Les paradoxes ou contradictions de De Villiers

De Villiers vient d'écrire un livre brillant dans lequel il s'en prend à la gestion de la pandémie par Macron. Il en profite pour dénoncer justement la mondialisation, source de sa diffusion ultra rapide. Sauf qu'il expose sa vision politique d'un autre âge, à la fois libérale et nostalgique d'un pouvoir "souverain", qui le situe à l'extrême-droite, oubliant tous les défauts du capitalisme.

                                            Les paradoxes ou contradictions de De Villiers 

Préalable, pour éviter toute confusion : De Villiers est un homme politique très à droite (bien que macroniste) et je suis un intellectuel engagé, très à gauche, et ce qui suit ne remet pas en cause cette fracture ni ne signifie la moindre caution apportée au projet de M. Onfray visant à rassembler des personnalités opposées au départ, comme De Villiers et Chevènement, sur une base quasi nationaliste. Et je maintiens mon opposition idéologique à l’édile vendéen avec qui j’ai eu l’occasion de polémiquer, directement ou indirectement, en Vendée[1]. Mais je tiens cependant à saluer, pour une part, le livre qu’il vient de publier après la pandémie, Les Gaulois réfractaires demandent des comptes au Nouveau Monde (Fayard) : non seulement pour son écriture, de qualité, mais pour plusieurs paradoxes instructifs qu’il comporte, dont le premier, essentiel, est sa critique de la mondialisation dont il montre lucidement à quel point elle a facilité la pandémie dont nous avons été victimes. Car c’est là le sujet du livre, écrit durant le confinement. Eh bien, son analyse critique est, sur ce point, juste et l’on pourrait, curieusement, y voir une option politique de gauche … avant de la démythifier ![2] Je m’explique.

Au centre de son procès il y a ce que j’ai déjà écrit ici même, à savoir que c’est la mondialisation des échanges commerciaux, des « flux » comme  il dit (2ème partie), à travers spécialement les transports aériens d’un bout à l’autre de la planète, qui a été la cause immédiate de l’expansion ultra rapide de cette épidémie : la suppression des barrières douanières pour la production et la circulation du capital ou leur restriction ridicule au moyen, par exemple, d’une Europe fantomatique, ont favorisé la diffusion du virus dont l’explication technique est abondamment fournie concrètement. Ce qui donne : « Cette pandémie restera dans l’histoire comme une allégorie planétaire de la mondialisation sauvage. L’Europe en devient l’épicentre. Elle n’en était donc que le ventre mou » (p. 55). L’important est ici le terme de « sauvage » qui renvoie à la disparition de la régulation que les Etats-nations pouvaient  exercer sur leurs économies respectives pour éviter le mal que, étant capitalistes, elles étaient portées à infliger à leurs peuples. Or la mondialisation à fait largement disparaître (et ce n’est pas fini si l’on revient au « monde d’avant ») la souveraineté politique et donc économique de ces Etats au profit non d’un internationalisme équilibré et respectueux de chaque nation, mais d’un transnationalisme dévastateur et prédateur car tyrannique et économiquement intéressé. Or cette vue critique est la mienne, comme elle est celle de certains partis ou mouvements restés de gauche tels le PCF, l’extrême gauche pour une part ou encore le Pardem (parti pour la démondialisation ) ; et elle était celle de… Jean Jaurès (dont j’ai parlé sur ce blog) qui était pour un véritable inter-nationalisme (avec un tiret) qui ne sacrifiait pas les nations, au contraire, affirmant même que « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup en rapproche » –  cette patrie dont De Villiers fait une valeur fondamentale, quitte à la sacraliser un peu trop et naïvement, oubliant aussi les catastrophes guerrières, donc humaines, dans lesquelles son souci fanatique a entraîné le petit peuple auquel il se réfère souvent.

Premier paradoxe alors chez De Villiers, qui est plus qu’un paradoxe mais une contradiction spectaculaire : son soutien d’emblée affiché à Macron, avant même qu’il se soit déclaré candidat à la présidence de la République[3]. Davantage : il s’agit d’une sympathie profonde (et réciproque) alors que tout, dans ce domaine d’analyse, les séparait et les sépare encore, ce dont il va s’apercevoir assez vite. Car Macron, sur une base libérale profondément assumée dans son livre-programme Révolution, est un mondialiste convaincu comme un européen tout aussi convaincu, qui ne se soucie pas du peuple mais de son aventure politique personnelle et des intérêts de la finance dont il vient et à laquelle il reviendra sans doute s’il n’est pas réélu.

