John Dewey: un grand philosophe à (re)découvrir

Le philosophe américain John Dewey est injustement sous-estimé alors qu'il est porteur d'une philosophie politique originale et émancipatrice. Son pragmatisme le porte à s'intéresser à l'action et à projeter un socialisme pensé comme une "démocratie intégrale". L'individu y a toute sa place, à condition de viser l'épanouissement de l'individualité chez tous les hommes. Bravo!

                                     John Dewey : un grand philosophe à (re)découvrir 

La vie intellectuelle est ainsi faite dans notre société dominée par le libéralisme économique, avec les idées qu’il impose et que nombre d’intellectuels intériorisent sans le savoir, que certains grands penseurs sont largement ignorés ou sous-estimés, d’une manière totalement injuste (alors que d’autres font la « une » des médias, sans la moindre justification de fond). C’est le cas de John Dewey que je voudrais ici inciter, trop brièvement, à lire sous un angle essentiellement politique.

Ne pouvant tout dire, je rappellerai d’abord que ce philosophe américain du siècle dernier se réclame du pragmatisme, philosophie élaborée essentiellement aux Etats-Unis avec d’autres représentants comme James ou Peirce et à laquelle il a donné un statut très précis, qu’il faut bien comprendre. La lecture de ses Ecrits politiques (Gallimard, 2018) peut nous y aider, en dehors de bien d’autres ouvrages fondamentaux de lui qui sont d’une rare clarté. Disons que le pragmatisme suppose une rupture radicale avec la tradition spéculative qui règne en philosophie depuis  son origine et que l’Université répercute sans guère d’esprit critique. Pour lui, la philosophie ne saurait être une connaissance prétendant à la vérité et portant spécialement sur une réalité suprême de type métaphysique : la variété des systèmes contredit cette prétention (la vérité est unique), elle s’enracine dans l’histoire avec ses lacunes scientifiques et seule la science positive, comprise comme liée à l’expérience et l’expérimentation,  tout en tenant compte de ses rectifications toujours possibles, peut nous apporter cette connaissance. Celle-ci ne peut donc porter que sur le monde physique (Kant l’avait déjà dit à sa manière), elle remplace donc la philosophie dans son ambition originelle et elle nous apporte un message matérialiste incontestable auquel Dewey adhère, qui récuse tous les dualismes idéalistes traditionnels comme celui du corps et de l’esprit: son essai L’influence de Darwin sur la philosophie contemporaine nous en offre un rigoureux témoignage.

Cela ne veut pas dire que la philosophie soit inutile, sans valeur ou vouée à disparaître, au contraire ! D’abord, liée à toutes les civilisations elle nous en révèle à chaque fois (Antiquité, Moyen-Age, époque qui suit la Renaissance) une forme de vérité historique ou anthropologique, liée à des croyances et des valeurs, fussent-elles désormais dépassées, et qui est de l’ordre de la signification  (et non de la vérité positive)… quitte à être déconnectée du savoir scientifique à venir. Ensuite et surtout, Dewey ne conçoit pas la philosophie hors de son rapport à l’action, c’est-à-dire hors de son rapport à un projet de vie qui lui a toujours été associé sous la forme initiale d’une sagesse qu’il ne rejette absolument pas. Sauf que, et c’est  là que sa démarche est extrêmement originale, ce projet est bien d’abord celui d’une action collective à venir, à signification éthique ou morale (les deux peuvent se dire), qui rejoint bien entendu la politique.

