Éloge du deuxième Sartre, marxiste

La fonction politiquement critique de l'intellectuel est dramatiquement en crise aujourd'hui, au profit d'un conformisme lamentable. D'où le grand intérêt de lire ou relire un ancien livre du Sartre devenu marxiste : partant de l'idée que l'intellectuel est détenteur d'un"savoir pratique", il lui ajoute une dimension normative dans la critique sociale, au service de l'humain. Quelle leçon!

                                                          Éloge du deuxième Sartre

Ayant eu l’occasion de critiquer le premier Sartre, phénoménologue idéaliste et théoricien de l’existentialisme, je tenais à compenser cela par une apologie du deuxième Sartre devenu marxiste, avec tout ce que cela implique, tel qu’il s’est exprimé dans un « Plaidoyer pour les intellectuels » (1972) d’une grande lucidité et d’une grande intelligence, dont les conclusions politiques valent encore plus aujourd’hui.

 La première thèse qu’il défend résulte d’un examen du passé, moyen-âgeux et monarchique ou aristocratique, qui était bien une société de classes dans laquelle le pouvoir et la religion étaient intriquées, au point que l’élaboration de l’idéologie dominante était le fait des clercs d’Eglise. C’est la montée de la bourgeoisie liée au capitalisme et au développement des sciences et des techniques qui a totalement modifié la donne : celle-ci a eu besoin d’agents intellectuels propres, liés à la production industrielle, pour élaborer une conception du monde et de la société favorable à ses intérêts, qui a été tout simplement l’humanisme, mais un humanisme abstrait faisant fi des réalités et des inégalités de classe, se référant à un homme universel et sans appartenance concrète C’est à ce niveau que se constitue historiquement la figure de l’intellectuel, avec ses contradictions progressives. Car ce qui le définit, c’est la possession de ce que Sartre appelle remarquablement un « savoir pratique », dont l’analyse me paraît d’autant plus juste qu’elle s’oppose à ce que Heidegger (qui avait pu l’inspirer autrefois) a pu penser dans ce domaine : contrairement à ce que celui-ci a pu en dire, la science et la technique ne sont pas là pour asservir l’Être, le constituer en « étants » objectifs et utilisables qui nous le feraient oublier et nous aliéneraient intellectuellement ; non, elles sont là pour nous révéler les potentialités du monde objectif, pour nous les « dévoiler » comme il est dit et donc nous donner une prise sur lui que l’ignorance nous empêche d’obtenir – prise ou pouvoir qui, en principe, peut se déployer au bénéfice de l’homme, des hommes.

Sauf que – et c’est là la contradiction qui va apparaître, à la fois tourmenter les intellectuels et susciter une hostilité à leur égard – à ce « savoir pratique » peut s’ajouter une visée normative, globale et humaniste, tentant de mettre la puissance scientifico-technique au service de l’humanité tout entière, des hommes donc : c’est ce qui définit l’intellectuel dans sa spécificité qui ne le réduit pas à un spécialiste de la science ou de la technique. Or ce ne fut pas le cas puisque la bourgeoisie aura tout fait pour orienter le développement scientifico-technique dans le sens de ses seuls intérêts guidés par le profit mais, tout autant, pour demander aux intellectuel naissants de la justifier idéologiquement et, du coup, pour interdire à ceux-ci de la critiquer au nom de leur visée normative universaliste. D’où le rejet dont ils vont faire aussi l’objet et que Sartre met très bien en lumière ; « Vous les intellectuels, vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas ! », propos que même un de Gaulle reprendra ! Or c’est bien cette mission qui les aura définis, même si sa mise en œuvre devint de plus en plus  compliquée avec la multiplication des savoirs, des spécialités techniques dans la division du travail, mais aussi avec la présence d’intérêts financiers impliqués en chacun dans la rémunération du travail, souci que Sartre refuse justement de condamner. A quoi s’ajoute cette idée que si « tout intellectuel du savoir est un intellectuel en puissance », des obstacles socio-culturels peuvent l’empêcher de le devenir vraiment comme son origine de classe, son déficit de culture  globale (entretenu par les pouvoirs en place par la ségrégation scolaire), etc., ce qui facilite l’adhésion a-critique à l’idéologie dominante. Mais en sens inverse, car la situation est contradictoire, leur insatisfaction économique et sociale, le chômage aussi, peuvent rencontrer des révoltes populaires plus larges qui les entraînent alors à une prise de conscience critique claire, laquelle en fait dores et déjà des « intellectuels » non soumis aux manigances de la bourgeoisie, dont l’inflation de la publicité commerciale est un signe fort et scandaleux, que notre auteur souligne avec raison.

