Marcel Conche, décidément

Marcel Conche est un philosophe étonnant. Il réussit, dans son dernier livre et malgré son grand âge, à nous passionner par des variations psychologiques sur sa vie et ses amours, mais aussi par ses réflexions renouvelées de philosophe. La nature et sa beauté, la place unique de l'individu dans le réel, son athéisme non dogmatique, etc., y sont présentés dans une écriture limpide.

                                               Marcel Conche, décidément 

Il  a quatre-vingt seize ans.  Et il ne voit plus que d’un œil, lisant et écrivant à la  loupe dans son refuge familial du Jura. Il a été professeur à la Sorbonne, titulaire de la chaire de métaphysique. C’est un spécialiste reconnu de la philosophie antique, dont les éditions d’Epicure et d’Héraclite font autorité et il a intégré Montaigne à la philosophie. Par ailleurs, il a une œuvre de vrai philosophe, tant dans le domaine ontologique où il professe un naturalisme intégral, proche du matérialisme (même s’il s’en défend) et rigoureusement athée, que dans le domaine de la morale, dont il défend d’une manière intransigeante l’idée, y compris dans son prolongement politique (il est communiste de coeur). Enfin il est aussi un écrivain de grande qualité, avec son  Journal étrange dont le dernier tome, Corsica , présentant son amour tardif avec une jeune femme corse, Emilie, l’a rendu médiatiquement célèbre.

Eh bien, ce même homme, proche de la mort, continue d’écrire avec talent, dans une écriture limpide et sensible, pour raconter, avec des variations, sa vie et les pensées qu’elle lui inspire, comme dans son dernier livre, La nature et la beauté. Je dis « avec des variations ». Car si l’on y retrouve des choses de son existence que l’on connaît, il les module d’une manière à chaque fois originale, comme les variations en musique modulent un thème en le renouvelant, ce qui n’est jamais ennuyeux. Par exemple en évoquant son enfance, l’amour de sa mère morte après sa naissance, qu’il ne connut donc pas, mais qui creusa en lui un abîme de nostalgie,  lui inspirant certaines de ses amours. Ou en rappelant son travail dans les champs  ou ses goûts pour tels ou tels fruits qu’il cueillait, dont le souvenir le poursuit ainsi que le goût qu’il en garde encore, comme un bonheur de passage. On pourrait aussi parler de ses  affections amicales ou amoureuses de rencontre, qui témoignent de son extrême sensibilité, etc. Mais  surtout il y ajoute des réflexions neuves, psychologiques autant que philosophiques, qui me touchent infiniment, comme quelques unes que je vais présenter, car elles constituent une grande part de l’originalité de ce livre et je m’y retrouve souvent.

C’est ainsi qu’il parle de ce « rien » que nous sommes censés être  dans l’infini du temps et de l’espace, contredisant Simone Weil : si nous ne sommes rien d’un point de vue quantitatif, nous sommes et resterons toujours quelque chose d’un point de vue qualitatif, à savoir et à chaque fois : quelqu’un. S’agissant de la beauté d’une femme, il signale justement qu’elle dépasse la somme de ses parties belles – le visage, son sourire, son regard, etc. : elle repose sur une totalité ou une unité d’ensemble qui les transcende. Sur l’amour, thème universel s’il en est, il dit des choses épatantes, comme cette idée, toute simple, que si respecter n’est pas nécessairement aimer, aimer vraiment suppose inévitablement que l’on respecte l’autre et non seulement qu’on le désire. Ce qui surprend aussi, en tout cas quand on ne le connaît pas intimement, c’est son rapport général à  ce sentiment. Il prétend qu’il s’est consacré en priorité à la philosophie, lui sacrifiant celui-ci. En réalité sa vie aura été plus complexe que ce propos semblerait le suggérer, comme si aimer et philosopher n’étaient pas compatibles ! Il a  beaucoup aimé, justement, mais sous des modalités différentes : superficielles avec des amourettes d’adolescent, une forme plus profonde avec sa femme bien plus âgée que lui (elle fut son professeur au lycée) qu’il admirait et aimait d’affection, sans être vraiment amoureux d’elle ; enfin, il connut deux grands amours, mais non partagés, avec la souffrance de la non-réciprocité qui s’ensuit. L’un avec une amie qui n’avait pour lui que de l’amitié, l’autre avec Emilie, la femme corse bien plus jeune que lui : par-delà les échanges intellectuels avec elle, il se contenta de l’adorer en silence sur le tard de sa vie, bien après la mort de sa femme, mais en la suivant tout de même sur son île à 86 ans, jusqu’à son mariage avec un autre homme : souffrance à nouveau à l’issue d’un épisode tout de même étonnant, surtout de la part de quelqu’un qui se voulait  avant tout philosophe !

