dont certaines municipalités de gauche risquent de pâtir. Cela vient de l'identification infondée qui est faite entre le communisme et l'expérience soviétique, que le PCF dénonce aujourd'hui. S'y ajoute, sur cette base, un anticommunisme généralisé dans les médias.

                                              Quand l’anticommunisme refait surface, ici ou là 

Les élections municipales sont parfois un terrible révélateur des fractures qui brisent la gauche sur la base d’un anticommunisme que l’on croyait assagi, sinon disparu, à tort. Et ceci à partir des comportements du PS et de l’extrême-gauche de Mélenchon. Puisqu’il est question d’élections locales, je voudrais indiquer la situation scandaleuse qui s’est produite à La Roche-sur-Yon, ville que je connais bien puisque j’y vis et y milite à ma manière depuis longtemps. On va y retrouver les deux protagonistes en question, avant d’élargir le débat.

Les faits. Au premier tour, un forme d’union de la gauche épatante s’était réalisée dans une ville qui a été très longtemps à gauche (près de 40 ans) dans un des départements, pourtant, les plus à droite de France. Une union composée de cinq composantes, PS compris, incluant les communistes, mais sans l’extrême-gauche proche des Insoumis, comme par hasard. Décision collective de procéder à des élections internes pour désigner la tête de liste, le candidat socialiste, Ibarra pour ne point le nommer, comptant bien l’emporter. Ce ne fut pas le cas et la tête de liste élue fut une ancienne socialiste, proche de Générations et femme de grande qualité, Martine Chantecaille, se réclamant même de Jaurès. Que croyez-vous qu’il arriva ? Le socialiste rompit l’union et présenta sa propre liste. Résultat : une gauche éparpillée l’emporta cependant au premier tour en voix, le socialiste en tête, suivi de peu par Chantecaille (trois points d’écart), puis derrière, l’autre liste. C’était déjà un comportement totalement anti-démocratique, mais où est l’anti-communisme me demandera t-on ? J’y viens. Lors des négociations pour l’union au second tour le socialiste voulut choisir ses communistes, éliminant ceux qui étaient en tête et qui, par leur personnalité et leur expérience, auraient pu contrer ses choix et les orienter plus à gauche. Les communistes se retirèrent parce que c’était là, à nouveau, une pratique anti-démocratique et, tout autant, inspirée par un anti-communisme vivace. Conséquence : la gauche va sans doute perdre des élections qu’elle pouvait gagner, l’anti-communisme ayant fait son travail de sape et les « mélenchonistes » s’y sont ralliés, après avoir dit pis que pendre contre le socialiste au premier tour !

Ce n’est là qu’un exemple, mais parlant et, surtout qu’on retrouve ailleurs avec les Verts, en plus, dont les choix sont à géométrie variable et qui oublient que « Green is Red », c’est-à-dire doit mener à une position clairement anti-capitaliste, celle que préconisent les communistes. Ailleurs, cela veut dire, spectaculairement à Saint-Denis, la plus importante ville communiste de France depuis longtemps, un refus fréquent de s’unir avec les communistes. D’abord, dans cette ville, à cause d’un candidat socialiste qui entend les battre  alors qu’il pouvait s’allier à eux et préfigurer, dans un cas exemplaire, cette nouvelle Union de la gauche qui se construit, peu à peu, quoique discrètement, au niveau national ! Mais aussi à cause du comportement d’un militant anti-raciste, M. Messaoudene, ancien communiste devenu proche des Insoumis et appuyé par eux, plutôt exalté et qui a eu des attitudes et des propos très ambigus, pour le moins, lesquels témoignent d’un communautarisme dangereux pour le vivre-ensemble républicain et la laïcité. Ainsi, il a été très contestable dans l’affaire Mehra, ne s’en indignant guère et s’en prenant même à l’indignation dite « sélective » de ceux qui protestaient contre ce crime raciste venant d’un musulman fanatique et visant des non-musulmans ! Il a aussi soutenu la manifestation, scandaleuse à mes yeux, contre « l’islamophobie » (néologisme totalement outrancier et inadapté à son objet), témoigné de son peu de considération pour les exigences de la laïcité et approuvé, si j’ai bien compris, le « délit de blasphème ». C’est ce même citoyen qui a quitté la municipalité de la ville pour rejoindre les Insoumis et leur volonté de faire bande à part, approuvant apparemment la haine de Mélenchon à l’égard du PCF.