L’essentiel a alors été dit et la suite de l’ouvrage va insister sur les difficultés d’être un intellectuel jusqu’au bout, c’est-à-dire, selon Sartre, un « intellectuel radical ». Car c’est bien l’ambition qu’il lui assigne et qui suppose la lutte subjective contre divers obstacles : les séductions multiforme de la bourgeoisie dominante pour se les assimiler, dont la médiatisation – et la situation actuelle, sous Macron, nous en a offert de terribles exemples que je ne citerai pas pour ne pas les vexer, surtout lorsqu’on passe d’une position politique initiale courageuse à son contraire ; l’attirance pour le réformisme qui consiste à donner l’impression qu’on est pour un progrès substantiel quand, en fait, sous différents prétextes comme la complication ou la complexité du réel, on se contente largement de ce qui est et qui devrait pourtant être aboli (Sartre cite l’exemple de ce qui s’est passait durant la guerre d’Algérie et l’on songe inévitablement à Camus) ; la lutte contre soi (ce « monstre » qu’on est en nous-même dit-il), c’est-à-dire ces restes de position rétrogrades (comme le racisme ou le conformisme) qui nous viennent de notre enfance et qui peuvent contaminer certains de nos actes ou de nos opinions ; ou enfin cet humanisme universaliste et abstrait qui se veut généreux et animé de bonnes intentions, alors qu’il refuse de prendre position concrètement sur des cas particuliers… comme lors de la guerre du Vietnam quand, au nom d’un pacifisme idyllique et inconditionnel, certains se refusaient à la condamner. Ces difficultés ne peuvent être surmontées par le seul fait de s’aligner sur les positions du peule travailleur et exploité : soit que celui-ci se méfie des intellectuels étant donnée leur origine sociale, soit que leur propre conscience de classe soit flottante, soit enfin que l’on retrouve ces mêmes difficultés quand l’intellectuel adhère à un parti organisé et de masse, qui peut se tromper théoriquement comme l’histoire nous l’a montré à l’époque de l’Union soviétique (dont Sartre n’a pu connaître l’échec). On comprend alors aussi combien l’idéal gramscien d’un « intellectuel organique », vrai intellectuel mais issu du monde du travail, soit difficile à envisager, même si on en a eu quelques bons exemples en France ou d’autres en Italie.du côté des communistes, leur fidélité partisane mise à part qui les a parfois aveuglés devant des pratiques qui relevaient du stalinisme. Mais comment juger, à l’inverse, un Jean Jaurès, incontestable militant socialiste quoique vrai intellectuel par ailleurs ? L’idée de Sartre est que le meilleur service qu’ils puissent rendre à leur cause révolutionnaire c’est d’abord d’éclairer le réel  à partir de leur « savoir pratique », donc de percer l’idéologie qui le masque et d’ « ouvrir des possibles » pour sa transformation. Car, comme il est fortement dit dans cet essai, l’humain n’est pas, il est à construire.

