Intérêt, sinon urgence, de la démondialisation

La question politique d'une démondialisation éventuelle et souhaitable se pose massivement aujourd'hui. Cela est dû aux ravages de la mondialisation capitaliste à de nombreux niveaux: souveraineté des peuples bafouée, productivisme outrancier, consommation inutile d’énergie, risque d'une crise écologique et climatique majeure. Il faut réagir, c'est-à-dire réfléchir!

                  Intérêt, sinon urgence,  de la démondialisation 

La question directement politique d’une démondialisation possible et même souhaitable, souhaitable avant d’être démontrée comme possible, fait surface dans l’actualité incontestablement, depuis plusieurs années. D’ailleurs un parti s’est crée, le Pardem, qui milite en ce sens et même si l’on n’en fait pas partie comme moi, j’avoue que les questions qu’il pose m’intéressent au plus haut point, pour des raisons que je vais développer. Et il me semble que d’autres partis de gauche (PCF, Insoumis) et les Verts eux-mêmes sont traversés par cette préoccupation. Pourquoi donc s’y intéresser ?

En tant que citoyen militant depuis de longues années et se réclamant du communisme de Marx, je dois aussi m’appuyer sur sa pensée et sur l’analyse de la mondialisation qu’il avait déjà constatée et dénoncée dès le milieu du 19ème siècle, dans le Manifeste communiste, et dont il avait étonnamment prévu l’expansion catastrophique pour l’avenir. Et bien, nous y voici ! Je cite brièvement quelques une de ses notations, dont l’actualité sautera aux yeux de tout un chacun, s’il est un peut honnête intellectuellement : un mode production capitaliste remplaçant sauvagement le mode féodal, une grande industrie créant un marché mondial faisant fi des frontières nationales, installant ses techniques de production et de consommation, et du coup ses relations d’exploitation, à travers la colonisation, par exemple, le prolétaire (au sens structurel de ce terme) étant « dépouillé de tout caractère national » et étendant sa misère moderne à la planète entière. A quoi s’ajoute la disparition des identités nationales qui pouvaient avoir un intérêt spécifique, avec l’originalité de leurs mœurs hors du seul consumérisme matériel ou marchand et leurs formes culturelles propres, spiritualité et art compris bien entendu, « noyées dans les aux glacées du calcul égoïste » dont la source est la recherche aveugle du profit à tout prix pour les classes possédantes.

Or tout cela reste dramatiquement vrai et, tout autant, s’accroît de nouveaux et terribles défauts. Disons qu’il existe aujourd’hui, hors quelques pôles de résistance comme la Chine (et encore) ou certains régimes qui avaient ouvert au 20ème siècle la voie d’un socialisme possible, après les guerres qui avaient ravagé le monde – mais qui ont disparu après la chute de Berlin –, un capitalisme transnational qui tend à dominer la planète et surtout, selon moi, à détruire les souverainetés politiques nationales. Or cette dimension des choses n’a rien à voir avec l’idéal internationaliste, donc à dimension mondiale si l’on veut, qui est au cœur de l’ambition socialiste ou communiste (peu importe ici). Car celui-ci est un inter-nationalisme qui est censé respecter les nations dans leur identité et le pouvoir politique des peuples organisés : il permet de préserver cette identité ou de la faire évoluer démocratiquement. Jaurès l’avait magnifiquement indiqué en affirmant que « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup en rapproche » Or, c’est bien au contraire que nous avons affaire désormais, surtout que le néo-libéralisme triomphe un peu partout. Il faut savoir que, malgré certaines apparences, il est très bien organisé : ses édiles et ses théoriciens se réunissent chaque à année à Davos pour concocter leur projet en s’appuyant sur les idées initiales de Hayek, dont le libéralisme n’a rien à voir avec celui des penseurs libéraux des 18ème et  19ème  siècles, relativement progressistes (Bentham, Mill, Smith), et qui a déjà influencé la politique de Thatcher ou de Pinochet, il faut le savoir, avec leurs orientations farouchement antisociales. Ce libéralisme  a su mettre en place des organisations « internationales », en l’occurrence donc transnationales comme le FMI, l’OCDE, ou des organisations d’Etats comme l’Europe, laquelle à la fois réduit leur souveraineté, organise en partie leur vie sociale par des traités financiers libéraux qui portent atteinte à la vie de leurs peuples et qui constitue donc, en réalité et quoi qu’en dise la propagande officielle, le cheval de Troie du capitalisme mondialisé (voir le récent traité de libre échange avec le Canada, en voie d’être conclu). En face, hélas, il n’y a rien d’organisé politiquement  pour s’opposer à ce rouleau compresseur.

