Nietzsche aurait-il pu être nazi?

La question de savoir si la pensée de Nietzsche pourrait mener au nazisme est récurrente. Un ouvrage récent la pose à nouveau en partant de l'utilisation frauduleuse que sa sœur en a fait auprès des nazis. Sur le fond, Nietzsche n'aurait pu adhérer aux thèmes directement politiques du nazisme, mais son anthropologie, terriblement inégalitariste, hélas l'en rapproche.

                                 Nietzsche aurait-il pu être nazi ?

La question de savoir si la pensée de Nietzsche aurait pu alimenter le nazisme est une question récurrente et elle se trouve posée une nouvelle fois par un livre de M. de Launay, Nietzsche et la race, qui vient de paraître. Celui-ci répond carrément non et il a apparemment convaincu celui qui est en charge de la philosophie au  Monde, Roger-Pol Droit, au point que celui-ci  a titré son compte-rendu de cette formule brutale et bien rapide : « Nietzsche nazi, calomnie terminée ». Mais avant de critiquer en partie et sur le fond cette affirmation, il convient de rappeler le contexte historique qui a pu justifier  l’accusation.

C’est la sœur de Nietzsche qui, profitant de la nuit mentale dans laquelle il a été plongé pendant onze ans avant sa mort et, tout autant, profitant de sa disparition, a manipulé le livre paru ensuite sous le titre La volonté de puissance. Et surtout, sous l’influence de son mari d’extrême-droite, elle a fait des avances à Hitler et son régime,  a voulu lui offrir les archives de son frère et, anecdote devenue célèbre, lui a donné sa canne. En vain d’ailleurs, puisque cela ne fut pas suivi de grands effets pour la notoriété « nazie » de Nietzsche sous le régime hitlérien, malgré son succès d’audience grandissant : les spécialistes honnêtes de son œuvre refusèrent vigoureusement cet enrôlement. Or c’est à partir de ce contexte précis que la question du nazisme possible ou plutôt potentiel de Nietzsche peut être abordé, mais à deux niveaux très différents, sachant que, de toute façon, celui-ci n’était pas là pour faire ou ne pas faire acte d’allégeance à l’hitlérisme !

M. de Launay, sur ce sujet, a pour une part raison de récuser cette accusation visant un nazisme politique explicite (par anticipation, bien sûr) du philosophe et de dénoncer les falsifications de son œuvre, au point d’inverser certaines de ses formules pour mieux l’exploiter idéologiquement. Trois raisons doivent être ici avancées : 1 Nietzsche n’était pas du tout antisémite, vantant même souvent les qualités intellectuelles des juifs et sa sœur lui a fait dire exactement le contraire, lui attribuant, par exemple, des propos haineux à l’égard des juifs... qui étaient ceux qu’il reprochait au peuple allemand  (voir le livre de M. de  Launay, p. 32) ! 2 Il n’était pas pro-allemand, ayant peu d’estime pour la faiblesse de son peuple et la médiocrité de ses philosophes ou de ses créateurs (voir Humain, trop humain), leur préférant en matière de psychologie profonde un La Rochefoucauld.  3 Enfin il était clairement européen et non nationaliste, n’aimant guère l’idée de « nation » et faisant même l’apologie de Napoléon pour avoir ébranlé le nationalisme !Où est, ici, l’apologie de la nation de allemande sur fond d’identité « aryenne » ? Autant donc de positions directement politiques que tout lecteur de son œuvre peut vérifier et qui l’opposent virtuellement au nazisme qui viendra et à l’utilisation que celui-ci crut pouvoir en faire.

Reste que cela n’est qu’un aspect de ce qu’il a pensé et M. de Launay, conformément à une « nietzschéisme » dominant et bien superficiel, se contente de s’y tenir. Car si Nietzsche se méfie de l’idée de « race » au sens strict et biologique que le nazisme lui conférera en parlant de « race aryenne » pour essentialiser la nation allemande et lui assurer une suprématie incontestables sur les autres peuples nationaux, son message philosophique est bien plus complexe et bien plus dangereux que ce qui en est dit, malgré tous les efforts d’érudition philologique que l’on peut faire pour le rendre acceptable. D’abord, il y a bien un « naturalisme » fort à la base de son anthropologie, qui s’est affirmé de plus en plus au fil du temps et qui éclate dans   Par-delà le bien et le mal. La nature est la seule réalité selon lui et il s’agit donc de « réintégrer l’homme en elle » totalement, contre le spiritualisme chrétien qui dédouble illusoirement  l’homme en corps et esprit : « Corps suis tout entier »  dit-il par exemple dans le Zarathoustra. Cette thèse essentielle, qu’il développe d’une manière  originale et qui se réclame au surplus de Darwin, qu’il avait lu, même si c’est  d’une manière critique, en fait un matérialiste pour une large part, ce qu’il faut savoir reconnaître contre une interprétation métaphysique de son oeuvre, malheureusement dominante à l’Université.  Sauf, et c’est là le point décisif pour notre sujet, que cette nature a séparé les hommes en êtres « forts » et êtres « faibles, laquelle distinction n’est en rien « culturelle » mais bien « génétique »  et définitive pour l’essentiel: même s’il n’y est pas question de « races », cela y ressemble fort » !. Or le nazisme était bien lui aussi un « naturalisme » ou un « biologisme » avec son idée saugrenue d’une « race  aryenne » !