Je m’arrête là, tout en laissant de côté la partie sur l’écrivain et la littérature qui devrait relever d’un traitement à part. Mais si je m’arrête là, c’est que cette limpide réflexion critique n’a rien perdu de son actualité, hélas et que je voudrais l’indiquer vivement. Car :

1 Contrairement à ce que veulent nous faire croire de pseudo-intellectuels à la mode qui font la une des médias et sont publiés et référencés sans problèmes, nous vivons dans un monde politique, social et surtout économique qui est inhumain à un point rare, bien plus qu’il ne l’était à l’époque de Sartre sur ces trois plans, et cela sans compter la crise écologique gigantesque qui se met en place, dont le capitalisme est le principal ou ultime (comme on voudra) responsable. C’est donc bien à une crise de civilisation que nous devons faire face, et non seulement de société : il y a de nombreuses sociétés (française, allemande, anglaise, états-unienne, etc.), mais elles sont toutes prises dans un mode de vie global qui constitue une civilisation fondée sur le capitalisme et tous ses méfaits. C’est de cela que les intellectuels, au sens sartrien, doivent continuer à faire le procès, sauf à se renier.

 2 Or, précisément, ils s’y refusent dans leur grande majorité, par inconscience, complaisance, arrivisme ou, tout simplement, incapacité de fond, ce qui constitue, malgré l’auteur qui a rendu célèbre cette formule, comprise chez lui d’une manière très droitière, une défaite de la pensée. Et  ceux qui n’en sont pas ni les victimes ni les complices – car ils existent  et l’on s’apercevra plus tard qu’ils ont été l’honneur méconnu de notre époque – sont littéralement censurés, passés sous silence dans la plupart des  médias, presse communiste mise à part : on n’en parle pas pour faire croire qu’ils n’existent pas, c’est ce qu’on appelle, si j’ose dire, un « énoncé performatif », destiné à réaliser ce qu’on souhaite : la mort des intellectuels critiques. Le dernier à avoir échappé à ce sort mortifère étant Bourdieu qui partagerait ce que je dis ici (je l’ai un peu connu). Un seul exemple, spectaculaire : Lucien Sève est un grand penseur de notre temps, du capitalisme et de la nécessité de le dépasser en vue du communisme tel qu’on doit l’entendre ; il a écrit au moins deux milles pages dans ce domaine, en quatre volumes, et il a été passé sous silence, lamentablement, par des médias qui auraient dû le signaler, au minimum, au nom de la simple déontologie intellectuelle ! Et pourquoi ? Parce qu’il a été longtemps membre responsable du PCF, et qu’il n’a jamais rompu avec ce qu’il appelait la « visée communiste », l’élaborant au contraire à un haut niveau d’intelligence conceptuelle, même si l’on n’est pas d’accord avec tout ce qu’il en a dit. En tout cas il aura été, malgré une brève période dogmatique, précisément un « intellectuel » tel que Sartre en a analysé le statut.

Or, et c’est ma conclusion, nous sommes dans une crise de l’intelligence officielle, parfois tous partis confondus (je pense à la question de la laïcité) qui me désespère comme il désespère bien des amis de mon bord. Face à cela et pour ne pas fléchir, il faut à la fois recourir (au-delà de Gramsci ici) à un « optimisme de l’intelligence » et pas seulement « de  la volonté » qui risque de défaillir par les temps qui courent, mais, tout autant à la dimension de la morale qui est train de déserter la politique au nom du profit, du productivisme, de la technique, de la croissance à tout prix, de la consommation mercantile, de l’apologie individualiste et médiocre de la richesse (y compris dans le sport), etc., etc. C’est peut-être le seul point où Sartre aura peut-être failli : n’avoir pas mis au premier plan et donc explicitement cette dimension morale, après avoir tenté en vain d’en élaborer une, mais nouvelle, alors que celle-ci est déjà là dans la conscience commune (même si elle peut y être brouillée) et Kant l’a portée définitivement au concept : Universalité, Liberté, Egalité, Respect de la personne, Humanisme concret ou pratique, tout cela est pourtant présent dans sa définition de « l’intellectuel pratique » et donc « critique » : par-delà le savoir et sur sa base aussi, il n’y a de « critique », en politique, que portée par un idéal moral.

                                                                       Yvon Quiniou 

A (re) lire, donc : J ;-P. Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Idées/Gallimard.

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