L'abstention: quelle absence d'"offre politique"?

L'importance dramatique de l'abstention serait due à une absence d'offre politique claire. Ce n'est pas faux, mais encore faut-il savoir pourquoi. Or les médias font silence sur ceux qui peuvent l'incarner et certains voudraient une "offre" à même de "changer la vie". C'est là oublier la forme concrète qu'elle doit prendre en s'appuyant sur une critique radicale du capitalisme.

                            L’abstention : quelle absence d’« offre politique » ? 

Dans les commentaires abondants qui ont suivi l’abstention massive et catastrophique de dimanche dernier, il y a un thème que j’ai repéré et qui est mis en avant en particulier dans Le Monde, c’est l’idée d’une absence d’« offre politique » originale et alternative, susceptible en plus de « changer la vie » par rapport à celle qui domine dans une société libérale de plus en plus médiocre et insatisfaisante pour la majorité de la population. Or je voudrais commenter ce thème, mais à la lumière de convictions tout à fait différentes et qui n’ont absolument rien de désuet comme on tend à nous le faire croire.

Je laisse de côté l’effroyable alternative que pourrait être la politique de Marine Le Pen, malgré les adoucissements qu’elle lui apporte ces temps-ci dans un but électoraliste et qui ne semble ne pas lui réussir. Non, ce qui est en jeu, c’est d’abord la politique de Macron et l’aspect composite de ceux qui le soutiennent. Voici tout de même un dirigeant venu de la gauche dite « socialiste », qui rassemble autour de lui d’anciens « socialistes » qu’il a coalisés avec des hommes clairement de droite pour faire une politique qui se voulait et de gauche et de droite (le fameux « en même temps ») et qui, en réalité, verse cyniquement à droite (sans toujours le dire). En sont la preuve : ses mesures fiscales en faveur des plus riches dont la richesse augmente d’une manière éhontée, ses attaques répétées, parfois masquées, contre les services publics comme la santé, la poste, l’école, le train, ses projets visant à réduire l’indemnisation des chômeurs, l’appauvrissement des classes populaires et moyennes, etc., en sont la preuve évidente. Et ceux qui ne seraient pas convaincus que cela correspond au fond de ses convictions profondes en matière de philosophie politique, n’ont qu’à lire son ancien livre-programme Révolution, qui aurait dû s’appeler Contre-révolution tant sa réflexion s’appuie sur un logiciel clairement libéral, qui n’a rien à voir avec des idées de gauche et socialistes, avec leurs acquis en France, et tout à voir avec les idées du théoricien du libéralisme Hayek fondées sur le primat de l’individu, de la propriété privée et du libre marché. Que ceux qui n’en seraient pas à nouveau convaincus et me trouveraient partisan et partial, lisent mon livre Qu’il faut haïr le capitalisme (H§O) dans lequel je déconstruis sa pensée et la rapproche de celle d’un Comte-Sponville (un ancien ami) déclarant désormais que le capitalisme n’est en rien immoral, qu’il faut soutenir sa logique économique et qui est d’ailleurs devenu un partisan avoué de Macron ! Or, et c’est mon premier commentaire, ce bilan est énormément accusateur et il contribue à décrédibiliser l’offre politique qui est mise en avant par les médias et à accentuer l’impact de la droite (même quand elle n’est pas macroniste), cette droite qui est déjà au pouvoir d’une certaine façon et frustre les attentes populaires. Comment s’étonner que le peuple n’aille pas voter, du coup ?

Mais il y a un autre commentaire qu’il convient de faire, en contrepartie ou en complément du précédent. C’est la censure médiatique qui vise ceux qui, à gauche, pourraient justement présenter une alternative crédible à notre société, cette alternative que même l’article du Monde dont je suis parti présente comme susceptible de « changer la vie » (je cite Françoise Fressoz) et que la politique aujourd’hui ne serait plus capable de proposer. Je rappelle que c’était un des mots d’ordre de Mai 68 et qu’il fut repris par François Mitterrand à la tête d’un gouvernement d’Union de la gauche, comprenant des communistes, qui entendait ouvrir une voie originale au socialisme dans un pays capitaliste développé… avant d’y renoncer au nom de l’Europe. Or il se trouve qu’il y encore à gauche, même si elles sont minoritaires, des forces qui veulent aller dans ce sens (à condition de bien le comprendre, je vais y revenir) : une partie du PS qui n’a pas vraiment trahi, ceux qui l’ont quitté pour proposer et faire mieux, les Insoumis malgré tous leurs défauts (ceux de leur leader, j’entends) et, surtout selon moi, le Parti communiste qui a décidé, heureusement, sur le fond et quant au long terme, de se réancrer dans une perspective communiste authentique, qui n’a été réalisée nulle part, certainement pas dans l’expérience soviétique, et dont on ne peut dire, donc, qu’elle est impossible à mettre en œuvre.

