Misère de la philosophie contemporaine, au regard du matérialisme

La philosophie contemporaine, dans ses "vedettes" comme Heidegger, Husserl, Foucault ou même Deleuze, se refuse à penser le monde et l'homme à partir de la science, sur une base matérialiste. Elle se condamne alors à ne pas atteindre le vrai et à ne pas contribuer au bien social, niant sa vocation originelle qu'elle doit renouveler dans des conditions culturelles inédites.

Avant-propos de mon dernier livre, Misère de la philosophie contemporaine, au regard du matérialisme. Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze., paru chez L'Harmattan dans la collection "Ouverture philosophique. Il précise mon intention d'ensemble.

Ce livre ne répond pas à ce sentiment de tristesse qui, selon Deleuze, nous pousserait tardivement à réfléchir sur ce qu’on a fait tout au long d’une vie[1], à savoir, dans mon cas comme dans le sien, de la philosophie. Non, il répond à une motivation constante chez moi, mais qui s’est aiguisée ces temps-ci : philosopher non seulement pour comprendre le monde, mais aussi pour contribuer à son amélioration, répondre donc à ce que Christian Godin a justement appelé récemment une « démoralisation » des consciences qui tend à perpétuer l’ordre social proprement inhumain que nous connaissons et qui va s’aggravant. Car cette inhumanité se nourrit aussi, même si on n’en a pas conscience, de discours philosophiques contemporains, de diverses natures et venant d’horizons différents, mais qui ont en commun à la fois de brouiller l’intelligence des choses humaines et d’étouffer notre réactivité indissolublement morale et politique face à ce qu’il y a d’indigne en elles. Ce brouillage y a sa part : comment s’indigner devant des iniquités sociales que l’intelligence n’a pas éclairées ou dont elle n’a pas révélé la nature ? Ce faisant, ces discours contredisent la double finalité originelle de la philosophie, à savoir très simplement mais très fortement, la recherche du Vrai et du Bien (ou d’un Bien) par-delà la foule des opinions qui les voilent. Je voudrais montrer que ce double objectif, originel j’y insiste, donc consubstantiel à sa définition, l’a accompagnée longtemps durant son histoire, même si son contenu a largement varié, mais qu’elle ne peut plus le poursuivre et l’atteindre sous sa forme traditionnelle. Elle doit désormais s’y consacrer en pensant théoriquement avec la science positive et repenser son objectif pratique, pour une part, sur la base matérialiste que la science impose, hors de cette démarche purement individuelle qui avait pour nom la sagesse et qui peut être revue sous la forme d’une sagesse sociale, que la crise écologique nous impose, et d’une politique morale que les meilleurs de nos philosophes (Rousseau, Kant) avaient anticipée : la barbarie du capitalisme mondialisé nous impose de la mettre en œuvre, mais à partir de prémisses complémentaires et concrètes que le marxisme nous a heureusement fournies.

A la lumière de ce double réquisit, que je préciserai largement dans une première partie, on  constatera ensuite, dans une deuxième partie, à quel point la philosophie contemporaine, j’entends celle qui est incarnée par des figures connues, mais surestimées quant au fond, est défaillante sur ces deux plans ou à ces deux points de vue, à quel point donc elle est « misérable » au sens où Marx, en réponse à Proudhon, avait déjà parlé d’une Misère de la philosophie. J’ai jugé utile d’en réactualiser le diagnostic à notre époque et contre la mode intellectuelle, à propos d’auteurs comme Heidegger, Husserl, Foucault et même Deleuze, en ayant en vue, à l’inverse, une Richesse de la philosophie qui est en partie à venir, mais en partie seulement car il existe aujourd’hui des philosophes qui échappent à cette critique, comme on le verra ici même, mais qui sont souvent (pas toujours) censurés par les médias dominants, voir interdits d’Université. Et, pour reprendre le fil de ma motivation initiale à faire de la philosophie, il faut admettre que l’inhumain contre lequel nous devons lutter, n’est rien d’autre que de l’humain-non-encore-réalisé, aliéné donc. La philosophie, si on sait la renouveler pour lui restituer toute sa dignité intellectuelle et morale en même temps que politique, a un rôle décisif à jouer dans cette tâche d’humanisation et d’émancipation.

 


[1] Voir le tout début de Qu’est-ce que la philosophie ? (Minuit), livre dont je reparlerai, mais sur un mode critique.

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