L'impératif de retour à la politique. Réponse à Marcel Gauchet.

Marcel Gauchet n'est pas seulement un historien, mais un observateur avisé de la politique, même si l'on ne partage pas son réformisme prudent. Or, dans une interview récente, il formule justement l'impératif d'un "retour à la politique" susceptible de mettre fin à la catastrophe produite par un marché livré à lui-même. Il faut l'entendre, quitte à corriger ses propos.

                                                L’impératif de retour à la politique   

                                                             Réponse à Marcel Gauchet                                                 

Marcel Gauchet est un esprit tout à fait respectable. Non seulement il est un historien de qualité mais c’est aussi un analyste de la politique qu’il faut écouter et à qui il faut répondre quand c’est besoin[1]. Or dans une interview récente au journal au journal Marianne (pour ne pas le citer !), il défense la thèse intéressante, face à la pandémie actuelle et à ses conséquences, de l’impératif d’un « retour à la politique » qu’il faut rappeler car elle met en cause le libéralisme dans les pièges duquel nous sommes pris.

Il s’en prend à la « dissolution de la politique dans le marché mondial » qui caractérise dramatiquement notre époque. Je précise à sa place : depuis la chute du système soviétique assimilé à tort, par lui et beaucoup d’autres, au marxisme ou au communisme, une déferlante économique libérale a envahi la planète (hormis pour un part les régimes chinois et vietnamien), imposant un peu partout les lois du marché capitaliste, avec sa libre concurrence, l’atteinte aux services publics (voir la France actuelle sur le plan médical), ses délocalisations, son imprévoyance quant au futur (il appelle cela un « itinéraire dans  brouillard »), le creusement effrayant des inégalités et la pauvreté grandissante y compris en Europe. Or cela, même s’il ne l'admet pas, bien entendu, traduit bien une dissolution de la politique et spécialement de la politique au sens démocratique, qu’elle ne devrait pas cesser d’avoir : la souveraineté politique des nations s’efface comme leur coopération maîtrisée, tout cela au profit de « l’automatisme des marchés », mais qui n’est pas seulement un « automatisme » dans lequel, les hommes, certains hommes en l’occurrence, avec leur responsabilité propre, ne seraient pas à l’œuvre ! Derrière cette réalité économique il y a bien des intérêts humains, ceux d’une classe capitaliste transnationale (et non inter-nationale, avec un tiret) qui exploite le monde à son profit et ce, délibérément.

Comment faire pour en sortir, alors ? C’est là que le bât blesse chez Gauchet, qui engage son positionnement réformiste d’une prudence extrême, comme il l’avait exprimé dans son livre Comprendre la malheur français de 2016 et qui est lié clairement à son refus de la pensée de Marx et de ses objectifs politiques, pourtant émancipateurs. C’est ainsi que dénoncer, en sens inverse de son impuissance actuelle, le risque d’une « toute-puissance » de la politique assimilée au totalitarisme, n’a pas de sens dès lors qu’on a en vue, comme lui, une politique démocratique, celle-là même qui est au cœur de la pensée marxienne et qui était celle de Jaurès, le grand oublié de notre époque ! De même, ne pas s’en prendre à la propriété privée de l’économie dans de nombreux secteurs transforme ses bonnes aspirations en vœux pieux, y compris en matière de démocratie.

Enfin, il y a deux choses qui peuvent choquer dans ce type de pensée. La première est mineure, car elle ne traduit pas un souhait mais un doute : parlant de l’égalité et de son exigence de « redistribution massive » des richesses, il avoue son pessimisme quant à sa réalisation possible, tout en le regrettant sincèrement. Dont acte ! Plus inquiétant pourtant et selon moi, il y a ce qu’il dit de la pauvreté, que je ne comprends pas trop. 1 Ce serait « l’alibi » de notre système « productiviste et consumériste ». On peut voir la chose ainsi, à savoir que ce serait pour lutter contre la pauvreté que le capitalisme libéral et même néo-libéral favoriserait la croissance. Il y voit un « alibi », mais il faut aller plus loin : c’est là une immense illusion, sinon une « fumisterie » idéologique (qu’on a retrouvé dans la politique de Macron), comme si l’augmentation de la richesse globale, donc celle des riches en priorité, profitait automatiquement aux pauvres, par l’intermédiaire du fameux « ruissellement » ; or cela ne s’est jamais vu, l’amélioration du sort de classes populaires ayant toujours été le résultat de conquêtes sociales imposées à la bourgeoisie, qui n’en a jamais pris l’initiative. Mais tout autant, il y a une remarque sur cette même pauvreté un peu curieuse : pour en sortir, il faudrait un « changement radical d’aspirations » chez les pauvres qui les ferait renoncer à la seule « consommation des riches ». Cette remarque est non seulement curieuse mais choquante. Non pas que cette « consommation » doive être valorisée – tout partisan d’une amélioration écologique de la consommation actuelle sera prêt à la critiquer – mais, tout simplement, parce qu’on pourrait exiger d’abord des riches qu’ils y renoncent et donnent ainsi un exemple à suivre.

Tout cela étant dit et devant être dit car rejoignant des réflexions que la catastrophe sanitaire que nous connaissons suscite, on partagera, hélas, pour finir, l’inquiétude de Gauchet sur « le monde d’après » : on risque de revenir au « monde d’avant », sauf révolution des mentalités chez nos hommes politiques et réveil ou éveil à la fois de leur intelligence critique et de la vision morale, et non mercantile, de la politique. Et puis, après tout, la résistance populaire, ça existe, non ?

                                                           Yvon Quiniou.

 

[1] Ce que j’ai fait dans un de mes livres, « Les chemins difficiles de l’émancipation », mais aussi dans un débat déjà ancien à la télévision.

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