Le grand Marx

Marx est un grand penseur. France-Culture vient de lui rendre un hommage justifié dans une longue émission où il est question de l'homme, avec ses qualités propres et sa vie étonnante. Mais sa pensée théorique y est aussi évoquée à travers le "Manifeste communiste" et "Le Capital" qui révèle la structure et les méfaits du capitalisme. De quoi réouvrir l'avenir après l'échec du soviétisme!

                                                                  Le grand Marx 

France-Culture vient de réussir un exploit : une très belle émission de 10 heures (2 heures chaque matin) consacrée à Karl Marx, que même Le Monde, pourtant hostile à la culture marxiste, s’est permis de présenter très favorablement et ce dans un contexte politique où c’est l‘idéologie libérale qui a les faveurs de la presse et de nos dirigeants ! Mais cela traduit, en réalité, une remontée en puissance des idées de l’auteur du Capital dans le champ proprement intellectuel, qui fait vraiment plaisir tant notre société est au bord de l’effondrement, y compris à l’échelle mondiale, cette échelle dont Marx s’est beaucoup soucié.

Je ne peux rappeler tout ce qui s’y est dit et avec qui, sauf que de jeunes philosophes étaient là (dont Isabelle Garo ou Jean Quetier) prouvant le renouvellement impressionnant de ceux qui s’intéressent à lui et même s’en réclament ; et je mentionnerai aussi la présence rétrospective mais stimulante de Lucien Sève, ce qui est une manière aussi de lui rendre hommage après sa mort, lui qui fut systématiquement ignoré des médias malgré l’importance considérable de son œuvre « marxienne ». Mais je tiens surtout à marquer l’originalité de cette émission qui a su évoquer à la fois l’homme et le théoricien, d’une manière claire, pédagogique et émouvante, tout en démontrant l’actualité formidable de sa pensée un siècle et demi après, avec ses retombées pour aujourd’hui donc, quitte à la prolonger et à la renouveler avec la crise écologique en particulier.

L’homme d’abord. Ce fut un être exceptionnel. Par ses capacités, y compris poétiques (qu’il a sous-estimées), par sa culture immense portant sur la philosophie, bien entendu, l’histoire, l’économie, la littérature, le droit et mêmes les mathématiques quand il en eut besoin, autant de champs dans lesquels ses capacités, précisément, s’exprimèrent. Par sa personnalité et sa vie singulière aussi, totalement hors du commun : d’origine bourgeoise il épouse une aristocrate, non seulement très belle mais très intelligente et partageant ses convictions politique. Il l’entraîna alors dans sa vie militante car ses idées lui avaient ôté la possibilité d’avoir un poste à l’Université, malgré ou plutôt à cause de sa thèse sur des matérialistes de l’Antiquité. D’où une existence qui le fit déambuler, fuyant la police politique, jusqu’à Londres où il vécut longtemps dans la misère, tout en étant adoré par plusieurs enfants qu’il eut. Et s’il le put, c’est grâce à sa rencontre avec Engels, à qui le lia une amitié profonde et indéfectible ainsi qu’une collaboration profitable. Car c’est lui qui, grâce à son statut d’entrepreneur capitaliste (eh oui !) que lui conféra son père, versa durant toute son existence à son ami de l’argent qui lui permit de survivre, de faire vivre sa famille… et de mener son combat contre le capitalisme ! Les conditions de vie de Marx s’améliorèrent un peu à la fin de sa vie, mais il mourut malade et épuisé par sa somme de travail. J’ajoute que tout cela se déroula dans une atmosphère familiale étonnante – ses filles l’adoraient comme il avait été adoré par ses parents, sa femme l’aimait intensément, l’aidait à écrire et c’était un bon vivant, jovial et aimant les jeux de mots, et pas seulement un intellectuel ascétique ! Par contre, il avait une force de caractère et une confiance en soi et en sa cause telles qu’il fut souvent sévère avec ses adversaires, rompant des amitiés sur fond de polémique intellectuelle et politique. Enfin, s’il avait des préjugés machistes à l’égard des femmes, on le lui pardonnera vu l’époque.