Par ailleurs, cette distinction prend chez lui clairement la forme assez détestable d’une inégalité entre  une minorité de « forts » et une grande majorité de « faibles », qui autorise, selon lui, les premiers à dominer les seconds, au point qu’il projetait un régime de type aristocratique, voire flirtant avec l’esclavage. Nietzsche était donc violemment anti-démocrate et anti-républicain, il se moquait des « Droits de l’homme » et, bien entendu, il était opposé encore plus au socialisme. Je n’ai pas besoin d’insister pour qu’on en entende des échos dans l’idéologie nazie malgré l’appellation trompeuse de « national-socialisme » : c’était un régime foncièrement anti-communiste ou anti-socialiste et, une nouvelle fois, on en trouve un écho anticipé dans l’œuvre du penseur allemand comme on va le voir encore plus dans ce qui suit.

Car, enfin, il y a aussi la notion de « volonté de puissance ». Celle-ci, qui apparaît elle aussi tardivement dans son œuvre (après Aurore), n’a pas cette dimension un peu angélique que Roger-Pol Droit, s’appuyant sur M. De Launay, semble suggérer en jouant sur les mots Certes, elle est universelle et chaque homme est animé par elle, ce qui fait qu’elle ne semblerait pas les opposer. Sauf qu’étant proportionnée au degré de « force » ou  de « puissance » de chacun, elle contribue elle aussi à rendre les hommes davantage inégaux. Plus, étant l’essence de la vie, elle voue les hommes à  la violence et à la domination, celle des forts à l’encontre des faibles. Sur cette base – totalement arbitraire, faut-il l’indiquer – il peut dire : que « Vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer » ; ou encore :que « L’exploitation est inhérente à la nature même de la vie […] elle est une conséquence de la volonté de puissance, qui est la volonté même de la vie » » (Par- delà le bien et la mal, § 259, - souligné par lui) – ce qui l’entraîne à refuser tout projet d’amélioration historique des rapports sociaux dans une perspective universaliste d’égalité et de justice. Très franchement : au vocabulaire près, où est la différence avec le racisme tout court, la couleur de la peau mise à part ?

D’où un dernier point, dans lequel culmine le sens normatif de ce qui précède : sa contestation radicale de l’idée de « morale », ramenée au système de valeurs des faibles les enfermant dans leur faiblesse, spécialement celui des chrétiens, mais pas seulement, au profit d’une « éthique » (ce n’est pas pareil) de la puissance, issue de la vie des « forts » et la valorisant, avec ses effets humainement ravageurs, voire ignobles, qu’elle justifie, on vient de le voir. Tout le monde le sait : Nietzsche se voulait un immoraliste, ce qui est plus qu’un amoraliste, et l’on se doute que cela mène à excuser toutes les négations concrètes de la morale en politique – telles celles que l’on a trouvé dans le nazisme.

Avouons que si l’on ne peut pas savoir comment il se serait situé de facto face à celui-ci, on peut penser légitimement que bien des thèmes de sa philosophie (pas tous, je l’ai dit clairement) le rapprochent, sur le fond à nouveau,de l’idéologie qui a nourri la tragédie nazie. Cela n’empêche pas que ce soit un grand esprit par ailleurs, à savoir  un grand psychologue, tout spécialement dans  les domaines où les illusions de la conscience sont en jeu et doivent être expliquées, comme celui des valeurs vitales. Mais cela devrait empêcher de rester aveugle devant la partie noire de sa pensée d’ensemble – aveuglement qui caractérise le « nietzschéisme » français, reflet lui-même de l’amoralisme de notre époque politique, qui envahit la conscience philosophique.

Yvon Quiniou, auteur de Nietzsche ou l’impossible immoralisme (Kimé).

 

 

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