La mort d'un grand philosophe, Lucien Sève

Lucien Sève est mort. Il convient de lui rendre hommage en évoquant à grands traits une oeuvre très importante sur le plan philosophique comme sur le plan politique. Il aura constamment pensé "avec Marx" en l'enrichissant, s'agissant de la personnalité humaine, du matérialisme philosophique ou du communisme. Cela lui aura valu la censure des médias, que je veux lever un peu ici.

                                            La mort de Lucien Sève 

Il convient d’apprendre aux lecteurs de Médiapart et à ceux qui ne le sauraient pas que Lucien Sève est mort. J’en ai souvent parlé sur ce blog  et je voudrais seulement évoquer rapidement sa figure, en l’occurrence celle d’un grand philosophe marxiste, moins connu que d’autres du grand public (comme Althusser, par exemple, ou Garaudy autrefois), mais sans doute plus important sur le fond et en y ajoutant la quantité impressionnante de sa production.

Ancien brillant élève de l’Ecole normale supérieures de la rue d’Ulm et agrégé de philosophie, sa première œuvre importante et décisive pour la suite fut selon moi Marxisme et théorie de la personnalité, saluée par Jean Lacroix dans Le Monde, à l’époque où ce journal avait une ouverture intellectuelle « à gauche » qu’il a perdue depuis qu’il s’est converti à une forme modérée de libéralisme économique. Dans ce livre Sève montrait et démontrait à quel point notre personnalité ne dépend que faiblement de notre biologie et à quel point elle dépend au contraire de l’histoire et des rapports sociaux, indiquant qu’il y a par exemple des « formes historiques d’individualité » liées à tel ou tel état historique de la production, ce qui était totalement inédit à l’époque – comme l’existence de l’homme ouvrier, de l’homme technicien, de l’homme cadre,  de l’homme capitaliste, etc. A chaque fois c’est une forme spécifique de personnalité humaine qui est constituée, et pas seulement une fonction sociale objective ! Il enrichira cette approche bien plus tard dans L’ « homme » ?, en y ajoutant en particulier l’apport de Freud. Mais entre temps il aura parlé avec rigueur de la philosophie marxiste en général et donc du matérialisme qui lui est lié, distinguant en particulier, pour ne citer que ce point, la catégorie philosophique de matière, avec son objectivité propre, et son concept scientifique, qui lui varie, mais ne la remet pas en cause comme on le croit naïvement. Il aura aussi approfondi le statut de l’homme au sein de l’histoire, en insistant sur son aliénation dans le régime capitaliste actuel et pas seulement sur son exploitation. C’est dire qu’il se réclamait bien de Marx, mais d’une manière originale, et qu’il défendait une forme d’humanisme théorique qui l’aura séparé d’Althusser, dont il était pourtant l’ami !

Membre du Comité national d’éthique, il était aussi préoccupé par les questions morales, ne se contentant pas de voir dans l’œuvre de Marx « une science matérialiste de l’histoire » telle qu’on l’a dogmatisée, mais aussi, sur cette base certes, des préoccupations humaines s’incarnant dans un projet politique, le communisme, où le sort de la personne humaine est aussi en jeu. C’est l’occasion de rappeler qu’il a été longtemps au Parti communiste français, membre de son Comité central, quitte à épouser un temps et de trop près sa ligne officielle. Mais très vite, tout en y gardant ses responsabilités, y compris de directeur des Editions sociales, il y prit, à l’intérieur il est vrai, une position de distance critique qui ne fut pas assez écoutée… jusqu’à la fin lamentable de l’expérience soviétique où l’on s’aperçut qu’il avait raison, lui et d’autres ! Il se libéra alors dans plusieurs livres, y compris de l’influence excessive que Lénine avait sur lui, de mon point de vue. Et surtout, il remit en chantier sa réflexion sur le communisme, dont il resta un partisan convaincu (comme moi !) : il y voyait une « visée » à la fois de long  terme et totalement actuelle étant donnée la catastrophe mondiale qu’est devenue aujourd’hui le capitalisme dominant. Il décelait dans celui-ci (voir son livre récent écrit avec son fils Jean, Capitalexit ou catastrophe) une triple crise : économique et sociale, bien entendu, présente ou en gestation selon les économistes lucides et courageux, mais aussi anthropologique, le capitalisme abîmant la vie des hommes par un consumérisme imbécile au seul profit du… profit ( !), qui les tire « vers le bas », les empêchant de réaliser leurs meilleures potentialités et les aliénant à nouveau, cette fois-ci en les dépossédant largement de leur autonomie citoyenne. Enfin, il y  a la crise écologique : il prit très rapidement conscience de cette dernière dimension qui menace la nature et l’homme en elle puisqu’il en est une partie. Mais il avait l’originalité de pointer à l’origine de cette crise et en dernière instance le capitalisme lui-même, ce que beaucoup d’écologistes oublient. Cela implique, et il était intransigeant sur ce point, que l’écologie bien comprise doit remettre en cause ce même capitalisme et ne se laisse pas séduire un seul instant par le modèle de la croissance, même simplement régulée. Il devait préciser tout cela davantage dans le deuxième tome de son livre Le « communisme » ?, dont j’espère qu’il pourra être publié, fût-ce en partie !

Je me contente de ces grands traits, essentiels, n’évoquant pas son souci constant de la conception dialectique du monde (que je ne partageais pas avec lui à ce point) ni sa prise de distance définitive et totalement justifiée avec ce qu’a été l’expérience soviétique : non un exemple mais un contre-exemple de ce que pensait et voulait Marx, qui n’envisageait une transition possible au communisme qu’à partir des conditions fournies par le capitalisme développé. J’espère avoir suggéré qu’il y a là une œuvre de grande importance, animée par des convictions courageuse et peu communes, centrées sur le bien de l’humanité. Ce sont elles qui lui auront valu de ne pas avoir la carrière universitaire qu’il méritait bien plus que d’autres et d’être scandaleusement censuré par les médias dominants. Ces quelques mots, après d’autres, entendent lever un peu cette censure et la faire regretter à ceux qui l’ont exercée !

                                                          Yvon Quiniou

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