Autre paradoxe/contradiction chez notre auteur : sa conception de la politique ou du  politique, dont il lui a semblé que Macron était aussi un partisan. Il lui confère un rôle éminent, au-dessus de l’économie, les citoyens ayant besoin d’une autorité qui les surplombe, en l’occurrence d’un « souverain », à la façon d’un roi : le livre, à la fin surtout, est animé par une ferveur à peine voilée pour la monarchie, dont son rejet public de 1789 est l’expression la plus voyante[4]. Or cette séparation présente deux défauts inacceptables et qui, là aussi, se contredisent dans son discours : d’un côté l’Etat n’a pas à intervenir dans l’organisation de l’économie et son fonctionnement, sous peine de flirter avec un socialisme collectiviste qu’il a en horreur du fait de son libéralisme économiquement individualiste, même s’il s’en prend par ailleurs au culte de l’individu-roi qui caractériserait notre modernité libérale ; et d’un autre côté, il va attaquer avec raison l’imprévoyance de l’Etat dans la dernière période, qui a commencé sous Sarkozy, affirmant très justement : « L’art politique consiste à capter les signaux faibles et à lire dans l’évènement qui survient ce qui relève de l’instant et ce qui appartient au temps long » (p. 63). Or c’est bien là que notre Etat a totalement failli dans le dernière période (je passe sur la longue démonstration détaillée qu’il en fait) avec son incapacité à anticiper pour prévenir qui l’a caractérisé… comme elle a caractérisé nombre d’Etats dans le monde. Or ce reproche s’appuie, au moins implicitement, sur le souhait d’un rôle actif qui lui est assigné dans l’économie précisément, et qui est à l’opposé de son libéralisme économique qui en ferait, au contraire, un Macron 2 ! Comprenne qui pourra !

Par contre, on comprend alors son opposition au type de civilisation qui est la nôtre et qui n’a rien à voir avec celui qu’une opposition de gauche, dénonçant le capitalisme, pourrait lui objecter. Car il y a deux manières de critiquer le libéralisme, très différentes. L’une tournée vers le passé, hostile à ce qu’il pense être le « progressisme » (voir la dernière partie) et qui se réclame de valeurs franchement obsolètes telles qu’il les présente : le sol, le local, les traditions historiques, la nation comme entité insurmontable et substantifiée (La France), la famille comme « ordre naturel » avec ses devoirs liés à la filiation, la religion avec tout le poids de malheur dans lequel elle a enfermé les êtres humains et qu’il occulte, autant d’éléments qui ont déterminé ce que l’histoire, avec ses inégalités, a fait souvent d’eux, à savoir des être aliénés, appauvris ou rabougris dans leur personnalité. Mais cela supposerait que l’on voit dans le capitalisme un système économique d’exploitation des hommes, ce dont il ne parle jamais (ou alors cela m’a échappé), celui-ci étant réduit à son aspect désormais « libertaire » (voir ce qu’il dit de Cohn-Bendit). La critique du  libéralisme » selon De Villiers est donc très fortement ancrée à droite, sinon à l’extrême-droite, et elle est de nature très populiste. L’autre critique est tournée vers l’avenir et est de gauche tout simplement (et pas étroitement, ou seulement, d’extrême-gauche) : elle consiste à demander à l’Etat d’intervenir dans l’économie, non seulement pour la réguler mais pour la réorienter vers le socialisme, dans un sens favorable aux intérêts du peuple et à l’épanouissement des individus qui le composent, en lien les uns avec les autres  (et non réduits à des atomes solitaires comme il le prétend) : on est dans une conception populaire autant que solidaire, et non populiste, visant à améliorer effectivement le sort du peuple, ce dont notre personnage ne semble guère se soucier, malgré ses grands mots et ses élans lyriques.

Le dernier paradoxe, qui nous concerne cette fois-ci, et contrairement à ce que De Villiers pourrait nous faire croire pour mieux dévaloriser cette option, c’est qu’elle ne s’oppose pas à la réalité des nations, à leur souveraineté politique ni à leur richesse culturelle propre, et qu’elle est, elle aussi, hostile à la mondialisation démesurée que nous connaissons. Mais elle inscrit ces thèmes dans une perspective d’émancipation totalement absente chez lui, soit qu’il n’en veuille pas délibérément, c’est-à-dire cyniquement, soit qu’il ne la soupçonne même pas idéologiquement. Car c’est bien la fonction de l’idéologie, quand elle est de droite, que de nous aveugler sur le réel actuel ou sur son amélioration possible, en profondeur !

                                                                 Yvon Quiniou 

NB : Je laisse le lecteur découvrir dans le détail les errements du gouvernement dans la gestion de la pandémie.

[1] Entre autres, il a favorisé l’enseignement catholique, y compris à travers l’Université qu’il a créée, il a mené une propagande contre la Révolution française et ses valeurs et il est le créateur de ce spectacle à succès mais sans grande valeur intellectuelle, et même culturellement rétrograde, qui a lieu au Puy du Fou.

[2] Sauf que sa demande d’une dérogation, obtenue, pour ouvrir le spectacle du Puy du Fou avant la date obligatoire, est totalement contradictoire avec l’éthique dont il se réclame dans son livre !

[3] On lira l’étonnant entretien avec lui, lors d’un repas, à l’occasion de sa venue au Puy du Fou avec sa femme Brigitte.

[4] Voir son invitation de Soljenitsyne en Vendée autrefois, pour commémorer les victimes de la Révolution française, oubliant celles de la monarchie ! Il faut savoir que Soljenitsyne  n’a pas seulement été un critique du Goulag, à juste titre, mais aussi un soutien de Pinochet et un nationaliste pan-russe, donc un homme d’extrême-droite.

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