Or c’est là que le bât blesse, à deux niveaux qui demanderaient de plus amples développements. D’abord il faut s’indigner, comme c’est mon cas, de constater à quel point mes médias font, la plupart du temps, silence sur ceux qui incarnent cette alternative, au moins potentielle. Je me contenterai du sort scandaleux fait au PCF : celui-ci est encore le troisième parti de France en termes d’élus de toutes sortes : municipaux conseillers départementaux et régionaux, députés et sénateurs. On ne me croira pas, mais il suffit de consulter les chiffres officiels et de comparer l’importance respective des partis! Certes, cette situation s’affaiblit et mais elle s’améliore aussi parfois : c’est ainsi qu’il aura plus d’élus dimanche prochain au total ! Or à ce niveau, ce qui scandalise l’homme de gauche que je suis, c’est le silence qui est régulièrement fait sur lui dans les médias, comme s’il n’existait pas ou plus. En réalité, il s’agit d’un silence performatif : on tait son existence pour la faire disparaître ! En ce sens la presse, écrite, radiophonique ou télévisuelle, contredit la déontologie qui devrait être la sienne : informer, ce qui est son devoir, avant de juger, ce qui est aussi son droit. Et ce silence s’accroît dans l’information intellectuelle : de nombreux ouvrages d’inspiration marxiste et d’une grande qualité, bien supérieure à celle des ouvrages dont on parle, ne sont pas référencés ou commentés… et je pourrais citer de multiples exemples, qui prouvent à quel point l’anticommunisme, à travers l’antimarxisme, est scandaleusement dominant. J’en ai parlé dans la Préface de mon récent livre Critique de l’idéalisme philosophique, où je mentionne aussi les interdits qui pèsent sur la pensée marxiste à l’Université et les nominations (en l’occurrence les non nominations) de ceux qui s’en réclament publiquement, même si la situation a un peu changé ces temps-ci.

Il y a ensuite le deuxième niveau, qui concerne ce mot d’ordre ou ce souhait de « changer la vie ». Sa compréhension comme son abandon,  regretté par la journaliste du Monde et qui est lié sans doute à sa mécompréhension, renvoie à plusieurs difficultés. D’abord sa formulation, emphatique telle quelle et qui renvoie à une formule de Rimbaud, rend  la chose difficilement concevable pour un esprit rationnel : changer LA  vie, mais quelle vie ? La question est autre : il s’agit de changer les vies individuelles liées à un certain ordre social et donc l’ensemble, autant que possible, d’une vie sociale globale. Or la chose ici s’éclaire, mais elle n’est jamais  formulée aujourd’hui : c’est le système capitaliste qui doit être changé, et ce en profondeur, même si c’est par des réformes successives selon le mot d’ordre judicieux de Jaurès d’un « réformisme révolutionnaire », celui-là même qui a été mis en œuvre en partie par la social-démocratie en Europe ou par le programme du CNL en France. Or, deuxième difficulté : je ne vois pas apparaître cette critique sous la plume des commentateurs, même s’ils sont habités par de bonnes intentions, car elle suppose que l’on conçoive un projet, et non seulement un programme électoral, socialiste ou communiste (peu importe le terme ici), quitte à ce que ce projet d’envergure anime des programmes électoraux. On contribue ainsi à une démobilisation de masse faute de valeurs ambitieuses visant l’intérêt, la liberté et l’épanouissement de tous les hommes, en tout cas de leur immense majorité comme disait Marx, sachant que seule une pareille visée fait sens ou, si l’on préfère, donne du sens à la politique elle-même et est capable de motiver les êtres humains à s’investir concrètement dans la politique, et d’abord en allant voter.

Enfin, troisième et dernière difficulté : il faut arrêter de jouer ce qu’on croit pouvoir appeler le « communisme » des pays de l’Est, opposé au communisme authentique tel que Marx en a conçu les conditions – le capitalisme développé comme préalable indispensable – et la forme impérative – la démocratie, avec ou sans Etat, avec selon moi. Il faut donc que la presse et les spécialistes bourgeois de la politique cessent de parler régulièrement de l’échec du « communisme » puisque celui-ci n’a existé nulle part et que l’avenir est totalement ouvert à son propos, sauf à faire la démonstration que les hommes ne sont pas faits pour s’entendre dans uns société juste. J’attends ici qu’on me le prouve.

Conclusion : Nous avons besoin d’une « révolution culturelle », non au sens aventureux de Mao Tsé-Toung, mais au sens d’une révolution de l’intelligence théorique, philosophique et morale, y compris donc dans ce domaine. C’est là une vaste responsabilité qui attend les intellectuels et les hommes politiques, mais seule elle peut modifier l’offre politique prise globalement et susciter un retour à l’engagement en politique… et donc aux urnes.

                                                            Yvon Quiniou. Dernier ouvrage paru : Eloge raisonné du Manifeste du Parti communiste (de Marx et Engels), aux Editions de L’Humanité.

 

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