Réveiller l’intelligence critique !
Le succès national, absolument étonnant,des manifestations contre le projet du gouvernement de Macron contre les retraites, me fait réagir tout de suite à deux niveaux.
Le premier, préalable à ce qui va suivre, est lié à ma participation dans ma ville de La Roche-sur-Yon – 8 000 manifestants (2 millions en France): cela ne s’était pas vu depuis longtemps, voire constitue un record évoquant la manifestation de 1995 contre le projet d’Alain Juppé dans ce même domaine. Cela m’a redonné du baume au cœur dans une période où la situation politique rétrograde actuelle déprimait l’intellectuel de gauche, et même de conviction communiste, que je suis depuis toujours, et surtout cela m’a permis de discuter spontanément (c’est un de mes travers) avec certains participants. Or j’y ai repéré, à chaque fois, le sentiment d’une immense injustice liée à la gouvernance de Macron favorable aux riches et aux ultra riches – voir sa baisse d’impôts les concernant, scandaleuse, d’autant plus que leurs revenus pourraient financer facilement les dépenses publiques dans le domaine social, y compris celui des retraites. J’ai décelé là, au-delà de la seule question des retraites, une forme de conscience critique en politique qui m’a ravi, mais qui se taisait jusqu’à présent, sauf à s’exprimer, si j’ose dire, par une abstention de plus en plus massive ces deniers temps. Et elle se manifestait ici, très sincèrement, jusqu’à souhaiter une traduction politique à terme, à l’aide d’une gauche unie, radicale mais crédible !
D’où le deuxième niveau de mon propos, d’une tout autre nature, car il concerne les intellectuels ou ce qu’on appelle l’intelligentsia aujourd’hui. Il s’agit de la partie de celle-ci qui est en train de tenter d’imposer son hégémonie à droite, niant les exigences du peuple qui sont toujours présentes comme je l’ai suggéré. Je vise ici ceux qui, venant de la gauche extrême ou surtout de l’extrême-gauche (ce n’est pas pareil), ont viré au centre-droit de Macron – j’ai en vue ici Comte-Sponvillle, un ancien ami qui fut communiste – comme, surtout, ceux qui, comme Onfray, ont carrément viré à droite, sinon à l’extrême-droite. Le premier a été capable d’écrire un livre prétendant, d’une manière sophistiquée, que le capitalisme n’a pas à être jugé moralement, relevant de la sphère scientifico-technique de la société ( !) – voir Le capitalisme est-il moral ? ; et le second, après avoir défendu un gauchisme bizarre parce que d’inspiration nietzschéenne (alors que Nietzsche, malgré son génie psychologique pour une part, était d’extrême-droite) est passé dans le camp d’un nationalisme droitier à l’aide de sa revue Front populaire dans laquelle il a été capable d’interviewer Ph. de Villiers, puis de dialoguer avec Houellebecq dans sa dérive, elle aussi d’extrême-droite (ceci dit malgré ses grandes qualités d’écrivain)… à quoi je pourrais ajouter le cas de Zemmour professant, avec succès, hélas, son nationalisme, sinon son antisémitisme, de toujours . Ce ne sont là que quelques exemples, mais ils illustrent l’effondrement idéologique d’une partie des intellectuels français actuellement, que beaucoup constatent alors que la gauche a incarné longtemps le progressisme en politique, fût-ce d’une manière diverse ou opposée (Sartre contre Camus, par exemple) – effondrement que rares sont les médias dominants qui le signalent et le dénoncent !
C’est pourquoi j’invite à ma manière – qui n’est pas seulement formelle car j’entends y participer par mes écrits – à réveiller l’intelligence critique à l’égard du capitalisme français mais aussi mondial dont il n’est pas séparable, hélas. Cela ne peut se faire qu’en rappelant que le capitalisme n’est pas seulement une forme de société, mais une forme de civilisation liée à un mode production dont Marx–- oui Marx – a définitivement analysé et révélé la structure économique et sociale et exigé son dépassement: l’exploitation économique, les conflits et inégalités de classes, le productivisme et le consumérisme (même si beaucoup en sont frustrés si l’on peut dire) entraînant l’aliénation des individus, à savoir la spoliation de leurs besoins essentiels remplacés par des besoins artificiels qui médiocrisent leur vie (voir ce qu’en a dit Félix Guattari autrefois) mais dont la satisfaction enrichit les capitalistes.
Or cela, et quoi qu’en disent ou suggèrent les médias et nombre de « spécialistes » de la politique enfermés dans leur petit monde confortable, s’il a pu être amoindri par des réformes d’inspiration socialiste au 20ème siècle et la peur du « modèle » soviétique, se renforce aujourd’hui, après sa disparition et la déferlante libérale qui a suivi – sans compter l’assimilation idiote ou intéressée faite entre ce « modèle » et le communisme tel que Marx l’a pensé, dans ses conditions de départ comme dans son contenu socio-politique – ce qui fait croire à beaucoup que le communisme aurait échoué et qu’il est donc désormais historiquement mort ou impossible, ce qui est faux tel quel. Même la mondialisation doit être mise en question car, contrairement aux vertus que Marx lui attribuait dans le Manifeste, permettant de mettre les nations en rapports les unes avec les autres et supprimant leurs antagonismes, elle est en train de les asservir en les soumettant à un capitalisme impérialiste trans-national qui est le contraire de l’internationalisme tel que Jaurès l’a ensuite théorisé : un rapport entre elles qui dans un premier temps « éloigne de la patrie" (= la nation) mais ensuite « en rapproche » et lui maintient une autonomie politique d’initiative. Or cela n’a pas lieu et de moins en moins… au point que même le colloque de Davos est en train d’envisager critiquement un « démondialisation », à l’initiative des Etats-Unis qui se sentent menacés par la Chine et veulent se replier sur eux-mêmes, par strict intérêt nationaliste.
En disant tout cela, même brièvement, je ne me suis pas éloigné des manifestations sur les retraites : je m’en suis fait l’écho à ma façon, en partant de l’exigence de justice globale qui s’y est exprimée, laquelle vise le système capitaliste en tant que tel et implique que l’intelligence critique se réveille parmi nous – nous les intellectuels et leurs supports publics – en reprenant la critique marxienne de notre monde, quitte à l’enrichir et en n’oubliant pas la menace terrible que le même capitalisme, national ou transnational, fait peser sur notre vie à travers la crise écologique que le productivisme mercantile entraîne. Nous devons donc redevenir des « clercs » tels que Julien Benda les définissait dans La trahison des clercs au siècle dernier et que je tiens à rappeler littéralement : « Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles comme la justice et la raison, et que j’appelle les clercs ».
Yvon Quiniou, co-auteur avec Nikos Foufas de La possibilité du communisme (L’Harmattan).