Conséquence à ce premier niveau : pauvreté croissante des classes populaires et moyennes  dans les pays jusque-là préservés, chômage par la délocalisation des entreprises vers les pays où le « coût du travail » (quelle expression !) est moindre, perte progressive d’acquis sociaux dus à la lutte politique de classe du siècle passé, atteintes à la fonction publique, privatisations, etc. – tout passant à la moulinette du calcul financier en faveur des plus riches capitalistes –, enfin, une accroissement sans précédent des inégalités. A quoi s’ajoute, on oublie de le dire, une médiocrisation mercantile et individualiste de la vie et donc des individus eux-mêmes, dont les films américains ou les séries télévisées nous donnent le triste exemple de ce qu’il faut bien appeler une crise anthropologique (voir les réflexions de Lucien Sève, en collaboration avec son fils Jean, dans son dernier livre, Capitalexit, bien entendu censuré par la majeure partie de la presse).

A quoi il faut ajouter aussi deux considérations finales, qui sont malheureusement liées et qui sont cruciales :

1 Le productivisme capitaliste dans son déchaînement mondial est à la source d’une dépense d’énergie qui est absolument catastrophique, à ce seul niveau. Je viens ainsi d’apprendre dans l’excellent dossier d’un hebdomadaire ( « L’écologie mérite mieux que les écologistes » dans Marianne ) que la simple production de yaourts aux fraises vendus à Sttugart et vu la somme de facteurs de production mondiaux indispensable à cela (emballage, aluminium, verre, tous produits sortis d’usines « situées aux quatre coins du monde ») a pour prix un parcours géographique, énergie dépensée à l’appui, de 9 000 km ! Etendez ou multipliez cela… et vous aurez une idée de ce que coûte la production des marchandises aujourd’hui, dès lors qu’elle est internationalisée. Cela est proprement débile et révélateur de la cupidité sans limites des capitalistes considérés comme des hommes animés par la passion du seul argent,  par le souci de la puissance ou par celui de la gloire  commerciale !

2 Mais du coup, et en voie de conséquence directe donc, cette folie productiviste, avec les motivations humaines qui la sous-tendent (j’y tiens) est directement à la source de la crise écologique que nous connaissons, que je n’ai pas besoin de décrire longuement : utilisation d’énergies fossiles extrêmement polluantes, épuisement des ressources naturelles, formes d’agriculture dangereuses à tous points de vue, atteintes à la nature qui portent atteinte indirectement à l’homme lui-même puisqu’il en est une partie (matérialisme philosophique oblige) et, tout simplement, une modification ahurissante du climat avec une réchauffement des températures inconnu de nous jusqu’à présent et qui, selon tous les scientifiques, va menacer à terme le vie de l’espèce humaine. Je passe sur les détails de cette crise et de cette menace car je voudrais surtout en signaler la cause hors de certaines « simagrées vertes » que j’entends dans la bouche de certains responsables écologistes bien naïfs ou peu politisés (cela revient au même) : ce qui est en jeu, en cause donc, ce ne sont pas seulement les comportements individuels, qu’il faudra bien changer, cependant ; non, le responsable numéro un, c’est d’abord, essentiellement, foncièrement, le capitalisme lui-même, vu comme système productiviste transnational. Donc, à la fois en tant qu’il est « productiviste » comme tout capitalisme, qu’il raisonne à court terme et qu’il est « transnational ».

Conclusion : c’est bien pourquoi il faut d’abord relocaliser les économies et cesser d’aller chercher en Argentine, par exemple, des tomates que l’on peut produire en France. S’ensuivraient une économie considérable d’énergie et du travail pour les paysans français!. On pourrait multiplier énormément les exemples (pensons au nombre de camions qui parcourent les routes de l’Europe du fait de cette situation irresponsable!). Mais c’est aussi pourquoi, et ensuite, il faut avoir conscience de la responsabilité du capitalisme en tant que tel, à quoi la relocalisation de l’économie pourrait aider à remédier. Car c’est bien là que le bat blesse dans le discours et le projet de beaucoup  de partisans de l’écologie pourtant sincères : ils ne veulent pas franchir ce pas critique, que l’intelligence et la cause de l’humain imposent pourtant, mais qui implique que l‘on se hausse à une compréhension théorique de notre monde. Penser la crise écologique et la résolution de celle-ci hors d’une position anti-capitaliste réfléchie relève au mieux de l’enfantillage, au pire d’une acceptation implicite de ce capitalisme. Bref, seul le rouge mène au vert, même si le chemin politique à prendre pour y aller est de plus en plus compliqué, en raison de cette même mondialisation. Mais c’est une autre question !

                                                            Yvon Quiniou

 

NB : Je n’ai pu tout dire. Mais qu’on ne m’objecte pas l’exemple du soi-disant « productivisme marxiste » dont le système soviétique nous aurait prouvé l’existence. Le système soviétique a été une défiguration de la pensée et du projet politique de Marx. Je l’ai déjà dit ici. Voir aussi mon Retour à Marx, chez Buchet-Chastel, qui en fait la démonstration.

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