La scandaleuse indignité morale de Comte-Sponville face à la pandémie

A. Comte-Sponville est un philosophe à la mode, avec une oeuvre honorable dans laquelle la morale était présente. Or voici qu'il vient de réagir à la pandémie actuelle dans des termes indignes: il dénonce l'idée qu'il faudrait "sauver tout le monde", critique le souci des vieux, lui préfère l'avenir d'une économie en péril et nous apprend que de toute façon nous mourrons. Scandaleux!

          La scandaleuse indignité morale de Comte-Sponville face à la pandémie 

Le drame des crises comme celle que nous connaissons (il y en a eu d’autres comme les guerres du 20ème siècle, le nazisme, le stalinisme, etc), et qui s’ajoute à leur propre drame, mais à un niveau moindre, bien entendu, c’est qu’elles nous révèlent l’indignité morale d’intellectuels auxquels on croyait pouvoir, à des titres divers, faire confiance. C’est le cas d’André Comte-Sponville, qui a été longtemps un ami intellectuel dont j’étais proche, avant qu’il ne verse dans l’apologie du libéralisme économique, l’innocentant de toute immoralité « objective » (voir son livre Le capitalisme est-il moral ?). Or il en « rajoute une couche », si je puis dire, dans une interview donnée au journal Le Temps, où il  réagit à la pandémie actuelle dans des termes ahurissants et proprement indignes moralement… et d’autant plus indignes qu’il se veut être et passe pour un défenseur des valeurs morales en philosophie.  Le plus simple, pour en convaincre le lecteur, est de reprendre certaines de ses affirmations et de les commenter, dans l’ordre où elles se présentent.

1 L’idée qu’il y ait un projet médical à l’œuvre, commun à l’humanité entière, « de sauver tout le monde » est, bien que « sympathique », « un projet absurde ». Je pensais quant à moi que la morale dont il se réclame à sa manière était caractérisée, comme Kant l’a montré, par le critère de l’Universel : il s’agit bien de viser le bien de tous (et non de quelques-uns). Soutenir le contraire (« absurde ») relève de l’immoralité pure et simple ou encore du cynisme quand on récuse consciemment ce critère, car le cynisme est une immoralité consciente.

2 Les jeunes seraient sacrifiés à la santé des vieux, du fait que l’effort sanitaire fait en direction de ces derniers entraînera une récession économique dont les jeunes seront les victimes. Or « sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration »  et cela lui « donne envie de pleurer » : tel quel ! Or ce propos relève d’une anticipation qui n’est pas justifiée techniquement ou « factuellement » et, surtout, il relève d’un refus, à nouveau du critère moral de l’Universel (la défense de tous et non de certains contres d’autres). Plus précisément encore, il relève d’un tri immoral et ignoble (j’assume ce terme) entre les jeunes et les vieux s’agissant de l’attention à leur prêter, et il s’apparente à un racisme anti-vieux : invraisemblable de la part de l’auteur du Petit traité des grandes vertus. Serait-il atteint précocement par la maladie d’Alzheimer dont il nous dit qu’il en a peur plus que du virus ?

3  Sur ce thème, il insiste encore. Paniqué à l’idée de la crise économique qui risque de suivre et dont ses enfants risquent d’être des victimes (ce dont je doute vu leurs professions dans le commerce), il s’en prend à nouveau aux « vieux », leur faisant porter par avance le poids de cette crise vu, à nouveau, le coût des soins qu’on leur apporte. Et il a ce propos invraisemblable, assorti d’une indignation morale absurde et mensongère : « Traditionnellement, les parents se sacrifiaient pour les enfants. Nous sommes en train de faire l’inverse ! Moralement, je ne trouve pas ça satisfaisant ». A partir de quelle morale parle-t-il ? Et se soucie-t-il des enfants pauvres, malades ou pas ?

4 Bien entendu le thème de la liberté menacée par le confinement surgit. Je passe, tant cette remarque est superficielle et manifeste son égoïsme narcissique. Qu’il veuille mourir comme il veut, c’est son problème. Mais qu’on aide beaucoup à mourir mieux et dans la dignité, même quand ils sont très vieux,, cela relève non seulement de « l’ordre sanitaire » qu’il semble exécrer mais de cet « ordre moral » qu’il invoque hypocritement. Et dire qu’il a été communiste convaincu dans sa jeunesse à l’ENS, m’a-t-on dit !

5 Du coup il va s’en prendre à plusieurs reprises à la valeur « santé » et au « médicalisme » qui la mettrait au premier plan. Il est ici d’une naïveté extrême et il tourne le dos à de grands philosophes, qu’il connaît pourtant. Exemples : Il oublie que la santé est une condition du bonheur et que le malade qui souffre (dans le cas du virus la souffrance est énorme) est malheureux, donc pas heureux… parce qu’il n’est pas en bonne santé précisément ! Quant aux philosophes il prétend s’appuyer sur Montaigne qui prétend justifier l’acceptation de la mort sous prétexte qu’elle serait « le but » de notre carrière, c’est-à-dire de la vie. J’ai toujours douté du sens finaliste que l’on donne à cette formule, comme le fait Comte-Sponville… tout cela pour nous apprendre à accepter celle que la pandémie fait peser sur nous comme une menace proche.  D’abord la mort n’est pas le but de la vie, mais son arrêt ou son terme : on ne vit pas pour mourir ! On vit et on meurt, un point c’est tout, et c’est déjà beaucoup ! Et puis il y a Epicure, qu’il connaît bien, qui faisait des désirs naturels et donc de celui de se maintenir en vie la base de sa sagesse… centrée, comme toute sagesse, sur le bonheur ! Enfin, a-t -il oublié Descartes, ce grand méconnu à ce niveau, vantant la médecine qui fait plus pour le bien ou le bonheur effectif de l’homme, lié à l’état de son corps, « que toutes les leçons de sagesse » (fin du Discours de la méthode) ?

6 Enfin et pour finir, il a une manière de relativiser cette mort due au Coronavirus, qui me choque profondément. C’est ce qui imprègne la fin de son interview où il prétend nous donner une leçon de sagesse en dissolvant cette mort brutale, due à ce virus, dans l’idée que la mort est, de toute façon, une donnée générale et inévitable de la condition humaine. Autant nous consoler de la même manière des morts dues aux guerres, aux crimes, à la misère, à l’exploitation de l’homme par l’homme, etc., ce qui est franchement intellectuellement et moralement inadmissible : nous ne pouvons rien contre la mort en tant que donnée de la condition humaine ; par contre nous pouvons en reculer l’échéance et nous devons nous battre contre les causes empiriques et contingentes qui la provoquent. Oui nous le devons, non seulement par sagesse quand il s’agit de nous, mais pour une raison morale quand il s’agit de la mort des autres : c’est ce qu’on appelle le devoir de respect de la personne humaine.

                                     Yvon Quiniou, philosophe.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.