Quand Onfray change définitivement de camp!

Dans un article du "Point", Michel Onfray, pourtant ancien gauchiste, vient de confirmer son passage à droite. Il parle d'une manière élogieuse d'un livre de Simon Leys, qui fit du bruit en son temps à cause de son hostilité radicale au régime chinois. Centré sur le détail d'un régime qui fut oppressif, il oublie scandaleusement ses motivations émancipatrices, présentes aujourd'hui.

                                          Quand Onfray change définitivement de camp ! 

Décidément dans cette époque de désarroi idéologique total, on aura tout vu. Je me contenterai comme signe, sinon comme preuve, du devenir de Michel Onfray, dont j’ai eu l’occasion de parler ici même et avec lequel je précise que je n’ai jamais eu d’incident personnel (il m’avait même écouté parler de Nietzsche sur France-Culture et au CNRS !), ce qui m’évitera d’être accusé d’une quelconque « revanche personnelle ». J’ajoute aussi que j’avais apprécié autrefois ses positions d’athée nietzschéen et, à sa manière, de « libertaire de gauche » anti-stalinien.

Mais voici qu’il vient de verser dans le camp politique de la droite, sinon dans un populisme d’extrême-droite et nationaliste  avec  sa revue dite « Front populaire » et que, dans ce sillage, il vient de donner un article dans Le Point sur l’historiographie de la Chine qui est proprement stupéfiant. Il s’agit pour lui de revenir sur un livre connu et déjà ancien de Simon Leys et d’en  faire un éloge inconditionnel pour autant qu’il s’y livrait à une attaque en règle du système chinois instauré par Mao, et cela à une époque où la majorité de la gauche intellectuelle lui était favorable. Qu’il lui soit, au moins rétrospectivement hostile, c’est parfaitement son droit et qu’il exprime cette hostilité dans un hebdomadaire qui n’est pas spécialement de gauche, c’est aussi son droit. Par contre ce qui ne l’est pas, c’est la nature de son argumentation face à un livre dont les défauts sont évidents et le parti-pris idéologique difficilement acceptable.

Je commence par le parti-pris tel qu’il apparaît dans le compte-rendu qu’en fait Onfray : massacres, criminalité de masse, tyrannie, obsession du pouvoir chez Mao, médiocrité intellectuelle du personnage, etc., j’en passe et des meilleures ou des pires, comme les détails donnés par Leys sur les cadavres ligotés et suppliciés retrouvés ou telle fillette trouvée noyée. Mais ce parti-pris, qui consiste ici à ne retenir que ce qui peut alimenter sa haine, celle d’Onfray mais d‘abord celle de Leys, et oublier tout le reste d’une expérience, que je n’ai pas soutenue à l’époque, mais qui était issue d’un refus d’une société paysanne ou une véritable tyrannie égoïste (dans ce cas) imposait une immense pauvreté au peuple (voir le régime de Chang Kei-chek), est révélateur de la méthode  d’analyse de l’ouvrage.

Ici, Onfray a le mérite de le signaler sans lui en faire vraiment le reproche : Leys s’enferme dans une analyse de terrain qui est « micrologique », ce qui l’empêche d’avoir une « vision générale » de la réalité chinoise et lui éviterait cependant  de « vagues développements intellectuels critiques  » d’ensemble… peu convaincants ! Il y en a pourtant, qui sont rappelés mais qui sont terriblement contestables (ce qui ne veut pas dire « faux » intégralement), surtout par leur partialité et leur caractère partiel. En premier, il y a l’idée que cette expérience s’enracinerait dans une foi de type religieux liée au poids du passé historique chinois – avec, soit dit en passant, les crimes qu’une religion peut entraîner en général et qui n’est pas dit ! Or c’est là une approche terriblement réductrice, qui oublie tout ce que qui, dans la révolution chinoise (comme dans d’autres révolutions) a pu s’enraciner dans une motivation morale fondamentale, quelles que soient les illusions qu’elle peut et a pu générer. Affirmer ainsi que Mao n’était pas un « révolutionnaire tourné vers le progrès, mais un réactionnaire au sens étymologique », à savoir tourné vers un passé qu’il voulait rétablir, est franchement débile, je le dis tel quel et j’assume.

Ensuite, qu’il y ait eu un ordre totalitaire exercé sur les consciences, avec un culte de la personnalité (comme sous Staline),  fût-ce au nom d’une idéologie émancipatrice réelle, est bien entendu, inacceptable. Mais on aurait aimé que le même Leys ou, en tout cas, Onfray, rappelle ce qu’il en fut de la tyrannie exercée sur les consciences en France pendant des siècles de royauté et de pouvoir religieux, y compris au 19ème siècle quand l’Etat interdisait le matérialisme dans l’Ecole et à l’Université (voir ce que j’en dis dans mon livre Critique de l’idéalisme philosophique) : cela aurait rétabli l’équilibre et l’honnêteté du jugement historico-politique, cela aurait aussi rappelé l’insidieuse censure, dans la presse et dans  l’enseignement qui aura pesé sur les intellectuels marxistes, en France même et encore aujourd’hui (suivez mon regard) ; et enfin, cela aurait évité d’associer cette tare qu’est le totalitarisme intellectuel à l’idée communiste, comme semble le suggérer l’ensemble de cette article.

D’où, dernier point, il y a cette association faite par Leys, fortement rappelée et approuvée par Onfray entre « maoïsme, léninisme, nazisme et stalinisme ». Or on est là en pleine confusion intellectuelle et politique (je ne sache pas que le léninisme ait eu une quelconque analogie avec le nazisme et son racisme propre). Et on n’acceptera pas non plus les injures lancées, par conséquence, sur les intellectuels de l’époque comme Sartre, Badiou, BHL, etc., qui se disaient proches du maoïsme

Concluons sur une idée plus large et plus profonde, car elle renvoie à un débat de fond que peu nombreux sont ceux qui osent le soulever. Il s’agit de l’oubli essentiel que la révolution chinoise, comme la révolution soviétique, s’est faite dans les conditions d’un capitalisme très peu développé, ce qui la condamnait à l’échec durant un certain temps au moins selon l’enseignement matérialiste de Marx lui-même. Cet échec laisse donc ouverte la perspective d’une société communiste pleinement satisfaisante et où tout le monde aurait à gagner, sur la base préalable d’un capitalisme développé. Quant à la Chine elle-même, dans sa réalité actuelle, elle n’a guère à voir avec la caricature qu’elle a pu donner d’elle-même sous Mao. Je ne développe pas et me contente de renvoyer à un livre intelligent et courageux, lucide aussi, de Tony Andréani, La Chine, un modèle pour nous ?, dont la presse, bien entendu, n’a pratiquement pas parlé. Il devrait remettre en place les idées politiques de beaucoup  et aider peut-être Onfray à ne pas tourner le dos à son passé progressiste.

                                                              Yvon Quiniou

 

                                                             

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