Le théoricien ensuite. Pour résumer auprès de ceux qui connaissent peu son œuvre, je dirai qu’il est passé par une philosophie spéculative dans sa jeunesse (comme dans les Manuscrits de 1844), imprégnée pour une part par celle de Hegel qui dominait son temps, à une conception matérialiste de l’homme et de l’histoire présente dans L’idéologie allemande et les Thèses sur Feuerbach (1845-1846) qu’il n’abandonnera jamais, au point de paraître refuser définitivement la philosophie elle-même considérée comme une « interprétation » idéaliste du monde qui empêche de l’expliquer scientifiquement pour le transformer. Il s’ensuivit son engagement politique direct quand il écrivit ce chef-d’œuvre qu’est le Manifeste du Parti communiste, écrit dans une langue superbe et dont on mesurera, si l’on est objectif, à quel point nombre de ses analyses anticipent la mondialisation capitaliste actuelle. D’autres ouvrages suivront, chacun écrit dans la ferveur mais aussi dans l’auto-critique constante qui lui permettait d’avancer dans la compréhension de la société et de l’histoire, sans verser dans le dogmatisme doctrinaire : cela donna Le Capital, son livre I en tout cas, les deux autres ne venant qu’après. C’est un ouvrage considérable dont l’impact demeurera tant que le capitalisme sera là : pour la première fois on dégageait la structure et les lois de fonctionnement de ce système fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme à l’époque industrielle. Propriété privée des moyens de production, antagonisme des classes, force de travail, production de valeur par les prolétaires, salaire ne récompensant pas le travail lui-même mais payant seulement le prix de la force de travail du producteur considérée comme une marchandise et représentant le prix de sa (re) production, plus-value empochée par le capitaliste, surtravail, donc, correspondant au temps durant lequel l’ouvrier ne travaille pas pour lui mais pour son patron – autant de concepts théoriques nouveaux qui correspondent à ce qu’était et est toujours l’économie capitaliste. L’exposé qui en est fait dans l’émission est clair et compréhensible, pédagogique donc, comme il se devait quand on s’adresse au grand public.

Mais l’analyse ne s’arrête pas là sous peine de s’enfermer dans une vision économiste de la société. Sous l’influence de Lucien Sève, dont cela aura été l’apport essentiel (mais aussi de Michaël Löwy, d’accord avec lui), l’accent est mis tout autant sur la condition humaine, en l’occurrence inhumaine, d’un pareil travail : l’homme n’y est pas seulement exploité et économiquement misérable, il est aussi asservi dans son travail sous diverse formes et, tout autant, sinon surtout, il est aliéné dans sa vie tout court, donc hors du travail. Cela signifie qu’il ne peut réaliser ses potentialités humaines, que ce soit dans l’ordre de l’intelligence, de la culture, de l’art, du loisir, etc. Bref – et je reprends ici une de mes formules à ce sujet – il n’est pas soi, il est autre que ce qu’il pourrait être dans d’autres conditions sociales meilleures, c’est-à-dire moins et pire.

On peut alors passer plus rapidement à la politique et au projet communiste lui-même, malgré leur importance évidente puisque c’est en vue de cela que le marxisme théorique s’est constitué. Après la rédaction du livre I du Capital, Marx s’engagera plusieurs années dans l’Association internationale des travailleurs pour l’orienter dans le sens du combat pour un communisme supprimant tous les maux indiqués du mode production capitaliste, en s’appuyant sur l’intelligence scientifique qu’il en avait désormais. Il soutiendra aussi la Commune de Paris et continuera à prendre position sur la scène politique après son échec, en pensant aussi à ce qui se passait en Allemagne où un progrès démocratique possible, un peu comparable à celui de la Commune de Paris, fut impitoyablement réprimé. Mais cela ne l’empêcha pas de continuer à travailler considérablement, malgré des ennuis de santé, en élargissant alors sa curiosité à des domaines qu’il avait peu explorés : les société primitives, les autres formes de cultures, la variété des modes de production dans le monde, etc. Dans ce cadre, il eut une correspondance importante avec une intellectuelle révolutionnaire russe, Vera Zassoulitch, mais dont l’émission, pour une fois, n’a pas rendu compte complètement. Cette femme envisageait que l’on puisse passer rapidement au communisme dans son pays à partir de la commune agricole russe qu’on y trouvait, qui était une forme primitive de collectivisme – transformation qui évitait de passer « sous les fourches caudines du capitalisme » comme le préconisait la théorie marxienne de la succession des modes de production. Marx entendit cela et affirma ne pas vouloir faire de sa théorie historique « un schéma philosophique passe-partout ». Sauf qu’il ne s’en tint pas là : il accepta l’hypothèse qu’une révolution visant le communisme puisse se déclencher dans un pareil pays sous-développé, mais il ajouta, conformément à son schéma d’ensemble maintenu, qu’elle ne pourrait réussir qu’avec l’aide d’une révolution en Occident qui lui apporterait ses « acquêts » ou acquis. Sinon on allait à l’échec. L’histoire lui donna malheureusement raison car la révolution bolchevique, si elle eut bien lieu dans un pays arriéré, échoua sur le long terme et offrit une image largement repoussante « dévastée » effectivement, du projet communiste et qui en était un contres-sens. D’où l’intérêt de souligner ce point pour réouvrir l’avenir – ce à quoi contribue par ailleurs l’ensemble de cette excellente émission.

                                    Yvon Quiniou.

NB : Pour poursuivre la réflexion, je conseille deux livres de moi : Karl Marx, Le Cavalier Bleu, collection Idées reçues ; et : Le matérialisme en questions (avec Nikos Foufas, philosophe grec), L’Harmattan,  où je précise ce qu’est le matérialisme historique de Marx, avec sa problématique de l’aliénation.

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