L'attitude inacceptable de Foucault face à la psychanalyse

La parution des premiers écrits de Foucault sur la sexualité est l'occasion de critiquer son attitude à l'égard de la psychanalyse, contre une mode qui ne cesse de l'encenser. En réalité, il se sera opposé à elle, lui reprochant de vouloir normaliser le "sexe" et, surtout, il aura refusé d'y voir une théorie scientifique. C'est son irrationalisme foncier qui est ici en cause.

                          L’attitude inacceptable de Foucault face à la psychanalyse 

Michel Foucault aura eu face à la psychanalyse une position ambiguë, sinon fausse, et peu nombreux sont ceux qui osent le dire tant il bénéficie d’une aura totalement mystificatrice à mes yeux, dans le domaine des sciences humaines, que je voudrais ici dissiper rapidement. C’est ainsi que dans un bref article consacré aux premières réflexions (1964, 1969) de  Foucault  sur la sexualité qui viennent d’être éditées (Le Monde des livres du 23/10), E. Roudinesco nous offre un compte-rendu de celles-ci qui m’a étonné par sa partialité, sinon même son inexactitude, en en faisant un soutien  proclamé de Freud.

Or ceci est inexact car à la base de sa réflexion d’ensemble ultérieure – celle qui importe –  il y a l’idée, selon lui, que la sexualité serait prise dans des dispositifs de « savoir-pouvoir » destinés à la réprimer, voire à l’assujettir, liés à la bourgeoisie, relayant ceux qu’il avait signalés à propos de la psychiatrie, discipline aliénant les malades mentaux par le seul fait de parler d’aliénation mentale (voir son Histoire de la folie) et oubliant que la psychiatrie a été, par-delà ses défauts irrécusables, un moment inévitable dans la compréhension et le traitement, imparfait il est vrai, des troubles mentaux et du progrès de leur thérapie.  Préférer à cette approche, d’ambition scientifique et à visée curative, le concept de « folie » et la complicité que le Moyen-Age aurait eue avec elle (voir à nouveau son Histoire de la folie), me semble parfaitement ahurissant, malgré ou à cause de sa volonté intellectuellement provocatrice : la provocation n’est pas un argument ! Or, ce point de vue de la « normalisation », forcée ou imposée par le discours psychiatrique et les institutions qui s’en réclamaient, se retrouve au sujet  de la psychanalyse, à la fin de La volonté de savoir, même si c’est avec prudence, C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple concret mais essentiel, que le processus de la libération de la parole dans la cure psychanalytique, permettant la prise de conscience du refoulé et amorçant la guérison, est qualifié d’« aveu » par Foucault, dans la droite ligne de l’aveu lié à la confession dans l’Eglise au Moyen-Age et qui était, lui, porteur de violence. C’est oublier qu’il n’y a rien de forcé dans l’entretien psychanalytique, alors que ce terme d’« aveu » connote bien une contrainte institutionnelle totalement absente ici ; mais aussi, c’est occulter le fait que le terme d’« aveu » est normatif, lié à celui de faute, alors que la cure psychanalytique exclut par définition la moralisation de son entretien, donc refuse toute idée d'une culpabilité qu’il faudrait faire « avouer » au patient.