Dewey a été en son temps un libéral au sens que ce terme avait aux Etats-Unis, qui impliquait une option de gauche, dont il aura constitué la pointe extrême, au point de se rapprocher de plus en plus d’un socialisme pleinement démocratique, opposé très vite au totalitarisme de type soviétique (un peu comme Russell), et il en a fourni une élaboration que je trouve à la fois originale et formidable. D’une part, il réinterprète l’idéal socialiste à l’aune radicale de l’idée de démocratie, y voyant une « démocratie intégrale » affectant les sphères à la fois politique, sociale et économique de la vie et il met en cause la tyrannie de la propriété privée de l’économie capitaliste en raison de ses méfaits humains. Et pour lui, l’accès à cette démocratie, qui réalise la liberté, ne peut être que le résultat de l’action libre d’individus libres : la fin visée doit passer par des moyens qui portent son empreinte – c’est un point fort de sa philosophie indissolublement morale et politique qui l’oppose à Trotski tel que celui-ci  s’exprime dans son texte « Leur morale et la nôtre ». Mais d’autre part, il entend ne pas séparer son idéal politique d’une dimension de valeur qui en fait pleinement un idéal. Sans renier les concepts de base de Marx dans l’ordre de l’économique et du social, il refuse, à juste titre selon moi, de voir dans le communisme tel qu’il l’envisage (avec un petit « c », dit-il, pour  le distinguer du Communisme officiel de l’Est) un projet que l’on pourrait déduire d’une conception scientifique de l’histoire avec ses lois immanentes et implacables – conception qui est bien présente chez Marx, qui frise l’eschatologie, et qu’on a retrouvé dans la doxa marxiste-léniniste dont il  dénonce justement les effets sectaires, positivistes et totalitaires. Selon lui, on ne saurait fonder une quelconque valeur sur la seule analyse scientifique du réel, la justifier à partir d’elle, même si l’on a besoin de cette analyse pour en éclairer la réalisation concrète – c’est là aussi son « pragmatisme » dans l’ordre de l’action, qui entraîne à modifier le continuum fin/moyens quand le réel l’impose et à ne pas se figer dans une définition dogmatique et a priori de la fin.

C’est ici que l’on rencontre alors le statut qu’il attribue à l’individu dans sa philosophie d’ensemble – ce qu’on peut appeler son « individualisme ». Mais il l’assume d’une manière singulière sur laquelle il faut insister pour finir, sous peine de contresens car, pour dire franchement les choses et actualiser le propos, on est à l’opposé de la philosophie individualiste contemporaine dont Macron se réclame et qui fait tant de ravages. Pour commencer, il oppose à cet individualisme libéral du 20ème siècle celui de ses ancêtres, autrement progressiste, qui croyait en l’avènement d’une société de liberté collective par le libre jeu du marché et des interactions individuelles (voir Bentham, par exemple). Le libéralisme d'aujourd’hui a mis fin à cette utopie naïve : il aura mis au centre de son projet un individu doté de capacités innées et d’un esprit d’initiative naturel, oubliant tout ce que l’individu doit à son environnement, c'est-à-dire à son milieu social, en bien comme en mal. Dès lors Dewey, qui sait que les classes sociales existent et que le capitalisme produit de considérables inégalités de développement chez les hommes, va se pencher sur la notion d’individualité, sans renier la place centrale qu’il faut accorder aux individus dans l’action. C’est le premier concept qui prime pour lui : car autant celui d’individu renvoie à une réalité factuelle, voire à une unité arithmétique séparée pour une part des autres, autant le second est normatif et relationnel. Il est au cœur d’une visée politique à caractère éthique (ou moral encore une fois) qui vise à promouvoir l’accomplissement de toutes les potentialités de vie de l’individu et chez tous les individus. C’est le contraire direct du libéralisme actuel qui sacrifie la personnalité de la majorité des hommes, leur individualité donc, les voue à une existence médiocre ou rabougrie au nom de l’efficacité économique d’ensemble – autre appellation pour désigner l’égoïsme de quelques uns.  Et Dewey peut soutenir ce qui n’est qu’un paradoxe apparent, à savoir que le libéralisme capitaliste se caractérise non par  un excès d’individualisme mais par une insuffisance d’individualisme au sens où lui Dewey, l’entend : il ne met pas l’épanouissement individuel, cette valeur humaine essentielle,  à la portée de tous ! On ne peut donc que s’incliner devant une pareille philosophie et l’humanisme politique qui la porte, en souhaitant qu’elle ait l’écho qu’elle mérite amplement.

                                                                 Yvon Quiniou 

NB : Je développe la théorie des valeurs de Dewey dan mon prochain livre, Nouvelles études matérialistes sur la morale. Hume, Rousseau, Dewey, Russell, Marx, Gramsci, à paraître en septembre chez Kimé.

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