Mais cela lui a permis de réfléchir en fin psychologue sur les causes ou les formes de ce sentiment, très loin de la métaphysique grecque ! L’aspect physique y joue bien un rôle, mais différent selon l’âge d’après lui : la grâce ou la sveltesse d’un corps attirent beaucoup dans la jeunesse dit-il, et elles nous rendent amoureux. Par contre, plus tard, quand on est âgé, on ne peut plus être vraiment amoureux, prétend-il. Alors c’est la beauté qui séduit, en dehors du désir, propos qui occulte alors l’épisode corse ! Mais la remarque est digne d’intérêt. D’autant que tout cela s’accompagne de notations sur le baiser, qu’il aura peu connu, y compris avec sa femme, mais qui l’aura obsédé d’une manière quasi fantasmatique. Les quelques descriptions qu’il en fait sont délicieuses de délicatesse ; mais elles révèlent tout de même à quel point il aura refoulé sa sexualité, sans le dire expressément (il n’est pas partisan de Freud, c’est un point théorique qui nous sépare). Et il est même capable de dire qu’il n’a pas eu la chance de faire l’expérience d’une « pluie de baisers », n’ayant connu, à chaque fois, qu’un  baiser.

Dans un autre domaine et sans en être nécessairement d’accord, on notera ce qu’il dit sur le fait que la vraie existence humaine  consiste à être créateur, sans quoi celle-ci est privée de sens. Je partage cet avis, quelle  que soit la nature de cette créativité ; mais quid  alors de ceux qui exercent seulement un métier non créateur mais simplement satisfaisant et qui sont, pour l’instant, la majorité ? Il y a aussi la Nature, sujet récurrent chez lui : il parle très bien de sa beauté propre, source de joie renouvelée quand on la contemple et quelles que soient les créatures qui la composent. Il nous reproche de ne pas lui prêter l’attention qu’elle mérite, parce que nous sommes envahis par la préoccupation de l’utile.

Enfin, le philosophe réapparaît quand il parle, par exemple, du progrès en philosophie. Il en  en est fermement partisan, se référant à la manière dont il a récusé le Dieu chrétien, dont même un Descartes défendait l’existence et prétendait la démontrer : l’existence du mal sur terre et, spécialement la souffrance des enfants, interdit de croire en l’existence d’un Dieu bon et tout puissant ! Abandonner cette thèse constitue un progrès intellectuel selon lui, et je le suis parfaitement sur ce point. C’est aussi le cas de sa conception de la Nature, à nouveau, qui n’est pas seulement indéfinie, comme la connaissance qu’on en prend, mais réellement infinie, ce qui exclut pour une autre raison toute création divine de celle-ci. C’est en quoi il est à nouveau athée, mais sous la forme d’une option métaphysique indémontrable, proche de la science mais non dogmatique.

J’en reste là, pour laisser le lecteur découvrir par lui-même les plaisirs théoriques et d’écriture que ce livre contient. Mais je tiens à souligner, pour finir, l’importance qu’il porte à l’amitié et sa nostalgie pour ceux de ses amis qui sont partis, pour cause de désaccord (cela arrive) ou parce que la mort les a emportés. Et le souci de ceux qui sont encore vivants est constant chez lui !C’est pourquoi je tenais à conseiller la lecture de ce livre : non seulement à cause de sa qualité, mais, justement, par amitié.

                                                     Yvon Quiniou 

Marcel Conche, La nature et la beauté, HD, 2020.

 

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