Mais il y a plus grave que l’encensement de Foucault, général dans l’intelligentsia française qui est d’une rare superficialité : une lacune, voire une imposture intellectuelle de sa part, que cette même intelligentsia écarte gravement dans la plus totale irresponsabilité théorique. Il faut savoir en effet que, après avoir été proche de la psychanalyse et l’avoir admirablement exposée dans son premier livre Maladie mentale et personnalité (PUF), il s’en est fortement éloigné par la suite, reniant même ce livre précoce ! Cet éloignement s’est d’abord manifesté explicitement dans ses Dits et écrits, qu’il faut absolument lire car il y exprime réflexivement les positions théoriques impliquées par son travail empirique ou historique par ailleurs, et dans lesquels il  reconnaît carrément ce qui suit, appuyé par son ami l’historien Paul Veyne : « Je n’ai jamais été freudien » (t. 2, p. 1254), ce qui contredit absolument tout idée de fond qui en ferait un proche de la psychanalyse. Mais il y a tout autant, sinon surtout, le refus, au niveau théorique, du caractère scientifique de celle-ci, excluant par conséquent de voir dans l’inconscient, tel que Freud nous l’a fait connaître, une « découverte scientifique », donc… alors même qu’Althusser, à la même époque, avait le courage et l’intelligence d’y voir une étape essentielle de l’histoire des science après la découverte du continent « mathématiques » par les Grecs ou celle du continent « histoire » par Marx (il aurait pu ajouter celle du monde physique par Galilée ou celle du vivant par Darwin). A l’inverse, Foucault s’efforce de nous convaincre que le « sexe » freudien (c’est son terme) – à la base pourtant, dans toute sa complexité, de la genèse de la personnalité individuelle via l’environnement familial, comme des défaillances de cette genèse – est une « construction » intellectuelle caractéristique d’une époque, prise dans « ses jeux de langage » et de « pouvoir », ajoutant même qu’elle contribuerait à la normalisation, à savoir selon lui à un « assujettissement » de la sexualité et non à sa libération. On ne s’étonnera pas alors, que le troisième tome de son Histoire de la sexualité l’amène à se tourner vers… la sagesse antique, dans une visée politique très spiritualiste et individualiste de « salut » ou de bonheur de vivre, qui ne nous est guère d’un grand secours, aujourd’hui. Quel dérapage ou fuite en arrière vers la spéculation!

Au final, on retrouve alors dans cette position critique à l’égard de la pensée freudienne –  proche, hélas, de celle, tout aussi inacceptable intellectuellement et pratiquement, de Deleuze dans sons Anti-Œdipe – le relativisme qui caractérise sa soi-disant épistémologie des sciences humaines, laquelle en est plutôt un déni et, plus largement, sa méfiance à l’égard de l’idée même de « vérité, qui en faisait, selon son ami Paul Veyne (à nouveau), un « sceptique absolu », tant sur le plan théorique ou philosophique que sur le plan pratique, refusant de faire de la connaissance rationnelle un facteur d’émancipation humaine. N’est-ce pas lui qui, plus généralement, adhérait à l’idée gauchiste, avancée autrefois par A. Glukcsmann et franchement insupportable, que « le pouvoir de la raison est sanglant » (il visait le « marxisme soviétique ») et qui ensuite soutint un temps la dictature religieuse de Khomeiny ? 

Voilà, de ce point de vue bien entendu partiel (je laisse côté tout ce qu’il a pu dire sur les prisons, par exemple, et qui est d’une grande  justesse critique), ce qu’aura été cette figure célèbre de la fin du 20ème siècle : un esprit dont la  réputation théorique me paraît totalement usurpée sur le fond dans de nombreux domaines, pourtant cruciaux, et ce  malgré le brillant de son style et sa grande culture qui en font non un grand penseur, disant le vrai sur le réel et nous aidant à l’améliorer, mais un sophiste, et l’on sait que les sophistes, par définition, séduisent à défaut de convaincre et ne nous font guère progresser pratiquement. On aimerait que beaucoup d’intellectuels en signalent lucidement les limites qui sont dues à son irrationalisme foncier  qui se manifeste d’abord dans sa critique de la psychanalyse, aussi peu  justifiée, soit dit en passant, que celle du marxisme à laquelle il procède par ailleurs, sur fond d’un libéralisme économique assumé ! N’est-ce pas lui qui a pu dire dans une manifestation où on l’interpellait sur Marx : « Qu’on ne me parle plus de Marx. Je ne veux plus entendre parler de ce monsieur. »  Comme quoi c’est le même irrationalisme qui l’aura fait passer à côté de deux grands théoriciens qui ont, eux, réellement innové et aidé l’humanité à mieux vivre, quoi qu’en dise la mode !                               

Yvon Quiniou, philosophe, auteur de Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme. Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze (L’Harmattan).

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.