Quand l'islam, cessant d'être scandaleux, devient incompréhensible

Kahina Bahloul, musulmane devenue courageusement imame, vient de donner une interview dans laquelle elle tient des propos peu cohérents et absurdes. Elle prétend avoir choisi sa foi, alors que tout montre qu'elle a été conditionnée par son milieu, et elle entend contextualiser la "révélation", ce qui est impossible, sauf à la nier comme telle. Quel désolant obscurantisme!

          Quand l’islam, cessant d’être scandaleux, devient incompréhensible : Kahina Bahloul

Décidément, et je regrette d’avoir à le répéter sur ce blog et dans le cadre d’un média où je suis largement minoritaire, mais je viens à nouveau d’être stupéfait par l’incohérence, sinon la faiblesse intellectuelle, des propos qu’une femme musulmane a tenus dans le journal « Le Monde » : Kahina Bahloul.

Soyons clair : je me félicite que celle-ci ait pu s’imposer comme « imame » au sein d’une religion qui n’est pas réputée pour son respect des femmes et qui ne l’est pas, de fait, dans son texte fondateur, le Coran  et dans ses pratiques dominantes – et j’aimerais voir la religion catholique permettre aux femmes d’exercer le culte comme elle. Il y a donc dans sa démarche personnelle  ainsi que dans l’écho qu’elle lui en donne (elle vient de publier un livre à ce sujet) quelque chose qu’il faut louer. Mais ce qui est grave et me désole infiniment – oui infiniment – c’est son argumentation censée illustrer le titre curieux de son livre : « Mon islam, mal liberté », lequel doit choquer toutes les femmes qui, dans le monde arabe, sont aliénées par ce même islam et voudraient s’en débarrasser. J’en signale seulement deux points.

1 Elle prétend faire reposer son adhésion à l’islam sur « un choix intime qui doit être totalement libre et consenti, une adhésion qui se fait par le cœur » (je cite, bien entendu)… ce qui vaudrait pour toute religion. Or, à l’instant même où elle dit cela, elle signale qu’elle a « baigné » durant toute son enfance dans la « culture musulmane » qui était celle de son père. Comment soutenir alors que c’était là un choix libre ? Ce propos n’a aucun sens et contredit tout ce que nous savons sur l’influence du milieu dans lequel nous avons vécu depuis notre enfance, influence à la fois culturelle ou idéologique (voir, entre autres, les travaux de Bourdieu qui serait effaré s’il vivait encore) et psychologique, dont Freud nous a démontré la prégnance profonde et inconsciente, surtout lorsque la présence du père est évoquée par sa fille comme élément de référence. Quelle ignorance ou quel déni du savoir apporté par les sciences humaines dans ce domaine ! C’est ce qu’on appelle de l’aliénation intellectuelle, laquelle, par définition s’ignore ou se nie. J’ai honte aussi pour l’Ecole pratique des hautes études dont elle aurait suivi les cours d’islamologie ! Nous sommes en plein obscurantisme et qui ne fait qu’illustrer malheureusement un trait général de notre époque que la plupart  des médias alimentent d'une manière totalement irresponsable.

2 Elle entend en finir avec l’idée d’un « révélation divine » dont tout le monde sait, quand on lu le Coran (ce que peu de ses apologistes ont eu le courage de faire), qu’elle est la base de l’islam, officiellement  reconnue comme divine dans ce texte, au point de ne pouvoir être corrigée d’un iota. Or, en dehors de cette erreur de lecture manifeste, il y a pire : l’idée que la « révélation » (le terme est curieusement maintenu) devrait être contextualisée. Or cette idée, lamentablement à la mode dans les divers milieux religieux, constitue une aberration théorique : contextualiser une soi-disant révélation, c’est la nier comme telle, refuser son origine divine : comment un Dieu qui sait tout, omni-savant donc, pourrait-il être conditionné par l’époque où sa parole s’est manifestée, conditionnement qui la relativiserait et récuserait directement son caractère divin ? Cela reviendrait à faire de la religion un phénomène culturel et donc la nier dans la transcendance dont elle se réclame et dont elle entend tirer son prestige. C’est là un propos d’athée ou d’agnostique qui vaut, j’y insiste, pour toutes les approches des religions de ce type. J’ajoute seulement (ce que j’ai développé ailleurs) que l’idée d’interpréter les textes religieux (dont même Ricœur était partisan) relève d’une stratégie, la stratégie interprétative, à la fois malhonnête et hypocrite : malhonnête pour la raison que j’ai dite ; et hypocrite car elle vise à sauver le sens de ces textes lorsqu’il est insupportable moralement et en contradiction avec les connaissances scientifiques, pour leur donner un sens implicite, qui serait le sens véritable, parce que enfin acceptable : voir, de ce point de vue, comment on a pu accepter enfin le darwinisme dans l’Eglise catholique (mais en partie seulement) en suggérant par exemple que la création du monde en six jours, énoncée dans la Genèse, introduisait bien une temporalité qui anticipait, mais à mots couverts, l’évolution de la nature jusqu’à l’homme. L’islam, lui, la refuse : notre autrice admet-elle celle-ci, avec sa conséquence incontestablement matérialiste ( je ne dis pas athée)  quant à l’homme?

Pour finir, à elle qui veut s’échapper dans la spiritualité, lequel serait le domaine privilégié de la religion (la sienne, soufiste, en particulier), je lui opposerai des thèses sur la religion énoncées par de grands penseurs qui font l’honneur de l’humanité : religion égale aliénation du peuple (Marx), religion égale anti-nature (Nietzsche), religion égale illusion maladive dont il faut débarrasser l’être humain pour le rendre autonome (Freud) et, bien plus tôt, religion égale fantasmes de l’imagination qui asservissent le peuple, à nouveau (Spinoza). C’est bien pourquoi, au lieu de se réfugier dans la spiritualité et de s’y délecter, elle ferait mieux de s’intéresser au sort concret des hommes, à leur malheur terrestre, pour les aider à en sortir ! On appelle cela un engagement politique qu'il faut "choisir", dans ce cas, quelle qu'en soit la difficulté.

                                                 Yvon Quiniou

 

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