Ces deux exemples opposés dans leur importance « quantitative » et par conséquent politique, donc aussi dans l’écho qu’ils ont eu (ou pas), ont un point commun : ils révèlent cette remontée de l’anticommunisme que j’ai signalée d’emblée, anticommunisme qui date de l’époque où l’URSS existait, dont on assimilait sans la moindre rigueur le régime au communisme ou au socialisme authentiques, alors qu’elle en était un contre-exemple par rapport à ce que Marx entendait par là. Et son échec a renforcé dans les esprits, y compris chez ceux qui devraient être informés, cette assimilation abusive car il a permis de dire : voyez, le « communisme » a échoué et il est définitivement mort ! D’où l’opprobre jetée sur les partis qui s’en réclament encore, tout en ayant pris définitivement conscience du contresens auquel ils avaient adhéré et ayant entamé une réorientation radicale dans ce domaine – ce qui est le cas du PCF. Les signes de cette opprobre sont faciles à décliner. Il y a d’abord cette hostilité à l’égard de ce parti et de l’orientation qu’il défend, malgré sa profonde mutation (qui n’est pas finie et ne doit pas finir), dont la conjoncture électorale témoigne à travers ses conflits : nombreux sont les exemples que j’aurais pu donner  un peu partout en France à propos des municipales. De ce point de vue, la « France insoumise » bat les records non seulement dans l’injure et le mépris, mais, du coup, dans la politique concrète : ses refus d’alliance avec le PCF vont empêcher des victoires de la gauche que son soutien aurait permis. Ensuite, il y a ce fait étonnant et dont je ne suis pas sûr que les lecteurs de Médiapart aient pris conscience : on a brusquement réalisé dans les médias – et je pense ici au Monde que je lis attentivement – que le Parti communiste était le troisième parti de France en matière de nombre d’élus de tous genres et, spécialement, en matière d’implantation municipale, de nombreuses villes étant dirigées par lui. Drôle de constat, diffusé ici officiellement par un organe de presse de qualité mais plutôt hostile au communisme (j’y reviens juste après) et concernant un parti réputé mort ou, en tout cas, dont on parle peu comme s’il était effectivement mort ! Bref on admet que son cadavre bouge encore… au point de le déclarer fortement vivant !

Enfin, il y a un troisième phénomène, médiatique lui aussi, qui contribue à faire croire que le communisme est mort parce qu’on n’en veut pas, et ce définitivement comme l’avait déclaré péremptoirement et bêtement F. Furet dans Le passé d’une illusion quelques années après la chute du Mur de Berlin : c’est le silence scandaleux et indigne de la vie démocratique dont le Parti communiste fait l’objet dans les médias, encore une fois, et dans presque tous les médias. Ses représentants sont rarement invités dans des débats publics et ils sont rarement interviewés dans les journaux, même « de gauche ». Enfin, et plus profondément, il y a dans ces mêmes médias (je pense une nouvelle fois au journal Le Monde  de notre époque, mais aussi à L’Obs), il y a une hostilité flagrante à la culture marxiste au moment même où celle-ci fait un retour étonnant à l’Université et dans la production théorique – sans compter le domaine politique dans certaines régions du monde comme les Etats-Unis[1]. Combien de comptes-rendus de livres pourtant importants, d’inspiration marxiste, dans les journaux ? Un premier exemple, dramatique en un sens vu la mort du philosophe que je vais citer : Lucien Sève, sans doute l’un des plus grands penseurs du 20ème siècle. Mais il a eu le tort de penser « avec Marx » comme il le disait et il a écrit dans ses vingt dernières années des milliers de pages innovantes et profondes dont personne n’a parlé, hormis la presse communiste ou des intellectuels engagés comme moi ou d’autres (Piketty, Lordon). Même sa mort a été à peine signalée ! Autre exemple, partisan peut-être : Tony Andréani, psycho-sociologue et politologue aussi, ancien enseignant de Paris VIII, dont le récent livre sur la Chine, Le «modèle » chinois et nous, d’une lucidité rare, a été très peu commenté en raison de sa non-hostilité systématique au régime chinois  alors qu’il sort totalement de l’ordinaire anti-chinois qui s’apparente à une sorte de « racisme idéologique ».

On aura compris, je l’espère, alors que l’humanité est menacée d’une crise à la fois économique, anthropologique et écologique sans précédent du fait de la domination mondiale d’un capitalisme débridé, que nous sommes aussi en présence d’une crise idéologique, elle aussi sans précédent. J’entends par là un phénomène de domination de l’idéologie libérale qui empêche la grande majorité des hommes-citoyens de penser vraiment d’une manière libre et critique le sort qui leur est fait. Cela empêche aussi la grande majorité des hommes politiques d’élaborer une conception de la société et de l’homme capable de voir les désastres humains actuels et d’anticiper ceux qui sont à venir pour les empêcher d’advenir. « Capitalexit ou catastrophe » disait justement et récemment Lucien Sève (avec son fils Jean, historien) dans un livre passé majoritairement, lui aussi, sous silence ! Mais cet impératif (car c’en est un et pas seulement une nécessité factuelle), on ne veut pas l’admettre : c’est la rançon de cet anti-communisme sans justification et irresponsable qui travaille les esprits à tous les niveaux, du plus concret au plus abstrait ou au plus intellectuel, que je tenais à indiquer et à dénoncer fortement.

                                                                       Yvon Quiniou

NB: Sur le rapport entre le communisme selon Marx et l’expérience soviétique, voir mon livre Retour à Marx, Buchet-Chastel, 2013.

 

[1] Même Le Monde a du l’admettre dans un dossier général étoffé il y a plus d’un an, mais sans que cela ait eu une conséquence concrète sur ses comptes-rendus possibles d’ouvrages marxistes ou néo-marxistes. On est à des années-lumière de l’époque où Jean Lacroix, philosophe chrétien pourtant, mais honnête intellectuellement, y parlait élogieusement des ouvrages marxistes ou matérialistes.

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